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Chapitre 23

« Vos enfants grandiront autour de vous comme un plant de jeunes oliviers », avait dit l’évêque en consacrant le mariage de Gabrielle ; la marquise se rappelait ces paroles un soir d’hiver en contemplant le doux visage de Lucile éclairé par les bougies d’un grand candélabre placé au-dessus de sa tête.

Lucile avait dix-sept ans et demi, elle était grande et svelte comme sa mère, mais les traits de son visage étaient ceux des Maurèze. Ses cheveux noirs, affranchis de la contrainte de la poudre, ses yeux noirs, qui faisaient un si heureux contraste avec la blancheur éclatante de son teint, révélaient son origine mieux que tous les actes authentiques. Cette enveloppe mortelle, qui indiquait une certaine fermeté de caractère, recelait une âme d’enfant, pleine d’étonnements candides, de gaietés folles, de tendresses parfois bruyantes, plus souvent muettes, et par-dessus tout d’un dévouement sans bornes, d’une élévation presque surhumaine.

À sa sortie du couvent, Lucile n’était qu’une petite fille, malgré ses années ; la puérilité de ses études et de ses amusements avait retardé son développement intellectuel ; tout à coup, en quelques mois, l’enfant avait fait place à la jeune fille. Étaient-ce l’admiration, la tendresse que Lucile avait soudain ressenties pour sa mère, qui avaient opéré cette métamorphose ? Étaient-ce le spectacle de la nature, le bonheur d’une vie libre, au grand air et au soleil ? Était-ce enfin l’influence des années, jointe à celle de l’hérédité ? Peu importait la cause, mais le prodige était accompli. Telles les branches, en apparence desséchées, qui se couvrent de feuilles et de fleurs pour avoir passé la nuit dans un verre d’eau.

Sans le remords de la faute qui torturait sa pauvre âme, la marquise eût joui d’un bonheur sans égal. En Julien elle avait trouvé plus que la femme la plus exigeante eût pu rêver ; c’était un ami de toutes les heures, car, absente, il ne songeait qu’à elle, et, présente, il ne vivait que de ce qui lui était cher. En lui, Gabrielle trouvait un confident sûr, un conseiller noble et prudent ; ces deux êtres que le devoir seul séparait étaient admirablement faits l’un pour l’autre. Dans ce siècle de frivolités coupables, leur faute, amèrement pleurée par Gabrielle, et conséquemment aussi douloureuse pour Julien, mettait en eux de nobles pensées et de vertueux repentirs. Bien des fois, prosterné aux pieds de Gabrielle, Julien lui demandait humblement pardon de l’avoir entraînée ; il la suppliait avec larmes de ne pas lui en vouloir, d’excuser sa jeunesse et son emportement qui avaient perdu la pauvre femme.

— Eh bien ! disait celle-ci, cessons d’être amants, restons amis !

— Impossible, criait Julien en la serrant follement dans ses bras, impossible ! Je mourrais à tes côtés, consumé par une flamme inextinguible.

Et Gabrielle cédait en pleurant, – et ces larmes mettaient le désespoir au cœur de Julien.

Ces luttes et ces souffrances avaient mis sur eux quelque chose de plus élevé que sur les fronts ordinaires ; si les fanges mortelles de la passion les retenaient à la terre, leurs âmes n’en planaient que plus haut aux heures d’apaisement. Gabrielle regardait avec une sorte de pitié maternelle ce jeune homme qui la faisait tant souffrir, pour lequel elle passait des nuits entières à genoux devant le crucifix, et lui, voyant la mélancolie régner sans cesse sur le doux visage de celle qu’il aimait, adorait humblement cette femme, à laquelle son amour avait apporté le remords.

Entre ces deux êtres, torturés par la souffrance intérieure, Lucile, qui ne se doutait de rien, grandissait et devenait pensive. Sa mère lui enseignait de bonne heure la triste science de la vie, et ces leçons n’étaient pas faites pour la rendre plus légère.

— Est-il vrai, ma mère, dit un soir Lucile, que l’amitié des hommes soit dangereuse pour les femmes ?

La marquise, qui brodait une tapisserie ; releva soudain la tête et pâlit.

— Qui t’a dit cela ? fit-elle, inquiète.

— Vous-même, ma mère, il y a quelque temps déjà.

C’était vrai ; mais alors la marquise ne pensait pas à Julien, et tout à coup l’image du jeune homme venait de surgir devant elle.

— J’ai dit la vérité, répondit la pauvre femme en s’appliquant à sa tapisserie, l’amitié des hommes est dangereuse.

— Pourquoi ? fit la jeune fille avec curiosité.

— Parce qu’elle mène à l’amour, et l’amour est cruel pour les femmes, à moins qu’elles n’aient le bonheur d’être aimées de leur mari.

Lucile resta songeuse, elle retournait une grande question dans sa tête ; enfin, elle se hasarda à parler.

— Mais, ma mère, dit-elle, sans doute, mon père vous aime ?

Encore cette question ! Depuis qu’elle était coupable, la marquise défendait son mari de toute accusation avec plus d’énergie que jamais ; c’était une sorte d’amende honorable qu’elle lui faisait ainsi.

— Votre père remplit tous ses devoirs, répondit Gabrielle.

— Alors, ma mère, pourquoi n’est-il pas ici ?

— D’autres devoirs le retiennent ailleurs.

— Mais il vous a toujours aimée, n’est-ce pas ?

— Oui, répondit Gabrielle à voix basse.

— Alors, vous êtes complètement heureuse ?

Gabrielle regarda sa fille ; le visage de Lucile exprimait la plus parfaite innocence, la sécurité absolue : cette enfant questionnait pour s’instruire.

— Oui, dit encore la mère, je suis heureuse parce que j’ai de bons enfants qui m’aiment.

— Mais si mon père était ici, vous seriez encore plus heureuse ?

La marquise se sentit glacer. Elle n’avait plus pensé depuis bien longtemps que son mari pourrait revenir. Et s’il revenait, en effet, que deviendrait-elle ? Elle n’osait répondre ; mais Lucile, impitoyable comme une enfant, réitéra sa question.

— Sans doute, répondit Gabrielle avec effort.

— Que je voudrais voir mon père ! dit-elle toute rêveuse ; que je l’aimerai quand il viendra ! Il est beau, n’est-ce pas, ma mère ?

Gabrielle fit un signe affirmatif.

— Grand de taille ?

— Oui.

— De noble prestance ?

— C’est un beau cavalier, dit faiblement la marquise.

— Que vous avez dû faire un joli couple quand on vous a mariés ! fit Lucile en frappant joyeusement dans ses mains. Ce fut une belle noce, n’est-ce pas ?

Gabrielle répondit quelques mots, puis sortit. Continuer cet entretien lui était impossible. Elle rentra chez elle et se laissa tomber à genoux.

— Mon Dieu ! dit-elle, cessez de m’accabler ; cette vie est pire que l’enfer.

Le lendemain elle vit Julien, et, dès le premier abord, celui-ci s’aperçut que la marquise était en proie à une vive émotion.

— Écoute, lui dit-elle, tu vas me faire un serment ; sinon je ne te reverrai jamais. Il se peut que le marquis revienne, car il n’est pas probable qu’il n’éprouve jamais le désir de voir ses enfants. Jure-moi sur l’âme de ta mère qu’à partir du jour de son arrivée ici tu ne réclameras plus rien de moi. De ce jour, nous serons étrangers l’un à l’autre. Je ne peux pas mentir devant mon mari ; non, je ne le peux pas !

Julien eut beau protester, la marquise fut inébranlable. Au refus de Julien, elle opposerait son propre exil dans un couvent avec sa fille. Que fallait-il faire ? Le retour du marquis était problématique, et, en tous cas, éloigné… Julien jura, et la marquise le remercia de son serment avec une effusion passionnée qui le toucha profondément.

Quelle incurable blessure devait être celle de cette âme qui semblait chercher le sacrifice comme une expiation !

À quelques jours de là, Lucile, qui n’avait cessé de poursuivre son travail mental, revint sur la conversation précédente. Sa mère craignait déjà de voir se renouveler la même douleur ; mais une autre angoisse remplaça celle-là.

— Ma mère, dit Lucile, ce n’est pas l’amitié de tous les hommes qui est dangereuse, n’est-ce pas ?

— Non, sans doute, répondit Gabrielle indécise, il y a des vieillards fort respectables dont l’amitié n’est point à craindre et dont la sagesse est bonne à écouter.

— Oh ! s’écria Lucile, il y a des jeunes gens aussi sages que des vieillards, et je suis bien sûre que l’amitié de M. de Présanges ne peut être dangereuse pour personne.

Gabrielle consternée regarda sa fille. Le joli visage de Lucile couvert de rougeur ne se détournait cependant pas du sien. La pauvre mère prit sur-le-champ une résolution audacieuse, inspirée par une crainte pire que la mort.

— Mon enfant, dit-elle, M. de Présanges est sage parce qu’un grand chagrin l’a frappé.

— Un chagrin ? fit Lucile.

Une pitié, une tendresse angéliques donnaient à sa voix un timbre d’une douceur sans égale.

— Un grand chagrin, auquel, en ce moment, du moins, il n’est point de remède.

Lucile levait sur sa mère ses yeux étonnés et naïfs. La marquise vit qu’il fallait continuer.

— M. de Présanges aime une femme qu’il ne peut épouser ; il l’aime pour la vie, il n’en aimera point d’autre. Vous êtes trop jeune, ma fille, pour comprendre la douleur qu’il éprouve à se voir séparé d’elle.

— Mais elle, cette dame, elle l’aime ? fit Lucile.

La marquise ne savait que répondre ; sa fille continua :

— Il faut bien qu’elle l’aime, sans quoi il ne pourrait l’aimer ainsi à jamais !

— Elle l’aime, dit Gabrielle, qui sentait le cœur lui manquer.

— Alors, qu’est-ce qui peut l’empêcher de l’épouser ? fit innocemment la jeune fille.

— Elle est mariée, dit sourdement Gabrielle.

Lucile joignit les mains et les laissa retomber.

— Qu’ils doivent être malheureux ! Pauvre M. de Présanges ! Il me semblait, à moi, qu’il devait être heureux en tout ce qu’il faisait ; qui est-ce qui aurait le cœur de lui faire de la peine ? Comme on se trompe pourtant !

Lucile se tut, et sa mère ne tenta point de relever la conversation.

Depuis ce moment, la jeune fille témoigna à Julien une amitié plus tendre et en même temps plus libre : on eût dit qu’elle se sentait dégagée de toute crainte à son égard, et cependant une teinte de mélancolie se posa sur son front pur, sur ses yeux noirs qui prirent une expression plus profonde et plus sérieuse.

Lucile venait de souffrir, sans s’en apercevoir elle-même, et cette souffrance avait achevé de la dégager des limbes de l’enfant. Elle eût pu aimer Julien sans la sage précaution de sa mère, et, si elle ne l’aima point, ce fut par fierté féminine d’un cœur qui ne veut pas convoiter le bien d’autrui.

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