Chapitre 16
Quand la grille du parloir se fut refermée sur la petite fille, séparant ainsi la jeune mère de ce qui lui restait sur la terre, la marquise prit silencieusement congé de la supérieure et remonta dans son carrosse, toujours accompagnée de Toinon, qui avait les yeux gros comme le poing à force de pleurer. La marquise ne pleurait pas, elle avait séché ses larmes en embrassant son fils ; il lui répugnait de donner des marques de faiblesse devant des gens qui n’avaient pas eu de pitié pour elle.
— Où faut-il conduire madame la marquise ? demanda le valet en remontant le marchepied.
— À Saint-Germain l’Auxerrois, répondit la jeune femme.
Elle voulait en un jour épuiser toutes les amertumes de sa vie.
Le porche était désert, les peintures à fresque, dégradées par le temps, rongées par l’humidité, moisissaient tristement le long des murs ; la journée était pluvieuse et maussade… Qu’il était loin, ce beau jour d’ivresse où Gabrielle avait remis son cœur et sa destinée aux mains de son époux !
Dans l’église, nue et froide malgré la saison, quelques vieilles femmes agenouillées marmottaient leurs prières d’un air boudeur… La marquise alla sans s’arrêter jusqu’auprès de la grille du chœur ; arrivée là, elle regarda autour d’elle d’un air morne, puis se laissa tomber à genoux sur les dalles. C’était à cette place même qu’elle avait reçu l’anneau nuptial.
Oui, la vie avait été dure pour elle ! Heureuses, pensait Gabrielle, celles qui n’ont pas fait ce rêve de l’amour béni, celles que leur époux n’a point aimées !… celles-là ignorent les tourments de l’abandon ! Heureuses celles qui n’ont jamais été mères, elles ne savent pas ce que c’est que de se voir enlever ses enfants ! Heureuses celles qui meurent jeunes, car elles sont pleurées peut-être, et n’ont pas la douleur de voir s’étendre devant elles un avenir d’isolement et de désespoir.
Et Gabrielle demanda à Dieu, qui ne lui avait pas donné le bonheur, de la reprendre à ce monde qui ne voulait pas d’elle.
La fraîcheur de l’édifice, la solitude, l’assurance de n’être point vue rouvrirent la source des larmes chez la jeune femme, et elle pleura longtemps, silencieusement, à côté de Toinon qui pleurait aussi, non sur elle, la pauvre femme, si grand que fût son chagrin en perdant les enfants qu’elle avait élevés, mais sur sa maîtresse, à qui ni la fortune, ni la jeunesse et la beauté, ni un rang élevé et enviable n’avaient pu épargner une angoisse et une torture.
Le jour baissait ; l’église, sombre toujours, s’assombrissait encore ; Gabrielle ne songeait guère à s’en aller.
— Que faut-il que je fasse, pensait-elle, pour calmer la colère de Dieu que j’ai offensé, sans doute, sans le vouloir, sans le savoir même ? Se peut-il qu’il appesantisse ainsi son bras sur moi si je ne suis pas coupable ? Coupable, en quoi ? Mon cœur n’a-t-il pas toujours été rempli de deux uniques pensées, mon époux et mes enfants ? Les pauvres me bénissent, j’ai soulagé les infirmes et les malades, je n’ai connu ni l’orgueil ni la dureté… Alors, pourquoi suis-je si rudement punie, que les prisonniers seraient heureux auprès de moi ?
Un vieux prêtre qui traversait l’église à pas lents s’arrêta à quelque distance de Gabrielle affaissée sous le poids de sa douleur. La mise riche et noble de la jeune femme, l’air discret et honnête de sa suivante l’engagèrent à se rapprocher. À ce moment, la marquise leva la tête et l’aperçut. Mue par un sentiment irrésistible, elle se leva et vint à lui. L’air vénérable de ce vieillard, ses cheveux blancs, le regard plein de pitié qu’il lui adressait l’encouragèrent à parler.
— Mon père, lui dit-elle, donnez-moi un conseil. Mon âme est pure, mes mains sont charitables ; je n’avais qu’un amour : mon époux ; qu’une source de joie : mes enfants ; mon époux m’a abandonnée après deux ans de mariage, et l’on vient de me prendre mes enfants. Que dois-je faire, que faut-il penser ?
Le vieux prêtre, interdit, regarda cette belle jeune femme qui attendit sa réponse, les mains jointes et serrées, les yeux brillants de fièvre avec un peu d’égarement ; il eut peur et recula d’un pas.
— Ma fille, dit-il, Dieu châtie ceux qu’il aime. Priez-le qu’il vous rende la paix !
Un sourire amer passa sur les lèvres de Gabrielle. Elle salua le prêtre d’une inclination de la tête et se dirigea vers la porte. Arrivée sur le seuil, elle jeta un regard en arrière. L’église était presque noire, la lampe du sanctuaire brillait faiblement tout au fond… Jadis elle était pleine de monde, ruisselante d’or et de pierreries ; le soleil de mai la traversait de part en part… L’existence de la marquise avait changé de même. Elle laissa retomber la porte et monta dans son carrosse sans avoir parlé.
— Madame, dit Toinon lorsque les chevaux reposés eurent entraîné l’équipage sous les grands arbres du Cours-la-Reine, et que la figure de la marquise eut perdu tant soit peu de sa rigidité, – madame, que diront les chers petits ce soir lorsqu’on va vouloir les coucher et que nous ne serons pas là ?
Gabrielle fondit en larmes et se laissa tomber sur le sein de sa fidèle servante, qui essaya de la consoler en pleurant avec elle.
— Je n’ai plus que toi, Toinon, lui dit-elle ; toi au moins, tu ne me trahiras pas.
Toinon renouvela son serment de fidélité à sa maîtresse, et en effet elle ne devait pas la trahir.
Lorsque tard dans la soirée elles furent rentrées au château, et que la marquise se fut mise au lit, vaincue par la fatigue physique, madame Robert alla rejoindre son mari.
— Ça ne fait rien, dit-elle en se déshabillant pour la nuit, c’est un gros péché que M. le duc a mis aujourd’hui sur sa conscience, et j’espère que la justice du ciel l’en punira comme il le mérite.
— Que veux-tu dire ? demanda Robert d’un ton de mécontentement. Il n’aimait pas à entendre blâmer le nom de Maurèze.
— Je veux dire que c’est une cruauté inouïe d’avoir enlevé ses enfants à madame la marquise. Elle ne demandait que cela pour être heureuse, et Dieu sait si elle a une vie agréable, ici où tout est triste à en mourir ! Si j’étais à sa place, je sais bien, moi, que j’irais à Paris pour me distraire !
— Ce serait joli, en vérité, grommela Robert. Je te prie de ne pas lui mettre de telles idées en tête. C’est M. le marquis qui ne serait pas content.
— Le marquis ? Est-ce que cela le regarde ? Quand on a une femme comme celle-là et qu’on la traite comme il l’a fait…
— Eh bien ! dit Robert d’un ton qui n’avait rien d’encourageant.
— Eh bien ! s’il vous arrive malheur, on n’a que ce qu’on mérite, répliqua Toinon trop en colère pour mesurer la portée de ses paroles.
Elle n’avait pas achevé sa phrase qu’elle sentait s’abattre sur son épaule la main de son mari.
— Si jamais tu te permets de parler de la sorte à madame, dit-il, je t’étrangle, entends-tu ?
Effrayée, Toinon regarda son mari. Blême de rage, il pouvait à peine prononcer les mots entre ses dents serrées. Il continua pendant qu’il la secouait énergiquement :
— L’honneur de Maurèze avant tout, tu comprends. Madame n’est que trop heureuse d’être entrée dans la famille. Et qu’elle se tienne bien, car c’est moi qui veille sur l’honneur de la maison…
Il grommela encore quelque chose entre ses dents, puis finit par se taire. À partir de ce jour, Toinon cessa d’aimer son mari. Non qu’elle eût jamais eu beaucoup d’affection pour lui, mais elle en était fière. De ce moment elle en eut peur et le considéra comme un ennemi pour elle-même et surtout pour sa maîtresse, sur laquelle elle reporta toute sa tendresse et son dévouement presque animal.
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