‹ La maison de MaurèzeChapitre 3 sur 38 · Chapitre 3

Chapitre 3

Le marquis de Maurèze était loin d’être plus mauvais que ceux de son âge et de son temps. Jusqu’à trente ans il avait vécu comme tout le monde, et profité du soulagement que la mort de Louis XIV avait apporté à toute la cour. On était si las de l’hypocrisie des dernières années, que plus d’un, bon et vertueux au fond, afficha les fanfaronnades les plus éhontées du vice pour faire comme les autres. Guy de Maurèze n’était certes pas des plus parfaits, mais, répétons-le, il n’était pas des plus mauvais. Son père, homme sévère, qui avait le suprême talent de rendre la vertu haïssable, tant il la faisait rêche et gourmée, lui avait pourtant inculqué des principes solides, de ceux qui survivent à tout, et qu’on retrouve à cinquante ans au fond de soi-même, quand toute l’écume des passions a fini de déborder et qu’il ne reste plus au fond de la coupe que le vin généreux. Pour quelques-uns, ce jour-là n’arrive jamais. Ils vieillissent comme ils ont vécu, frivoles et souvent ridicules. Ceux-là n’avaient que de l’écume dans leur coupe. Chez d’autres, le bon vin tourne en vinaigre, au vent de l’adversité ; ceux-ci sont plus à plaindre qu’à blâmer, car ils vieillissent solitaires.

Guy de Maurèze n’était ni de ces derniers, ni des autres ; mais sa liqueur à lui, généreuse entre toutes, devait bouillonner et déborder encore pendant longtemps. Et puis, par-dessus tout, il craignait le ridicule. Donc, il adora sa femme pendant un mois.

Au bout d’un mois, ses amis commencèrent à le plaisanter.

— Cela ne se fait pas, lui disait-on, c’est du dernier bourgeois. On ne trompe pas ainsi son monde.

— J’admets, lui dit un jour un des hommes les plus brillants – lisez les plus vicieux – de l’époque, j’admets qu’on s’occupe du soin de perpétuer sa maison, mais du diable s’il faut renoncer à toute autre ambition !

C’est qu’en effet le marquis s’était marié pour perpétuer sa maison. Une si noble race ne pouvait périr ! Or, son père lui avait choisi une femme accomplie sous tous les rapports, noble à souhait, belle, – trop peut-être puisque Guy s’oubliait près d’elle, – riche, parfaite en un mot ; en de telles mains, la maison de Maurèze ne pouvait péricliter.

Gabrielle était dans le paradis. Tout l’enivrait : sa propre jeunesse, l’amour de son mari, les égards dont on l’entourait, elle qui n’avait été jusque-là qu’une petite pensionnaire, aussi noble, aussi riche, mais pas plus que ses compagnes de couvent, tout était fait pour lui tourner la tête. Elle fut présentée dans le monde, le cérémonial compliqué des visites à recevoir et à rendre lui coûta quelques efforts de mémoire, mais elle s’en acquitta sans trop de bévues.

Le monde l’enchantait, – de loin. Ce brouhaha d’habits brodés, de robes somptueuses, de musique et de théâtre, ce cliquetis d’esprit semblable au choc des fleurets dans un assaut, lui faisait l’effet d’un feu d’artifice perpétuel, et ses ravissements enfantins avaient le privilège de réjouir fort le marquis.

Mais cette joie fut de courte durée. Ayant laissé deux ou trois fois sa femme aller à des réunions féminines, dont les hommes étaient exclus, il vit Gabrielle en revenir si fort scandalisée des propos qui s’y étaient tenus et de la morale qu’on y avait débitée, qu’il s’en fit rendre un compte fidèle. L’ingénuité de sa femme ne savait ni ne voulait rien cacher ; – Gabrielle lui dépeignit tout au long la crudité des expressions, le laisser-aller des principes et même les railleries qu’avait suscitées son étonnement.

— Vous êtes toute neuve, ma chère, lui avait dit la baronne de P… Avant six mois vous penserez autrement.

— J’espère bien que non ! s’écria le marquis. Je voudrais bien voir cela !

Mais comme il était impossible de tenir une marquise de Maurèze en chartre privée, le jeune époux reconnut bientôt que, pour empêcher les mœurs du temps de gangrener l’âme innocente de sa femme, il n’était qu’un seul recours : l’enlever bravement et la conduire à la campagne.

Cette proposition était d’autant plus acceptable que désormais l’avenir de la maison de Maurèze était assuré : Gabrielle devait être mère. Aux premiers mots que lui toucha son mari de ce nouveau plan d’existence, elle témoigna la joie la plus expansive.

— C’est charmant ! dit-elle ; au moins là, tu m’appartiendras, car ici je ne te vois guère, et puis je ne recevrai plus les visites de ces messieurs tes amis, si désagréables quand ils rient, et qui ont l’air de se moquer de moi parce que je t’aime.

Ces paroles confirmèrent de plus en plus le marquis dans son opinion ; et, malgré les approches de l’hiver, il se décida à installer Gabrielle au château de Maurèze, dont son père lui fit cadeau à cette occasion, et qui se trouvait assez proche de Paris et de Versailles pour rendre les déplacements faciles, en même temps qu’il était assez éloigné de la capitale pour dégoûter les oisifs d’un voyage incommode.

La noble demeure était située au haut d’un coteau ; des pentes savamment ménagées amenaient les carrosses dans la cour, close d’une grille en fer forgé ; sauf les eaux jaillissantes, qui n’étaient plus autant à la mode, c’était un diminutif de Versailles. Le grand parc, planté sous le Béarnais, abritait du gibier royal ; les parterres, entretenus par une armée de jardiniers, reproduisaient les dessins de Le Nôtre ; les bâtiments, construits sous Louis XIII, présentaient à l’extérieur ce mélange de brique et de pierre, si agréable à voir après les façades grises de Paris ; mais cette demeure princière respirait la tristesse.

Ce n’est pas à l’âge de Gabrielle ni avec les sentiments dont elle avait le cœur rempli qu’on s’aperçoit de la mélancolie des choses ; elle arriva au château pleine d’espérances joyeuses. Le duc, son beau-père, l’attendait sur le seuil pour lui en faire les honneurs. Tête nue, le vieux seigneur s’avança jusqu’à la portière du carrosse qui amenait sa bru ; il lui offrit la main pour descendre et la conduisit dans la salle d’honneur, où le feu ne flambait pas encore, malgré la pluie froide d’octobre, – car dans ce bon vieux temps, Dieu merci loin de nous ! on n’allumait le feu avant la Toussaint que dans la chambre des malades.

L’humidité de la salle tomba sur les épaules de la jeune femme, qui frissonna et jeta autour d’elle un coup d’œil timide. Les sièges peu commodes, les sombres tapisseries lui parurent bien solennels. Le duc, son beau-père, lui débitait son compliment de bienvenue, du ton dont il eût fait son oraison funèbre… Soudain une porte s’ouvrit à deux battants sur la salle à manger, richement servie, où les cristaux et la vieille argenterie brillaient sur la nappe blanche ; le marquis, debout sous les feux d’une torchère près du seuil, souriait à la jeune femme… Gabrielle sentit son cœur se réchauffer soudain ; elle sourit à son mari, posa sa main fluette sur les doigts secs de son beau-père et rentra dans le courant de ses idées ordinaires.

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