Chapitre 24
Le temps passait d’une aile légère sur la maison de Maurèze. Partagée entre Julien et ses enfants, la marquise trouvait les journées trop courtes pour l’éducation de sa fille, et les nuits passaient trop vite dans les pleurs que lui causait le remords. Toinon, sa seule confidente, contemplait, le cœur gros de compassion, ce spectacle toujours renouvelé de la lutte entre la passion et la vertu, et nul n’oserait dire que secrètement elle n’eût point désiré la mort du marquis.
Un jour que M. Robert, son époux et maître, lui racontait pour la millième fois peut-être par quelles vertus le marquis avait illustré son enfance, déjà fort lointaine alors, Toinon l’interrompit brusquement, chose qui ne lui était jamais arrivée.
— C’est bon, tout cela, dit-elle d’un ton bourru ; mais, quand on est si parfait, on devrait bien tâcher de garder quelques perfections pour l’âge où l’on en a le plus besoin, savoir l’âge où l’on prend femme et famille.
Robert, offusqué, le prit de haut :
— Qu’est-ce à dire, proféra-t-il, te permettrais-tu de juger le marquis de Maurèze ?
— Le juger ! grand Dieu non ! Mais dis-moi un peu, Robert, si tous les gens mariés de notre espèce vivaient comme monseigneur vit avec madame, crois-tu que les familles seraient très unies ?
— Les gens du commun n’ont que faire de vivre comme les grands seigneurs, dit Robert d’un ton de pédagogue. Les petites gens vivent comme ils doivent, et la noblesse vit comme elle veut.
La conversation s’arrêta là, car Toinon se garda bien de répliquer. Elle se contenta de penser que son mari, tout homme d’esprit qu’il était, se montrait parfois bien peu intelligent.
Madame Robert ne cherchait point de si bonnes raisons pour louer la marquise ; elle l’aimait, et cela suffisait à son cœur simple et généreux. Depuis le jour de sa faute, où la marquise, en perdant connaissance, avait révélé à Toinon son douloureux secret, la fidèle servante n’avait pensé qu’à dérober à tous le bonheur si cruellement châtié de « sa pauvre maîtresse », comme elle la nommait. C’était elle qui préparait les rendez-vous, qui accompagnait Gabrielle jusqu’à la fatale cabane du jardinier, elle encore qui veillait au dehors avec une infatigable vigilance.
Par une indifférence bien jouée, par quelques marques d’humeur données à propos quand elle parlait de la marquise avec Robert, elle avait endormi les soupçons de celui-ci. La pauvre femme avait appris que rien d’humain ne battait plus dans la poitrine de son époux quand il s’agissait de Maurèze ; aussi, loin de protester de son attachement personnel à Gabrielle, elle se plaignit, à plus d’une reprise, « des vapeurs de madame » et même de son injustice, et par ces calomnies innocentes elle persuada à Robert qu’elle était loin de voir sa maîtresse avec des yeux prévenus. Mais une fois, à sa grande surprise, elle s’aperçut qu’elle avait trop bien joué la comédie, car Robert la reprit sévèrement de ses jugements téméraires.
— Madame est notre maîtresse, dit-il d’un ton bourru, et à tes yeux elle ne doit jamais avoir de torts !
— Mais toi-même, fit Toinon stupéfaite, ne m’as-tu pas vingt fois recommandé de te rendre un compte fidèle des actions de madame, et ne m’as-tu pas dit que tu n’avais point souci de connaître ce qu’elle faisait de bien ?
— Ce ne sont pas ces actions-là que j’ai besoin de connaître, grommela Robert : qu’elle te tance ou te loue, cela ne touche point à l’honneur de Maurèze, et si elle a des caprices ou des fantaisies, tant qu’elle les passera en te faisant de la misère, je n’y trouverai point à redire.
— Oui, pensa Toinon, ce n’est point ce gibier-là que tu chasses, vieux sans-cœur ! Mais ce n’est pas moi qui te vendrai ce que tu cherches !
Cependant, par habitude de toute une vie, et aussi par principe, Robert continuait à observer de temps en temps ; les soupçons qu’il avait eus jadis et qui avaient si fatalement provoqué la chute de la marquise s’étaient évanouis à la vue de l’accueil égal et simplement amical que recevait désormais Julien. À deux ou trois reprises, il avait cru surprendre des préférences pour des seigneurs voisins, mais ce n’étaient que de fausses alertes, car Gabrielle, se sentant épiée, feignait parfois d’accorder plus d’attention à l’un ou l’autre de ses visiteurs ; puis il avait fini par croire en sûreté l’honneur de Maurèze, et sa surveillance s’était relâchée.
René venait encore plus souvent à Maurèze depuis que sa sœur s’y trouvait. Il l’avait à peine connue, car on les avait séparés tout enfants, et il trouvait en cette jeune fille, sa sœur, qu’il pouvait tutoyer et taquiner à son aise, une part de l’élément féminin qui lui était inconnue et qu’il trouvait pleine de grâces. Les femmes qu’il fréquentait à Paris étaient toutes plus ou moins de celles qu’un beau garçon de vingt ans peut aimer ou désirer. Ici, il trouvait la chaste tendresse d’une sœur : point de coquetterie, la franchise d’une âme libre de toute contrainte ; il trouvait les reproches affectueux, les gronderies caressantes qui font plus sur un jeune homme que les austères leçons d’une morale empesée, et ce charme, cet attrait le ramenaient sans cesse au château.
De son côté, Lucile était heureuse de l’y voir. Entre Julien de Présanges et lui, elle ne faisait plus grande différence, mais René était bien plus près de son cœur, car elle savait que celui-ci lui resterait toujours, tandis que l’autre… Il fallait bien espérer qu’un jour Julien serait réuni à la femme qu’il aimait.
— Une femme mariée, se disait Lucile. Et elle ajoutait que pour les réunir il faudrait la mort du mari… Cette pensée entra si profondément dans son cerveau qu’elle en devint triste.
Un jour enfin, pendant qu’elle assistait à la messe auprès de sa mère, elle se hasarda à lui demander à voix basse :
— Ma mère, serait-ce un péché de demander à Dieu le bonheur de M. de Présanges ?
Gabrielle, effrayée d’entendre encore ce nom dans la bouche de sa fille, la regarda un instant, puis lui dit avec un grand semblant d’indifférence :
— Pour M. de Présanges ou un autre, qu’importe ? On peut toujours demander à Dieu le bonheur des gens que l’on estime.
Lucile à son tour regarda sa mère et resta indécise.
— Mais ma mère, dit-elle, puisque pour le bonheur de celui-ci il faut souhaiter la mort d’un autre homme ?
Gabrielle saisit la main de sa fille et la serra à la broyer.
— Tais-toi, malheureuse, murmura-t-elle, prie pour la vie de cet autre homme, prie pour lui, sans quoi le ciel…
Elle se tut, étouffée par ses propres remords et par le sentiment du danger. Lucile la regarda encore, puis, soumise, sans essayer de comprendre, elle se mit à prier pour tous ceux qui souffrent. Il lui resta de cette courte scène un sentiment indéfinissable de terreur. Elle sentait qu’il y avait là un gouffre insondable, peut-être un crime, et elle s’interdit courageusement d’y penser, puisque sa mère ne voulait pas lui révéler ce secret.
Mais en regardant Julien, si calme, si doux, dans les mille détails de la vie journalière, elle se dit que le crime ne devait pas être de son côté, puisqu’il ne semblait point trahir de remords. De quel côté, alors ? Quelle était cette femme ? Lucile chercha autour d’elle, ne trouva point, et se fit un devoir de chasser de telles pensées que sa mère désapprouverait à coup sûr.
Sa mère était le point culminant de ses pensées, comme de celles de René. Quand ils étaient seuls ensemble, c’était pour célébrer les louanges de cette mère adorée, si parfaite, si grande, si loyale… Ils trouvaient le jour trop bref pour tout ce qu’ils avaient à se dire à son sujet.
Un soir d’été, – il y avait bientôt trois ans que Gabrielle et Julien s’aimaient, – les deux enfants, – leur mère les nommait encore ainsi en souriant, – les deux enfants marchaient en causant confidentiellement sous les ombrages du quinconce, la marquise les suivait à quelque distance avec Julien et quatre ou cinq invités ; les groupes se formaient et se déformaient à chaque instant : seuls, le frère et la sœur d’une part, les deux amants de l’autre, ne se séparaient pas, réunis par une invincible sympathie.
— Quel joli couple ! fit observer un voisin âgé et désignant les jeunes gens à la marquise. Ils se ressemblent assez pour qu’on les nomme frère et sœur, mais ils sont assez dissemblables pour être toujours heureux de se retrouver ensemble.
— Le jour et la nuit : la sœur est brune, le frère a des cheveux blonds, dit un autre. L’amour aussi vit de contrastes ! Mais vous êtes blonde, marquise ?
— Le marquis est brun, dit Gabrielle.
Elle souffrait toujours quand on parlait du marquis devant Julien.
— Quand revient-il, ce cher marquis ? demanda une voisine coquette.
— Je ne sais…
— Ah ! madame, s’écria le vieux voisin, voilà trop longtemps que vous êtes une Ariane adorable… Que ne suis-je plus jeune de vingt ans, je vous aurais proposé d’être votre Bacchus !
— La marquise n’aime pas la mythologie, reprit la voisine d’un air pincé.
Gabrielle sourit vaguement et proposa d’aller voir les cygnes.
Les cygnes accoururent à la voix de Lucile, qui aimait à les nourrir de sa main, et la société s’amusa de leur gloutonnerie.
Vêtue, à la mode du temps, d’une robe claire qui traînait sur le gazon, Lucile se détachait sur la sombre verdure des arbres séculaires ; la pièce d’eau, large et tranquille, était sillonnée par les oiseaux blancs qui accouraient à la nage de la rive opposée. Lucile avait envoyé chercher du pain au château, et Robert le lui avait apporté lui-même dans une corbeille en filigrane d’argent.
Robert, sans s’attribuer d’office spécial, aimait à rendre de ces petits services, surtout quand ils pouvaient le rapprocher des maîtres et lui permettre de les observer de près sans choquer les bienséances.
— Que votre fille est donc jolie, marquise ! dit le vieux chevalier, en admirant le charmant tableau qu’il avait sous les yeux : quand marions-nous cette fleur de beauté ?
— Oh ! dit Gabrielle, nous avons le temps. C’est à son père d’y penser.
— Il reviendra donc ? dit méchamment la voisine.
— Je l’espère, reprit vertement Gabrielle, qui reçut un regard approbateur de Robert.
Elle rougit de honte et peut-être de colère, mais elle ne put rien dire, car sa fille se retourna et parla pour elle.
— Mon père nous aime et sera prochainement ici, n’est-ce pas, ma mère ? Ne vous l’a-t-il pas écrit tout dernièrement ?
— Oui, répondit Gabrielle. Mais elle n’ajouta pas qu’il lui écrivait la même chose tous les six mois.
René s’approcha de sa mère, et lui baisa la main avec tendresse.
— Quand mon père sera de retour, dit-il, il ne pourra croire ses yeux en voyant ma sœur si grande et ma mère si belle ; mais ce qui l’étonnera le plus sera de voir combien nous le connaissons et l’aimons sans l’avoir pour ainsi dire jamais vu, et tout cela grâce à notre mère, notre bonne mère !
Gabrielle présenta à René sa main, qu’il baisa encore une fois, et la société retourna vers le château, en jasant à tort et à travers.
— Les enfants sont la couronne des mères, murmura Julien pendant qu’ils marchaient un peu en arrière, suivis de plus près qu’ils ne pensaient par Robert invisible, qui se glissait derrière les massifs.
— Oui, pour les mères vertueuses ; mais pour les mères coupables ils sont une couronne d’épines, dit Gabrielle un peu trop haut.
Elle se retourna vivement. Nul ne les suivait ; mais, derrière un buisson de lilas, Robert, glacé d’horreur, avait entendu.
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