Chapitre 19
Deux jours après, Gabrielle, au fond du parc, dans sa retraite ordinaire, rêvait aux événements des derniers mois. Sa vie avait soudain changé de face, et elle était bien forcée de s’avouer que ce changement datait de l’arrivée de Julien de Présanges.
Jusque-là, elle avait vécu dans une sorte de crépuscule ; ses douleurs, noyées au fond du passé, ne lui avaient laissé qu’une amertume secrète, une sorte de renoncement à elle-même qui l’empêchait d’être heureuse, mais qui ne lui occasionnait pas de vives souffrances. Jusqu’au jour où elle s’était avoué que son cœur était mort, elle n’avait guère senti qu’une impression pénible de vide et de torpeur ; parfois ses yeux s’étaient mouillés de larmes au souvenir de sa jeunesse, puis ils s’étaient séchés en pensant à l’avenir prochain où sa fille, revenue au foyer, serait sa compagne et son amie.
Voilà qu’avec Julien de Présanges un nouvel élément était entré dans sa vie, presque de force, et tout à coup le passé avait disparu… Une vie nouvelle, qui datait de sa première rencontre avec le jeune homme, avait commencé pour Gabrielle.
Quoi de plus naturel ? Après de longues années de séparation, ce fils revient auprès de sa mère, et voilà que la destinée cruelle lui ravit cette mère si digne de tendresse, avant presque qu’il ait eu le temps de la bien connaître ! N’était-ce pas à Gabrielle de combler le vide créé par le sort injuste ? n’était-ce pas, comme elle le lui avait promis, un devoir sacré de parler de la défunte au fils qui l’avait connue trop peu pour l’apprécier, mais assez pour être insatiable quand on lui parlait d’elle ?
Et puis, quelle étrange similitude entre leurs destinées ! Élevé au fond d’un pays perdu, loin des hommes, Julien ignorait pour ainsi dire le monde et ses usages ; quoique femme et plus habituée à la société, Gabrielle n’était-elle pas aussi une sauvage dans son genre ? Et ce deuil qui les avait frappés tous les deux presque en même temps n’était-il pas aussi un avertissement mystérieux de la Providence qui les avait mis en face l’un de l’autre pour se consoler et pour s’aimer ?
S’aimer ? certes ! Et pourquoi pas ? Une sœur aînée aime bien son jeune frère, et nul n’y trouve à redire ! Qui donc aurait le droit de défendre à Gabrielle de donner le plus pur, le plus immatériel de son cœur à ce jeune orphelin, qui semblait l’aimer aussi d’un amour filial ? Était-ce le marquis ? Gabrielle ne lui ôtait rien de sa tendresse conjugale, dont il avait d’ailleurs fait si peu de cas. Ses enfants ? Mais ses enfants, ne les lui avait-on pas ravis ? Que pouvait-elle mieux faire que d’aller les embrasser toutes les semaines ? Et le reste du temps, ne valait-il pas mieux l’employer à consoler l’âme attristée de Julien qu’à causer de bagatelles avec les dames du voisinage ?
Sans contredit, et à toutes ces questions, Gabrielle se répondait par l’affirmative. Alors, de quel droit s’était-on mis entre ces deux âmes droites, dont les sentiments purs et sacrés pouvaient s’avouer hautement à la face de tous ?
— Au nom de l’honneur de Maurèze, avait dit Robert.
Gabrielle inclinait la tête, reconnaissant qu’elle avait reçu en dépôt l’honneur de la maison, et que véritablement son devoir était de le conserver intact. Ce devoir, elle l’avait rempli en éloignant Julien, mais ce n’était pas sans regrets, car seule, assise sur son banc de marbre délabré, elle pensait avec amertume que la dernière joie qui lui fût restée venait de lui être ravie, comme les autres, par la même main impitoyable.
Involontairement, elle songea à Grisélidis ; le vieux fabliau se présentait à sa mémoire avec une douceur mélancolique. Pauvre reine !… on lui avait tout pris : ses enfants l’un après l’autre, sa couronne, ses riches habits ; elle était retournée à sa chaumière, et l’amour même de son mari menaçait de lui être enlevé, quand tout à coup sa douleur se change en joie. Au milieu d’un cortège triomphal on lui ramène ses enfants, son trône et son époux. Ce n’était qu’une épreuve, mais quelle épreuve et quel cœur inhumain que celui qui l’avait tentée !
— Hélas ! songea Gabrielle, mes douleurs à moi ne sont pas une épreuve ! J’irai à la tombe en descendant toujours le chemin que j’ai monté autrefois pendant quelques semaines.
Elle se leva et s’approcha du petit bassin où s’épanchait l’urne de la nymphe solitaire. Cette statue était devenue sa confidente et presque son amie. Plus d’une fois elle avait passé son bras autour du cou de la rêveuse de marbre, et ses pleurs avaient coulé sur la joue fruste de la naïade. Cette fois, mue par un sentiment presque nouveau, tant il avait sommeillé longtemps, Gabrielle se pencha sur le bassin pour y voir son image.
Elle vit s’avancer vers elle un visage aux traits réguliers, aux yeux pleins de pensée et de douceur, au grand air de noblesse, où la bonté rayonnait peut-être plus encore que la beauté, – un visage que toute reine eût été fière de nommer le sien.
— Est-ce bien moi ? se demanda Gabrielle, est-ce bien moi qui suis si jeune encore ?
Elle se pencha plus près, et le doux visage qui s’approchait du sien lui sourit avec mélancolie.
— C’est pourtant vrai, pensa-t-elle, je viens d’avoir trente-trois ans… Je me croyais tout à fait une vieille femme.
Elle passa mentalement en revue les femmes de son voisinage, pas une ne pouvait lutter avec elle de grâce ou de jeunesse. Au lieu de se trouver flattée de cet examen, Gabrielle se sentit troublée.
— C’est vrai, se dit-elle, je suis jeune encore – il faut garder l’honneur de la maison de Maurèze. Pauvre M. de Présanges !
Son esprit s’envola avec un charme indicible vers les premiers temps du deuil de Julien, alors qu’il ne reprenait un peu de gaieté et d’abandon qu’en causant avec elle…
— Pauvre Julien, soupira-t-elle cette fois presque tout haut, et pauvre moi, condamnée à vieillir seule !…
Un léger bruit dans le feuillage la tira de sa rêverie. Elle jeta un regard distrait sur l’hémicycle de marbre, puis ses yeux retournèrent au bassin. Son image apparaissait toujours au fond de l’eau limpide ; elle la regarda un moment, puis ses yeux se troublèrent ; elle voyait sur ce visage une expression profonde qui l’effrayait. Pour ne plus se laisser émouvoir, elle plongea sa main dans l’eau tranquille qui forma aussitôt mille rides en tous sens, puis elle se redressa en poussant un soupir et quitta le bord de la fontaine…
Le même bruit que l’instant d’auparavant, mais plus rapproché, lui fit lever la tête ; elle recula d’un pas, la main sur son cœur, effrayée et heureuse… Julien était devant elle.
Humble, soumis, respectueux, incliné jusqu’à balayer la terre de la plume de son chapeau qu’il tenait à la main, il attendait une parole : ordre de partir, ou prière de rester. Gabrielle, saisie au point de ne pouvoir parler, le regardait interdite.
— Pardonnez-moi, madame, dit-il enfin, voyant qu’elle gardait le silence, je ne vous ai pas désobéi, du moins ouvertement ; ma présence ici est inconnue à tous…
— D’où venez-vous ? dit enfin la marquise.
Il indiqua la muraille, peu éloignée de ce refuge isolé.
— Mon cheval est dans le bois voisin ; le mur est peu élevé, nul ne m’a aperçu. Pardonnez-moi, madame, reprit-il en pliant le genou, je ne puis vivre sans vous voir.
Son visage altéré, sa voix émue, le tremblement de sa main en disaient plus long que ses paroles ; il attendait toujours…
— Si quelqu’un vous découvrait, dit Gabrielle, nous serions perdus.
À ce nous, qui la mettait de moitié dans la faute, Gabrielle rougit jusqu’à son cou blanc et délicat. Elle avait l’air si jeune en ce moment, qu’un étranger ne lui eût pas donné vingt ans. Le regard enivré de Julien saisit cette rougeur fugitive ; il acheva de plier le genou.
— Madame, dit-il, faites de moi ce qu’il vous plaira. Je suis votre esclave, votre chien, votre chose ; je ne vis que par vous, que pour vous. Si vous me chassez, je mourrai, – car je vous aime, et, sur mon honneur, je n’ai jamais aimé que vous.
D’un geste plein de terreur et aussi de dignité féminine, Gabrielle le releva.
— Taisez-vous, dit-elle ; vous ne devez pas prononcer ces paroles, et moi, je ne dois pas les entendre.
Sans s’en apercevoir, elle avait pris place sur le banc. Sa tête était retombée sur sa poitrine, et elle savourait intérieurement la douceur infinie de l’aveu. Aimée, elle, après tant d’années de claustration, après avoir imposée à son cœur un silence éternel ! Elle ne se demanda pas pourquoi l’amour de Julien l’inondait de joie ; elle sentit la joie pénétrer jusqu’au plus profond de son âme, et c’en était assez.
Enhardi par son silence, Julien s’était assis près d’elle. Il respectait tant cette femme qu’il savait digne de tous les respects, et de plus malheureuse, qu’il n’osait ni lui prendre la main ni même lui parler. Son silence l’eût inquiété, s’il n’avait suivi sur le visage expressif de la jeune femme le flux d’une émotion douce et tendre.
À un léger mouvement de Julien, Gabrielle leva les yeux. Son regard, noyé de douceur magnétique, rencontra celui du jeune homme plein de passion ; elle ne détourna pas son visage.
— Vous m’aimez ? dit-elle d’une voix contenue, où la tendresse débordait malgré elle.
Julien se contenta de la regarder sans répondre.
— Pour toute la vie ? ce n’est pas un caprice ? Vous êtes sûr de m’aimer ?
— Ah ! s’écria-t-il avec véhémence, ne vous ai-je pas dit que je n’ai aimé personne ? Là-bas, dans ma province perdue, il n’y avait que des servantes ou des douairières ; – ici quelle femme peut vous être comparée ? Riez de moi si vous le voulez, mais je vous jure que jamais mes lèvres n’ont touché de lèvres, que jamais mon cœur n’avait battu, et que devant Dieu, pour la première fois de ma vie je dis que j’aime !
Gabrielle écoutait, le regardant toujours. Ce cri de la passion lui ouvrait un monde nouveau.
— Alors, c’est de toute votre âme ? dit-elle avec la même douceur.
— De toute mon âme et pour toujours !
— Je suis mariée, continua Gabrielle ; pour l’honneur de mon nom que je transmettrai à mes enfants, je dois rester sans tache.
— Je vous vénère, dit Julien en baisant le bord de sa manche ; je vous vénère : est-ce assez vous dire que je ne vous demande rien ? Mais je n’ai pu vous taire que je vous aime, cela me brûlait la poitrine !
— S’il en est ainsi, fit Gabrielle, vous aussi, vous êtes digne d’estime et de tendresse…
Leurs regards achevèrent la phrase commencée.
— Alors vous me permettrez de vous voir ici parfois ? demanda Julien.
Gabrielle répondit non du geste ; mais son sourire et sa rougeur disaient oui.
— Allez-vous-en, dit-elle, c’est l’heure où je rentre.
— Déjà ! fit Julien désolé.
— Tout de suite.
— Vous reviendrez ?
Gabrielle fit signe que oui.
— Demain ?
— Non, oh ! non, pas demain.
— Je vous en supplie !
Julien avait une manière de supplier vraiment irrésistible ; il eût fallu ne pas l’aimer pour lui tenir rigueur. Gabrielle promit d’être là le lendemain à la même heure, et Julien, enivré, triomphant, la quitta sur-le-champ, passa par-dessus la muraille comme un oiseau, et disparut dans le bois déjà à demi sombre.
Restée seule, Gabrielle mit la main sur son cœur. Il battait ; oh ! comme il battait, ce cœur qu’elle avait cru mort ! Avec quelle fièvre joyeuse il attendait le lendemain !
— Est-ce que ce n’est pas mal, ce que je fais ? se demanda la marquise, avec toute la bonne foi d’une âme qui n’a jamais rusé avec elle-même.
Elle avait réservé l’honneur de Maurèze ; ce qu’elle donnait à Julien était son cœur seulement, son cœur dont personne n’avait souci… Elle se persuada qu’elle n’était coupable en rien.
C’est toujours ainsi que l’on commence. Qui donc, même parmi les plus perverses, oserait regarder l’abîme en face et s’y précipiter sciemment ?
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