Chapitre 20
Comme la marquise revenait au château, elle aperçut son fils qui descendait le large escalier de marbre blanc par lequel on arrivait au parterre. La vue de son premier-né ne lui causa pas la même joie que d’ordinaire, et elle ralentit le pas.
Un instinct secret lui disait que la présence de René était pour elle une protection contre les mauvaises pensées. Mais avait-elle conçu de mauvaises pensées ? Certes, non ; son cœur ne recelait rien que de pur et de chaste.
Se reprochant son hésitation, elle pressa sa marche, et bientôt son fils, qui accourait à sa rencontre, reçut un baiser maternel aussi tendre, aussi passionné qu’aux jours de sa première enfance.
— Par quel hasard, mon cher René ? dit l’heureuse mère en admirant son fils, déjà presque aussi grand de taille que le marquis son père.
— J’ai obtenu vingt-quatre heures de congé, ma mère, et je suis venu les passer auprès de vous. Ne savez-vous pas que j’aime mille fois mieux vous voir que de rendre visite à mon grand-père de Maurèze ou à mes tantes, qui sont toutes plus ennuyeuses les unes que les autres ?
Gabrielle sourit ; les yeux du jeune homme étaient plus éloquents que son discours ; l’étiquette ne permettait pas aux enfants d’exprimer leurs sentiments avec plus de vivacité : le langage de ce temps trouvait moyen de donner une apparence superficielle aux sentiments les plus profonds et les plus naturels.
René avait offert son bras à sa mère, et elle marchait auprès de lui, fière d’un si beau garçon, heureuse de se sentir à ses côtés. En ce moment, Julien de Présanges était loin de sa pensée.
— Que vous êtes belle, ma mère ! dit tout à coup René en s’arrêtant pour la contempler, que vous êtes belle et jeune ! Je puis à peine croire que vous êtes ma vraie mère ! Dites, n’êtes-vous pas une fée ?
— Une autre que ta vraie mère t’aimerait-elle avec tant d’ardeur ? fit Gabrielle en pressant sa main sur les lèvres de son fils.
— Non, certes ! répondit celui-ci, mais vous êtes trop jeune.
— Je n’étais pas vieille quand je me suis mariée, murmura la marquise avec une sorte de mélancolie.
René continuait à regarder sa mère, et une pensée, jusqu’alors indistincte, commençait à prendre forme dans son esprit. Ce jeune homme était plus sérieux que ceux de son âge ; l’éducation sévère qu’il avait reçue auprès de son grand-père, et surtout une pente naturelle à la méditation, à l’observation de tout ce qui l’entourait, donnaient à son esprit un tour réfléchi fort au-dessus de ses années.
Des jours de son enfance, il lui était resté un amour passionné pour sa mère ; ses plus lointains souvenirs la lui présentaient jeune et charmante, presque enfant elle-même, jouant avec lui sur le sable brillant du parterre, toujours indulgente, toujours souriante, consolant ses premiers chagrins. Il se rappelait très nettement la scène qui avait précédé son départ de Maurèze ; les larmes que sa mère avait alors versées sur lui la lui avaient rendue chère à jamais.
— Il ne faut pas pleurer, lui avait dit Gabrielle en l’embrassant au moment de le remettre à son grand-père : il ne faut pas leur donner la satisfaction de voir qu’ils nous font du chagrin. (Ils, c’étaient Robert et le duc.) Fais comme moi, mon René : tu vois que j’ai beaucoup de peine, et pourtant, lorsqu’ils seront là, je ne verserai pas une larme !
Cette première leçon de courage moral avait porté de doubles fruits : d’abord René avait appris à souffrir en silence, car, malgré sa jeunesse et sa grande douleur, il étouffa stoïquement ses pleurs pour obéir à sa mère, et son petit oreiller fut le seul confident de ses peines ; puis il avait conçu une grande admiration pour la marquise, que dans le cours de ses études il compara plus tard à une Romaine ; et enfin il avait joint à cette admiration une égale aversion pour son grand-père qu’il confondait mentalement avec l’ogre, le loup et croquemitaine tout à la fois.
Quand les années d’enfance firent place à l’adolescence, René apprit à mieux apprécier son grand-père, dont les qualités civiques auraient gagné à être entourées de moins de défauts, car la comparaison de la châtaigne était rigoureusement exacte, appliquée au vieux duc, – mais la tendresse et l’admiration du jeune homme appartenaient tout entières à sa mère et devaient lui rester à travers les épreuves de la vie.
Pendant qu’il ramenait au château cette mère si tendrement aimée, René se demandait pourquoi il n’avait jamais vu son père. Le marquis écrivait de temps en temps quelques mots à son fils, et, à l’occasion de sa première épaulette, il lui avait adressé un fort joli compliment, plus une épée magnifique enrichie de diamants et une bourse fort bien garnie. Mais, ce jour-là même, Gabrielle, en embrassant son fils, avait laissé tomber sur la fraîche épaulette une de ces larmes de joie que les mères seules connaissent, et son fils avait pieusement recueilli cette larme avec ses lèvres, en mémoire de toutes les autres, versées également pour lui dans le silence des nuits ou dans l’amertume des journées de solitude. Pour René, cette larme et le baiser maternel avaient rejeté bien loin la lettre et le présent de son père.
— Ma mère, dit-il après un assez long silence, pourquoi mon père n’est-il pas auprès de vous ?
Gabrielle jeta sur son fils un regard presque effrayé. Cette question touchait le point douloureux de sa vie. Quelle sûreté de main possèdent les enfants, pour appuyer précisément à l’endroit douloureux ! Et avec quelle innocence ils enfoncent le dard dans la plaie !
La marquise ne répondant pas, René répéta sa question avec une insistance qui eût été de l’indiscrétion de la part d’un fils moins affectueux ; mais depuis plusieurs années qu’il retournait cette demande dans son esprit, il n’avait pu trouver de réponse propre à le satisfaire.
— Je ne sais, mon cher fils, répondit tristement Gabrielle. Son devoir l’appelle ailleurs, sans doute.
René garda le silence. En ce moment, ils tournaient autour du parterre ; les roses embaumaient l’air, la sérénité du soir approchant avait une douceur communicative ; il semblait que sous ce ciel, au milieu de ces roses, un chagrin fût impossible.
Les yeux de Robert, fixés à la vitre d’une petite chambre tout en haut du château, suivaient le fils et la mère, et cherchaient à lire sur leurs visages ce qu’ils pouvaient se communiquer, car Robert se méfiait de tout le monde et de toutes choses.
— Ma mère, dit enfin le jeune homme, je ne sais quels sont les devoirs qui retiennent mon père loin de nous, mais j’ai pensé parfois qu’il ne devait pas nous aimer beaucoup pour nous délaisser ainsi.
— Oh ! ne dis pas cela, ne pense pas de telles choses ! s’écria la marquise du plus profond de son âme, ne dis pas que ton père ne t’aime pas ! Ton père t’aime de tout son cœur, il est fier de toi, n’es-tu pas l’héritier de son nom ? Ne t’a-t-il pas désiré, attendu, salué avec ivresse ?
— Mon père m’aime ? murmura le jeune homme ému, – j’en suis bien heureux… moi aussi, je voudrais l’aimer ; pourquoi ne se montre-t-il pas ?
— Il reviendra, n’en doute point, mon fils, repartit la marquise, et tu verras combien il est bon et beau, et digne d’être aimé.
— Mère, dit doucement René, asseyons-nous ici, et parlez-moi de mon père.
Ils s’assirent sur un banc de marbre rose, tout près du parterre embaumé, et là, aux dernières clartés du jour mourant, Gabrielle raconta à René tout ce qu’elle savait de son père. C’était bien peu de chose, hélas ! et la pauvre femme ne se doutait pas qu’elle portait ainsi une éloquente condamnation sur l’époux infidèle.
Le jeune homme écoutait en souriant, heureux de se voir révéler ainsi le père qu’il ne connaissait presque pas… Quand Gabrielle s’arrêta, la nuit était tout à fait venue.
— Et puis ? demanda René, depuis que mon père a quitté le château ?
— Il a fait diverses campagnes, dit la marquise avec hésitation.
— Et puis ?
— Je ne sais rien de plus, répondit l’épouse abandonnée.
— Et vous avez vécu ainsi, dans la solitude, ayant pour toute joie et pour tout plaisir la société de madame de Rogis et les visites que vous nous faisiez à Paris ?
— Sans doute, dit humblement Gabrielle, qui sentit quelque chose de semblable au remords pénétrer dans son cœur.
— Ma mère, dit René en tombant à genoux devant la marquise, vous êtes une sainte !
Gabrielle fondit en larmes. Renonçant à l’étiquette, elle saisit son fils dans ses bras et se laissa consoler par lui.
Le lendemain, Julien de Présanges attendit vainement auprès de la naïade ; les oiseaux du bois furent seuls à lui tenir compagnie.
Pendant que, désespéré, inquiet, après trois heures d’attente, il remontait à cheval, Gabrielle, enfermée dans sa chambre, bénissait Dieu de lui avoir donné un tel fils et se promettait de rester digne de lui.
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