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Chapitre 17

Livrée à elle-même, Gabrielle eût sans doute vécu dans une retraite profonde, et peut-être sa vie en eût-elle été fort abrégée ; mais madame de Rogis ne lui permit pas ce genre d’existence.
— On ne vit qu’une fois, ma chère belle, lui disait-elle à tout moment ; vous avez vingt-trois ans, vous êtes adorable, et vous voulez vous enterrer toute vive ? Au nom des Grâces, je proteste !

Et Gabrielle se laissa faire.

Madame de Rogis commença par « battre le pays », suivant sa propre expression. Il ne manquait dans les environs ni de voisins ni de voisines, et bientôt la bonne dame eut recruté « la première de toutes les nécessités », à savoir de quoi faire une partie de cartes. Sous son inspiration habile, la société du château, composée d’abord du curé et de sa sœur, s’augmenta de quelques vieux seigneurs, de quelques nobles dames trop pauvres pour vivre à Paris et trop fières pour s’encanailler avec la bourgeoisie. Ces recrues n’apportèrent pas un élément bien varié à la vie de Maurèze ; mais comme disait madame de Rogis, les petits ruisseaux font les grandes rivières, et la pétulante vieille – elle avait prodigieusement vieilli depuis qu’elle renonçait à paraître jeune – tenait à voir couler un flot de promeneurs sous les ombrages du parc.

On fit venir des nouveautés de Paris, – des livres, bien entendu ; – la marquise allait voir ses enfants toutes les semaines, et ces voyages apportaient quelque variété et un peu de distraction dans la vie du château. Madame de Rogis l’accompagnait souvent ; le duc, plus morose et plus podagre, mais plus résolu à vivre que jamais, recevait sa belle-fille avec plaisir. Dans une certaine mesure, il lui savait bon gré de s’être résignée à la séparation qu’il avait arbitrairement exigée. Il trouvait la marquise si convenable de tout point, qu’il en écrivit même à son fils. Gabrielle reçut un jour une lettre de son mari, où celui-ci lui faisait compliment de la manière entendue dont elle avait su arranger sa vie, et lui promettait une prochaine visite.

Hélas ! en dix ans Gabrielle reçut encore dix de ces lettres, et si la première lui avait fait battre le cœur en évoquant devant elle le spectre de son bonheur évanoui, les autres n’amenèrent plus sur ses lèvres qu’un sourire moitié amer, moitié railleur.

Dix ans passèrent, – dix années semblables les unes aux autres. La marquise perdit son père ; mais, sauf le deuil et les cérémonies d’usage, cet événement la laissa indifférente ; depuis son mariage elle ne l’avait pas vu quatre fois.

Robert avait les cheveux tout à fait blancs ; Toinon s’était fort épaissie ; mais si ses pas étaient moins agiles, son cœur généreux était aussi dévoué que jamais.

Le vieux duc vivait toujours ; René venait d’obtenir son épée d’officier, et à ce propos il était venu rendre visite à sa mère, qui n’avait pu s’empêcher de pleurer en le voyant si semblable à ce qu’était jadis son père.

Lucile, un peu paresseuse, n’avait pas appris grand-chose au couvent, et, de l’avis de tous, un ou deux ans d’études lui étaient encore nécessaires. Sa mère eût bien voulu l’avoir avec elle, – mais elle devait s’incliner comme toujours devant la volonté des autres.

Pour le marquis seul le temps avait eu des ailes. La vie militaire était faite pour lui comme il était fait pour elle. Le commandement d’un régiment, – la partie administrative qui occupait son activité, aussi bien que le plaisir d’être presque un roi dans sa petite sphère, – était de tout au monde ce qui lui convenait le mieux. Aussi, la guerre finie, s’était-il bien gardé de quitter le service du roi. Pourquoi le quitter ? Où trouverait-il l’équivalent de ce qu’il perdrait en abandonnant cette vie plantureuse et facile ? Les dames de province ont toujours eu le cœur tendre à la vue d’un brillant uniforme galamment porté ; les officiers des régiments de choix, tous nobles, quelques-uns riches, adoraient leur colonel ; la vie du marquis s’écoulait entre les fins soupers et les conquêtes faciles ; un peu de gloire par là-dessus, obtenue parmi beaucoup de revers, et d’autant plus flatteuse, n’était-ce pas là de quoi remplir la vie d’un homme de ce temps ? Aussi, le marquis n’avait-il pas senti les années peser sur lui. Il approchait de la cinquantaine, mais lui-même n’en savait rien, et nul, certes, ne songeait à le lui apprendre.

Gabrielle avait trente-trois ans, lorsqu’un grand malheur vint la frapper. Elle avait organisé sa vie de façon à attendre la vieillesse sans ennui, en compagnie de sa fidèle parente, – quand madame de Rogis mourut. Cette aimable épicurienne mourut comme elle avait vécu, soutenue par des maximes consolantes, au sein d’une morale facile.

— Vous allez bien vous ennuyer, ma pauvre petite, dit-elle à Gabrielle deux ou trois jours avant sa mort ; j’aurais voulu vous aider à passer encore quelques années d’isolement, je n’y puis rien. D’autres vous consoleront, ajouta-t-elle avec un sourire qui rappelait sa jeunesse.

Elle demanda à être enterrée avec un déshabillé couleur de rose qu’elle avait affectionné jadis et qui dormait dans un grand coffre.

— C’est celui que je portais, dit-elle d’une voix éteinte, le jour où le chevalier me fit cette déclaration brûlante à laquelle je ne sus résister… Et surtout, ajouta-t-elle, qu’on me mette du rouge. Il ne faut faire peur à personne, pas même à la mort.

Un beau soir de juin elle expira, et son âme s’en alla sans doute dans une sorte de Champs-Élysées où doivent errer les parfums des vieux sachets et les cendres des billets doux, car elle n’était pas faite pour le ciel, et le ciel non plus n’était guère propre à la recevoir ; elle s’y fut ennuyée à périr.

La noblesse des environs s’empressa autour de la marquise pour la consoler de la perte de sa parente et pour combler le vide effrayant que cette mort faisait au château. Ces braves gens, dont le cœur n’était pas blasé par la vie superficielle des villes, donnèrent à Gabrielle de nombreuses et solides marques de dévouement.

Parmi les plus assidues des visiteuses, une vieille dame, ancienne beauté de la cour, se montra particulièrement affectueuse envers la marquise. Elle aussi sentait saigner son cœur, et bien des fois elle avait pleuré avec Gabrielle sur l’éloignement de ses enfants. Madame de Présanges n’avait qu’un fils, âgé de vingt-quatre ans, et celui-ci avait été réclamé par un oncle riche et célibataire, qui, de même que le duc, tenait à avoir dans sa maison la joie que donne la présence d’un être jeune et aimable. Depuis douze ans, il vivait loin de sa mère.

Les deux femmes avaient uni leurs larmes plus d’une fois ; un soir que Gabrielle rêvait à sa défunte parente, à ses enfants absents, à son mari, presque mort pour elle, elle entendit un carrosse pénétrer dans la cour du château. Le froissement d’ajustements féminins tira la marquise de sa rêverie ; à peine avait-elle eu le temps de se lever qu’elle reçut dans ses bras madame de Présanges, hors d’haleine, en grand deuil, tout en larmes et riant à la fois.

— Quel malheur ! disait-elle, et que je suis contente ! Oh ! ma chère marquise, que les voies de Dieu sont impénétrables ! Il est mort, et voilà que nous l’aurons ici dans huit jours !

Gabrielle, épouvantée, se demandait si la vieille dame avait perdu la raison.

— Qui est mort, demanda-t-elle incertaine, votre fils ?…

— Mon beau-frère est mort, et mon fils revient ; il est riche, il est légataire universel. Ah ! ma chère, voilà douze ans que je n’ai embrassé mon fils !

Joie et larmes, tout fut bientôt partagé, et les deux mères se séparèrent au bout de quelques heures en se promettant de se revoir bientôt.

Huit jours après, Gabrielle était seule dans le parc, à l’heure où le soleil baisse. Elle avait repris ses promenades solitaires à la source abandonnée ; là, elle retrouvait quelque chose du passé, – d’un passé douloureux, mais où son cœur avait battu.

Oui, certes, elle avait beaucoup souffert de l’abandon du marquis ; mais ses souffrances même, cette jalousie, ce désespoir, ces révoltes d’une âme jeune et qui veut vivre, tout cela ne valait-il pas mieux que la torpeur dans laquelle la jeune femme avait trouvé le repos ? En mettant la main sur son cœur, Gabrielle avait beau l’interroger, elle ne sentait aucun battement insolite ; aucun nom, aucun souvenir n’amenait plus de rougeur à son visage toujours pâle.

— Ai-je seulement vécu jadis ? se demandait-elle. Ai-je aimé, ai-je pleuré ? Tout cela n’est-il pas un rêve ? ou bien suis-je changée en pierre, comme cette nymphe dont l’urne pleure toujours ? Ah ! fit-elle avec amertume, ce n’est pas madame de Rogis qui est morte, c’est moi !

Elle espérait pouvoir pleurer sur elle-même, mais son cœur était sec, et ses yeux étaient sans larmes.

— C’est bien fini, se dit-elle, il ne me reste plus qu’à achever de mourir.

Comme elle se levait pour retourner au château, elle vit une forme se dessiner sur le sentier déjà assombri par le crépuscule. Croyant que c’était un domestique et qu’on venait la chercher, elle fit quelques pas en avant. Un beau jeune homme, vêtu de noir comme elle-même, s’arrêta en sa présence et s’inclina profondément.

— Pardonnez mon audace, madame, dit-il d’une voix grave et douce ; ma mère, madame de Présanges, est fort souffrante et désire vous voir.

— Vous êtes monsieur de Présanges ? dit lentement Gabrielle.

Le jeune homme s’inclina silencieusement.

— Votre mère est bien heureuse, commença la marquise.

Elle s’arrêta troublée. Les yeux du nouveau venu avaient rencontré les siens, et dans ces yeux elle lisait une admiration dont elle avait perdu le souvenir.

— Ma mère est bien malade, reprit la voix de velours du visiteur. Je ne sais si c’est la grande joie de me revoir, mais je l’ai trouvée très faible… Elle implore votre visite ; si vous pouvez venir, madame, vous lui causerez un plaisir extrême, et peut-être votre présence serait-elle un bienfait…

— J’y vais, monsieur, reprit Gabrielle. Veuillez annoncer mon arrivée à madame votre mère.

Le jeune homme prit les devants, et, quand la marquise atteignit le château, le bruit des fers d’un cheval sur le pavé lui apprit que M. de Présanges emportait son message.

Elle manda aussitôt Toinon, pria Robert de l’accompagner, et partit malgré la nuit.

— Madame la marquise est si bonne ! se disaient les gens en la voyant partir. Elle n’a jamais pu voir quelqu’un dans la peine sans lui venir en aide.

Pendant ce temps, Gabrielle, troublée, sentait battre son cœur d’une émotion singulière et douloureuse.

— Je ne croyais pas tant aimer la pauvre dame, se dit-elle ; comme je suis inquiète ! Comme je suis troublée ! se répéta-t-elle en apercevant les fenêtres éclairées de la maison de madame de Présanges.

Le jeune homme l’attendait sur le seuil.

— Ma mère va mieux, dit-il en apercevant Gabrielle.

Chose étrange ! l’agitation de Gabrielle n’en fut pas diminuée.

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