Chapitre 22
Une épidémie qui avait éclaté aux Visitandines forçait les religieuses à renvoyer dans leurs familles celles de leurs pensionnaires qui n’habitaient pas trop loin de Paris. Une Sœur converse avait ramené la jeune fille au foyer paternel.
Lucile, en quittant le couvent, ne savait si elle devait se réjouir d’aller rejoindre sa mère, ou s’affliger de quitter ses amies, mais elle ne fut pas longtemps à prendre un parti.
Sa mère, qui ne fut malade qu’un jour ou deux, devint l’objet de son idolâtrie. Hélas ! Gabrielle avait su se faire aimer de tous, hormis des Maurèze. D’ailleurs, ceux-là n’aimaient guère qu’eux-mêmes. Avec quelle admiration attendrie Lucile contemplait sa mère, sa mère belle et gracieuse à ravir, si noble et si digne, qui lui témoignait tant de bonté et de tendresse !
De nos jours on ne peut se faire une idée de ce qu’était alors l’éducation claustrale. Les jeunes filles ne savaient rien du dehors : pas un livre, peu de jouets pour les plus jeunes, d’interminables ouvrages d’aiguille pour les aînées, point de ressources intellectuelles, et la société de femmes, plus instruites que leurs élèves, il est vrai, mais, relativement à nos exigences modernes, d’une ignorance déplorable.
Dans ce milieu fade et guindé, Lucile avait gardé ses instincts, ceux qu’elle tenait de sa mère ; son naturel franc et résolu l’avait sauvée de la mièvrerie de l’époque ; mais de plus que sa mère, comme son père peut-être, elle savait également aimer et haïr. Du premier coup, elle adora donc sa mère.
En se voyant en face de sa fille, Gabrielle pensa un instant à se donner la mort. Elle voyait dans l’heure de l’arrivée de Lucile une sorte de dérision de la destinée. Quelques heures plus tôt, et la venue de cet enfant l’eût certainement préservée de la chute ; il fallait que le sort la lui eût amenée précisément quand la faute irréparable était accomplie, afin de lui jeter constamment ce remords à la face. C’était une raillerie trop amère, et la marquise pensa sincèrement qu’elle avait assez de la vie.
Puis elle réfléchit.
— Hélas ! se dit-elle, si j’ai été si malheureuse, c’est que je n’avais pas de mère. Une mère m’eût prévenue que l’amour d’un époux n’est qu’un rêve, et qu’il ne faut pas s’attendre à le rencontrer ; une mère m’eût appris à me défendre de moi-même, m’eût mise en garde contre les funestes insinuations de la passion coupable… Il ne faut pas que Lucile soit, par ma faute, exposée aux mêmes périls que moi. Ce sera mon châtiment ; je vivrai déshonorée, dévorée de remords, pour expier mon crime, et les caresses de cette enfant comme l’estime de son frère seront la véritable punition de mes erreurs !
Pleine de ces pensées, Gabrielle alla retrouver Julien, qui l’attendait chaque jour dans leur refuge, le cœur gros de chagrins et de craintes. Elle voulut se reprendre ; elle lui parla de ses enfants, de ses devoirs, de ses remords…
— Que m’importe ? s’écria le jeune homme avec ardeur ; que m’importent le devoir et le remords ? Je sais que tu es à moi, que je t’adore, que tu m’aimes, que ton époux t’a abandonnée, que devant Dieu tu es libre et que je ne prends le bien de personne. Tu es à moi, et je ne te laisserai pas te reprendre à moi, non, quand je devrais venir me tuer à tes yeux dans la cour de ta maison !
Que faire ? Partagée entre son devoir et son amour, bourrelée de remords, éperdue de craintes, Gabrielle se laissa encore entraîner et sortit de là plus liée que jamais à celui qu’elle aimait de toute son âme désespérée.
Ne pouvant assurer son repos, la marquise s’arrêta à un moyen terme :
— Je consacrerai ma vie – sauf les heures qui appartiennent à Julien – à préserver mes enfants des pièges où je suis tombée. Et si ma conduite est coupable, au moins mon enseignement sera-t-il irréprochable.
Alors commença au château de Maurèze une existence en partie double, qui paraîtra impossible et qui cependant existe dans plus d’une demeure paisible qu’on croit honnête et régulière.
Gabrielle donnait quelques heures dans la semaine aux entrevues de la petite cabane, et là elle répandait sur Julien toute la tendresse de son cœur. Elle aimait ce jeune homme à la fois comme une amante et comme une mère. Il était si bon, si dévoué, si noble ! Comment ne pas l’aimer de toute son âme ? Mais, rentrée au château, l’amante faisait place à la mère. Elle bannissait de son foyer l’image profane de l’amant aimé, et, chose étrange, quand il venait chez elle, dans les fêtes que par prudence elle continuait à donner, elle se sentait calme en sa présence. Elle oubliait presque le lien adultère qui les unissait pour ne plus voir en lui qu’un ami, un jeune et charmant ami, pour lequel elle éprouvait une honnête et franche sympathie.
C’est entre ses voisins et sa fille, sous l’impression de pureté et d’honneur que la présence de cette enfant mettait sur elle, que la marquise écrivait à son fils ces lettres admirables où le jeune homme puisait la sagesse qui étonnait son grand-père. Et cette femme coupable trouvait des accents d’une éloquence incomparable pour décrire les charmes de la vertu et les horreurs du vice.
Hypocrisie ? dira-t-on. Non. Gabrielle vivait de deux vies distinctes. Elle ne se payait pas de sophismes, elle regardait sa faute en face, et, se sentant incapable de s’y soustraire, elle portait comme une croix bien lourde l’estime des autres et son propre amour pour la vertu, pour son honneur perdu, qui la brûlait comme la robe de Nessus.
Cette vie dura trois ans. Pendant ces trois années, René revint au château et se lia d’amitié avec Julien. Cette amitié, qui fit d’abord horreur à la marquise, lui parut ensuite plus naturelle. Ces deux jeunes gens n’étaient-ils pas pleins tous les deux des plus nobles sentiments ? Julien se montrait affectueux envers René comme un frère aîné envers son frère plus jeune. Il le conseillait, le guidait, et, dans maintes circonstances où la marquise ne pouvait ou ne devait pas se montrer instruite, il donna au jeune homme les meilleurs et les plus utiles conseils.
Robert avait complètement oublié ses anciens soupçons ; dépisté par l’habileté de sa femme, il avait repris sa sécurité en voyant le calme avec lequel la marquise accueillait Julien lors de ses visites au château. Rien ne parlait de passion dans cette manière paisible et souriante de recevoir son jeune hôte ; Robert admit qu’il pouvait s’être trompé, et ne parla plus de surveiller la marquise. D’ailleurs, depuis quelque temps, les braconniers lui donnaient du souci, et certaines coupes non autorisées dans les bois de Maurèze lui faisaient faire de longues absences sans qu’il pût découvrir les voleurs.
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