Chapitre 21
René était retourné à Paris ; les jours qu’il pouvait donner à sa mère lui étaient disputés par son grand-père, jaloux et quinteux, qui lui reprochait amèrement ses absences.
— C’est moi qui vous ai élevé, au bout du compte ! s’écria un jour le duc, plus bilieux que de coutume, grâce à un accès de goutte.
— C’est ma mère qui m’a mis au monde, répliqua René sans sourciller.
Cette réponse attira sur sa tête un orage formidable. Gabrielle, au récit de cette scène, conseilla à son fils de se soumettre, du moins en apparence, aux caprices du vieillard.
— Conserve l’amitié de la famille de ton père, dit-elle à René ; moi, je t’aimerai quand même, tandis qu’eux…
Cette modération fut mal récompensée ; car le duc, pour se venger de l’incartade de son petit-fils, le recommanda si chaudement à son colonel, que le pauvre René ne vint pas à bout d’obtenir trois jours de congé dans les six mois qui suivirent. On lui donnait bien douze heures… mais douze heures ne suffisaient pas pour aller à Maurèze et en revenir, tandis que c’était de quoi faire passer une aimable journée au vieillard revêche.
Gabrielle écrivait à son fils de nombreuses lettres, pleines de bons conseils, de principes élevés, où respiraient la plus grande noblesse de cœur et la générosité la plus absolue. René lisait ces lettres avec joie, les relisait avec admiration et s’en faisait une sorte de bréviaire qu’il prenait un malin plaisir à répéter devant son grand-père.
— Qui vous a donné de si belles leçons de sagesse ? lui demanda un jour celui-ci, non sans quelque orgueil de le voir si sage.
— Monsieur, c’est ma mère, répondit le jeune homme.
Son grand-père lui battit froid pendant un mois.
Si René avait pu venir toutes les semaines, si Gabrielle avait senti autour d’elle la tendresse dévouée, l’admiration passionnée de son fils, elle n’eût vécu que pour lui ; mais on eût dit que la famille de Maurèze s’acharnait à lui ravir tout ce qui pouvait lui défendre contre elle-même. Dans l’isolement où la laissaient les ordres du vieux duc, Julien de Présanges avait cause gagnée. Quelques jours après la visite de son fils, la marquise, déchirée par mille sentiments contraires, pria son jeune voisin à un dîner de cérémonie avec des hôtes nombreux.
Julien vint, mais si pâle sous ses habits noirs, si profondément atteint au cœur par ce qu’il nommait l’indifférence de la marquise, que celle-ci n’eut pas le courage de lui adresser des paroles banales. Au milieu d’une réunion bruyante, personne ne remarqua qu’elle ne lui parlait pas ; de son côté, il n’osait ni ne pouvait rien dire, car, s’il l’eût pu, il eût éclaté en reproches. Au moment du départ, il s’avança vers Gabrielle et lui baisa cérémonieusement la main pour prendre congé, suivant la coutume. La marquise sentit ce baiser brûler sa main pendant toute la nuit ; et le lendemain vers trois heures, elle se rendit à la fontaine, au bout du parc.
À peine y était-elle depuis quelques instants que Julien parut. Il n’avait pas cessé de venir tous les jours depuis leur première rencontre en ce lieu.
À sa vue, Gabrielle, profondément troublée, resta muette. L’altération des traits de Julien lui semblait un reproche cruel. Il s’avança vers elle sans mot dire, se mit à ses genoux, cacha son visage fatigué dans un pli de la robe noire de la jeune femme et pleura sans contrainte.
La marquise était préparée à subir des reproches, elle avait mérité un sermon. Mais que pouvait-elle contre l’expression muette d’une douleur sans bornes ? Vaincue elle-même, elle laissa tomber sa main sur la tête inclinée de Julien qui la regarda aussitôt.
Il n’y mettait pas d’amour-propre ; il montrait sans confusion son visage défait, ces yeux cernés par les veilles douloureuses ; s’il eût été habile, il n’eût pu mieux faire, mais il n’avait d’autre habileté que sa passion, et c’était la meilleure. – Voyez ce que vos rigueurs ont fait de moi ! semblait-il dire.
Ils se taisaient tous deux cependant, et Gabrielle sentait que, si fidèle qu’elle voulût être à son devoir, son cœur volerait malgré elle vers cet homme qui l’aimait. En vain elle avait voulu étouffer cette inclination naissante, en vain elle avait cherché un refuge dans l’amour maternel. Gabrielle était jeune, elle était aimée ; elle pouvait mourir de douleur, épuisée par le sacrifice, mais elle ne pouvait pas faire autrement que d’aimer cet homme qui l’adorait.
— Que vous ai-je fait ? murmura Julien après s’être assuré dans les regards de la marquise qu’il n’avait rien perdu de sa tendresse.
— Le devoir et l’honneur ! dit celle-ci sans lui répondre directement.
— Mais, s’écria Julien en se relevant avec emportement, vous ai-je demandé rien de contraire au devoir et à l’honneur ? Croyez-vous que je ne vous vénère pas assez pour vous respecter toujours, ou bien doutez-vous de ma parole de gentilhomme ?
Il parlait si loyalement, d’un accent si fier, que Gabrielle, subjuguée, lui tendit la main. Il s’assit auprès d’elle, et ils firent des projets d’avenir.
On se verrait souvent en ce lieu même ; par les jours de pluie, quand le temps ne sera pas trop désagréable, une petite hutte de jardinier, déserte alors, servirait de refuge aux amis, – car il n’était pas question d’amour. Gabrielle ferait tous les jours de longues promenades dans le parc pour accoutumer les gens de la maison à ses absences du château, et plus tard… plus tard, on verrait.
Une sorte de paix s’étendit sur eux lorsque cette détermination fut bien arrêtée ; les grandes décisions, même douloureuses, donnent un apaisement relatif après la lutte. Les amis purent même sourire en pensant aux chagrins passés : Julien était si confiant, Gabrielle était si sûre d’elle-même que leurs angoisses des jours précédents leur parurent inutiles et même ridicules.
Quel besoin Julien avait-il eu de douter ? N’était-il pas sûr d’être aimé ? Et Gabrielle, pourquoi s’était-elle méfiée de son ami ? N’était-ce pas un outrage à sa loyauté que de le croire capable de l’entraîner dans une faute ?
Quand ils se furent demandé pardon mutuellement de leurs doutes, ils se séparèrent, et Gabrielle rentra au château.
Le soir, en la déshabillant, Toinon remarqua sur le visage de sa maîtresse une résolution et une sorte de lumière qu’elle ne lui connaissait plus depuis longtemps. Elle n’osait rien dire cependant, c’est la marquise qui parla.
— Écoute, lui dit-elle, j’aurai besoin de services dévoués, c’est à toi que je me confie. J’aime Julien de Présanges.
Toinon, effrayée, regarda Gabrielle pour bien s’assurer qu’elle parlait sérieusement. Un coup d’œil suffit pour l’éclairer. Alors elle se dirigea vers la porte, l’ouvrit, s’assura que nul n’écoutait au dehors, puis revint auprès de la marquise.
— Ma bonne maîtresse, lui dit-elle, je ferai ce que vous me commanderez.
Gabrielle fut touchée de cet humble et prompt dévouement.
— Mais si Robert te découvre, il est capable de te tuer !
Toinon fit un geste de dédain.
— Tant pis pour lui ! répondit-elle : je suis tout à vous, et c’est leur faute ; pourquoi vous ont-ils rendue si malheureuse ?
À partir de ce jour, Toinon, dont les actions n’avaient jamais été surveillées, se chargea de déposer et de recevoir des lettres mystérieuses placées tantôt dans un tronc d’arbre, tantôt dans une fente de mur.
Pendant deux ou trois mois cette correspondance alimenta la passion des deux amants et suffit à leurs exigences. Ils aimaient presque mieux s’écrire que de se voir, car leurs entrevues avaient quelque chose de poignant qui les laissait faibles et mécontents. Puis un jour vint où les lettres furent impuissantes à calmer leurs angoisses.
Gabrielle eut la fièvre pendant quelques jours et ne put sortir ; Julien, pendant ce temps, erra autour du château sous les déguisements les plus invraisemblables, se faisant donner des nouvelles par Toinon, à la frayeur extrême de celle-ci qui le rencontrait partout où elle l’attendait le moins.
Enfin Gabrielle, faible encore, mais guérie, put reprendre ses promenades dans le parc. Elle atteignit non sans peine la hutte du jardinier, où par les soins de Toinon un bon feu était préparé.
L’automne était venu, les feuilles jonchaient le sol, un frisson d’hiver passait dans les branches nues, et Gabrielle grelottait en s’efforçant de courir vers la cabane. Lorsqu’elle entra tremblante de froid et d’émotion, Julien ferma la porte sur elle, et, l’enlevant dans ses bras, il la porta près du foyer.
— Ah ! que j’ai souffert, dit-il d’une voix brisée, que j’ai souffert et que je t’ai attendue !
Gabrielle, faible, éperdue, se serrait sur le cœur du jeune homme ; là, elle avait trouvé le repos et la protection… Elle ferma les yeux, et, pour la première fois, il osa baiser ses lèvres glacées…
Quand elle sortit de la cabane, après le départ de Julien, Gabrielle trouva Toinon qui l’attendait avec impatience.
— Madame, madame, dit-elle, hâtez-vous de retourner au château, mademoiselle Lucile est arrivée.
— Mademoiselle Lucile ? fit la marquise incrédule, ma fille ?
— Oui, madame.
— Ah ! s’écria Gabrielle en levant les bras au ciel, Dieu me punit, il est trop tard !
Elle tomba évanouie sur le sol.
Toinon courut chercher du secours ; on transporta la marquise dans sa chambre. Le médecin, appelé en hâte, déclara que la jeune femme était sortie trop tôt après sa maladie. Gabrielle le laissa dire. Elle savait bien, elle, que ce n’était pas le froid qui l’avait saisie, mais la pensée de sa faute.
Lorsque Lucile s’approcha de son lit pour l’embrasser, elle se détourna avec horreur.
— Moi, pensait-elle, embrasser cette enfant avec des bras souillés par des étreintes coupables, baiser son front virginal avec mes lèvres adultères !…
— Ma mère ne m’aime plus, soupira la voix angélique de Lucile en pleurs auprès du lit.
— Je n’ai pas le droit, se dit Gabrielle, de faire souffrir cette innocente quand je suis seule coupable.
Et elle tendit les bras à sa fille.
Dieu seul sait avec quelle humilité profonde la mère reçut le baiser de son enfant.
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