‹ La maison de MaurèzeChapitre 18 sur 38 · Chapitre 18

Chapitre 18

La vieille dame avait reçu un choc trop fort ; les organisations féminines de ce temps n’étaient point armées pour la lutte comme de nos jours ; un rien les faisait vivre, peu de chose suffisait pour les ébranler. Et puis, cette mère trouvait un fils si tendre, si beau, si parfait, que la joie la submergeait littéralement. Elle languit pendant quelques semaines, puis un matin, à l’heure où les oiseaux s’éveillent, elle s’endormit pour toujours, heureuse et calme, dans les bras de Gabrielle, qui venait de passer plusieurs jours près d’elle.

Quand la marquise eut pieusement fermé les yeux de la bonne dame, elle regarda autour d’elle. Julien de Présanges, à genoux près de la couche funèbre, ne détachait pas ses regards des traits de la morte, où la sérénité d’une fin paisible adoucissait la rigidité du tombeau. Inquiète, Gabrielle fit un mouvement ; le jeune homme leva les yeux, se redressa et s’inclina devant elle.

— En présence de celle qui n’est plus, dit-il, laissez-moi vous remercier. Vous avez été une fille pour elle…

Gabrielle sentit son cœur battre encore de cette émotion douloureuse qui l’avait tant surprise le premier soir qu’elle avait vu Julien.

— Je n’ai plus que vous, murmura le jeune homme en détournant la tête pour cacher ses pleurs.

Le soleil surgit tout à coup derrière la forêt voisine, et ses rayons rouges pénétrèrent par la fenêtre dans cet intérieur funéraire, portant la couleur de la vie, jusque sur le visage de la morte.

Malgré l’impression funèbre, si récente et si douloureuse, malgré le souvenir de madame de Rogis, évoqué par cette triste scène, Gabrielle sentit une sorte de chaleur joyeuse pénétrer jusqu’au fond d’elle-même.

— Soyez bonne pour moi, dit Julien, toujours incliné, ne me bannissez pas de votre présence…

— Venez me voir, nous parlerons d’elle, dit Gabrielle, et elle quitta cette maison où elle n’était plus nécessaire.

Quand le terme rigoureux du premier deuil fut terminé, Julien de Présanges vint faire une visite à la marquise. Ils étaient en noir tous deux, leurs maisons désolées mettaient entre eux une triste communauté de pensées. La visite fut courte, et Julien s’en retourna avec une joie étrange au cœur. Dans sa peine, il ne se sentait pas seul.

Il revint, rarement d’abord, puis plus souvent ; son deuil lui interdisait les réunions nombreuses ; il n’aimait, d’ailleurs, ni le monde ni le bruit. Élevé au fond d’une province, près d’un vieillard, il n’avait pu contracter le goût des plaisirs bruyants. Sa plus puissante distraction était un temps de galop sur un bon cheval.

Il vint souvent, et Gabrielle le reçut avec cette simplicité qui la mettait si fort au-dessus, ou au-dessous, car tout dépend du point de vue, des femmes de ce temps. Elle aimait sa présence, pourquoi le lui aurait-elle caché ? Ce jeune homme grave et doux, qui parlait sensément de choses qu’elle ne connaissait que par ouï-dire, cette bonne grâce aisée qui ne se piquait point de beau parler, mais qui n’embarrassait jamais personne, tout cela n’était-il pas de nature à plaire à tous ? Et Gabrielle faisait-elle quelque chose de répréhensible en se laissant charmer ?

La vie, désormais, avait un but pour elle. Autrefois, le but c’était le voyage à Paris pour voir ses enfants, et, dans l’attente de ce jour, la semaine se traînait lente et boiteuse. Maintenant, il y avait d’autres jours qui étaient des fêtes : certain galop sur le pavé de la cour faisait monter aux joues de la marquise une rougeur brûlante, pendant que son cœur bondissait d’une manière insensée sous l’étroit corsage orné de dentelles.

Un soir, en déshabillant sa maîtresse, Toinon se hasarda à lui glisser un conseil.

— Madame, lui dit-elle, j’ai peur qu’on ne vous fasse bientôt du chagrin.

Gabrielle leva la tête ; son apathie d’autrefois était bien loin.

— Encore ? dit-elle ; on trouve que je n’en ai pas eu assez ? Qu’y a-t-il de nouveau ?

Alors, avec mille précautions, car le sujet était délicat, Toinon raconta que son mari grommelait depuis quelque temps, qu’il était toujours de mauvaise humeur.

— Et pourquoi donc, s’il te plaît ?

— C’est que… c’est que… Robert dit qu’il est chargé de garder la maison de Maurèze…

— Eh bien ! craint-il que je ne la vole ?

— Et, continua Toinon en prenant son courage à deux mains, il dit que M. de Présanges vient bien souvent ici.

Gabrielle se leva de toute sa hauteur.

— Va dire à Robert que je le chasse ! dit-elle à sa suivante consternée.

Toinon se laissa tomber à genoux devant elle en pleurant.

— Ah ! ma chère maîtresse, murmura-t-elle, ne savez-vous pas que c’est lui qui a l’oreille de monsieur le duc ? Il est le maître ici !

Gabrielle retomba sur son lit, et les larmes les plus amères, celles de l’orgueil blessé, coulèrent silencieusement de ses yeux.

— C’est vrai, dit-elle, je ne suis rien ici ; c’est lui qui est le maître, le digne représentant de mon beau-père… Eh bien, soit ! M. de Présanges ne viendra plus. Dès demain je lui ferai savoir que je ne suis pas libre de recevoir qui bon me semble, que ceux que je nourris se tournent contre moi… Va, tu peux dire à ton mari que celui qu’il hait n’offusquera plus ses yeux.

— Ma chère maîtresse, je vous en conjure, reprit Toinon suppliante, n’agissez pas ainsi ; Robert s’apercevra que je vous ai parlé, et, s’il en doute, il perdra toute confiance en moi. Ce serait le plus grand malheur qui pût nous arriver, car alors nous serions à sa merci, tandis qu’avec ce que je puis vous apprendre…

— Tu as raison, Toinon ; tu es une fidèle servante, répliqua la marquise en serrant les mains de son humble amie. Je lui ferai entendre qu’il vienne moins souvent.

Le lendemain, en effet, Julien se présenta, mais il y avait compagnie au château, et le jour s’écoula sans que la marquise pût lui parler. Vers le soir, cependant, elle proposa un tour de jardin, et, grâce aux hasards de la promenade, elle se trouva près de lui sans affectation. Profitant d’un instant d’isolement, elle s’arrêta sous le quinconce de tilleuls, alors en pleine floraison.

— Monsieur de Présanges, lui dit-elle, j’ai quelque chose à vous demander.

— Ordonnez, madame, répondit-il en s’inclinant.

— Je suis encore jeune, monsieur, dit Gabrielle, du moins on le prétend, car, pour moi, je n’en savais rien, je vous le jure ; – certains esprits mal faits assurent que vos fréquentes visites peuvent donner lieu à des interprétations défavorables…

— Vous me bannissez ? s’écria Julien avec douleur.

— Ce n’est pas moi, murmura la jeune femme. Vous n’êtes point banni, se hâta-t-elle de reprendre pour tâcher de faire oublier cette imprudente parole, mais ne venez qu’aux jours où je convoque mes amis…

— Alors, dit Julien, plus de ces bonnes causeries, plus de ces entretiens où vous me permettiez de vous dire ma pensée…

Gabrielle secoua la tête avec tristesse.

— C’est donc fini, ce beau rêve, où vous m’aviez promis de me consoler, de me parler de ma mère… ?

— Vous m’affligez, dit doucement Gabrielle en se remettant à marcher.

— Alors, reprit Julien, s’il ne tenait qu’à vous, rien ne serait changé ?

— Non, murmura faiblement la marquise, qui sentit le terrain manquer sous ses pieds.

— Je vous remercie, dit à voix basse Julien.

Nul ne les voyait, il porta lentement à ses lèvres la main que Gabrielle n’eut pas la force de retirer.

Ils rentrèrent au château et ne se parlèrent plus de la soirée.

q

Page 1