Chapitre 25
Rentré chez lui, Robert attendit sa femme avec impatience : il la jugeait sotte et incapable, et se flattait, par l’intimidation ou la persuasion, d’en obtenir ce qu’il voulait savoir. Dès les premiers mots, il se butta à une stupidité indomptable : Toinon ne comprenait rien, mais absolument rien à ce que lui demandait son mari. Aux questions les mieux préparées, à celles qui semblaient devoir amener une réponse claire et nette, il n’obtenait que des fins de non-recevoir. Furieux, et d’autant plus furieux qu’il n’était pas sûr d’être joué, il se démasqua tout entier.
— Je veux la vérité, entends-tu ? dit-il à Toinon en lui meurtrissant le bras sous sa rude étreinte. Je me soucie de madame et de toi comme d’une faîne ; – mais si l’honneur de Maurèze a été entamé, je veux le savoir, et je le saurai.
— Quand ce serait vrai et quand tu le saurais, répliqua Toinon d’une voix dolente, la belle avance pour tous les deux ! Lâche-moi le bras, tu me fais mal.
— Je t’en ferai bien d’autres, si tu ne veux pas parler, gronda Robert en approchant son visage contracté et ses yeux pleins de haine du visage de sa femme. On met encore à la torture, tu sais ? – eh bien ! s’il faut la torture pour te faire parler, tu l’auras !
— Tu peux bien me tuer, s’écria Toinon exaspérée, mais tu ne me feras pas dire ce qui n’est pas !
— Puisque j’ai entendu, moi ! dit imprudemment Robert, qui dès lors perdit ses avantages.
— Tu as entendu… quoi ? le vent dans les arbres ou le coq qui chantait ?
— J’ai entendu la marquise parler des mères coupables ; elle le disait à M. de Présanges.
— Et c’est là tout ce que tu sais ? Ah ! le bel oiseau ! qu’il parle bien ! s’écria Toinon en riant d’un rire nerveux et saccadé que lui arrachait la souffrance de son bras dans l’étau que faisait la main de son mari.
Robert ne se possédait plus, il saisit sa canne et frappa à coups redoublés sur la malheureuse. Elle ne poussa pas un cri cependant ; elle regardait son époux avec des yeux pleins de mépris et de dégoût qui avivaient sa colère ; quand il s’arrêta, las peut-être, ou effrayé d’avoir frappé si fort, elle ne cessa de le regarder ; et lui, honteux, détourna ses regards.
— Vois-tu, Robert, lui dit-elle d’une voix que la douleur et l’indignation faisaient un peu trembler, tu viens de me battre pour la première fois en dix-sept ans de ménage, et cela, parce que j’ai préféré la torture dont tu m’as menacée au lâche plaisir de t’aider à calomnier ma maîtresse et la tienne, car elle est ta maîtresse : eh bien ! tu peux recommencer, mais je demanderai justice au marquis contre toi, et il me fera justice ! Il ne permettra pas que tu attaques lâchement l’honneur de sa femme !
Elle regardait Robert avec des yeux flamboyants ; il eut peur et se sentit touché. Il avait pensé à écrire au marquis, mais il sentit bien que sa femme avait raison et que son maître ne tolérerait pas une semblable délation. Il repoussa sa femme avec colère.
— Va donc, vipère, dit-il ; trahis le maître qui te donne ton pain, désobéis à ton époux, amasse sur toi tous les péchés de la terre, la vengeance viendra un jour !
Une heure après cette scène, Toinon, entrant comme d’habitude chez sa maîtresse, pour son service du soir, trouva celle-ci très songeuse et préoccupée.
— Ton mari ne t’a rien dit ? fit-elle dès que la porte se fut refermée sur l’humble et fidèle confidente.
Celle-ci hésita un instant à porter le trouble dans l’âme de la marquise, puis elle se dit que, prévenue, celle-ci serait plus prudente.
— Il croit avoir entendu une phrase, dit-elle à voix basse.
— Il t’en a parlé ? Il t’a interrogée ? Qu’as-tu répondu ? fit rapidement la marquise, qui attendait frémissante l’arrêt du destin.
Toinon, d’un seul geste, ôta le fichu qui couvrait ses épaules, et Gabrielle aperçut la trace rouge et gonflée des coups de bâton sur le dos et sur les bras de sa servante. Elle joignit les mains et recula d’horreur.
— Ne craignez rien, chère madame la marquise ; ne craignez rien, sanglota Toinon en se mettant à genoux malgré la douleur de tout son corps meurtri ; je n’ai rien dit, je ne dirai rien, il ne saura jamais rien par moi ; mais soyez prudente !
Gabrielle jeta ses bras sur le cou de sa servante et pleura sur elle, avec elle.
— Je n’ai que toi, disait-elle dans ses larmes. Julien se laissera tuer sans mot dire, et mes enfants m’auront en horreur quand ils sauront la vérité ; toi seule m’as été fidèle dans ma faute et me seras fidèle dans le châtiment.
— Ah ! pour cela, s’il vient, je vous le jure ! murmura Toinon ; il faudrait me tuer pour me séparer de vous ! Mais tout finira bien ; seulement, ne donnez pas de preuves contre vous !
— Que faire ? Renoncer à le voir ? Y consentira-t-il ?
— Il le faut, madame, à tout prix. Sans cela M. de Présanges et vous-même vous êtes perdus !
— Alors, que me conseilles-tu ? fit Gabrielle, s’abandonnant aux avis de son humble amie.
— Il faut, madame, ne rien changer à vos habitudes, continuer à vous promener seule comme d’ordinaire, ou avec moi ; – seulement, M. de Présanges ne viendra pas aux endroits où il avait coutume de vous rencontrer. Nous serons suivies et espionnées par cet homme maudit, cet envoyé de l’enfer ; – qu’il espionne, il ne trouvera rien. M. de Présanges viendra ici le jour, comme d’habitude ; rien ne sera changé en apparence, et plus tard nous verrons.
— Soit, soupira Gabrielle. Te charges-tu de faire savoir à M. de Présanges ce qu’il a à faire ?
— Écrivez-le-lui, madame, et la première fois qu’il viendra ici, glissez-lui le billet dans la main.
— Impossible, nous ne sommes jamais seuls !
— Eh bien ! madame, je ne sais pas, moi… cherchez un moyen de lui faire parvenir le billet. Pour ma part, je ne ferai plus un pas sans que mon mari le sache, j’en suis certaine. Vous savez qu’autrefois il m’a fait espionner, sous prétexte de jalousie. De la jalousie ! Il n’est jaloux que de l’amitié qu’on a pour vous ! Tous vos messagers seront interrogés, tous vos billets seront lus. Soyez prudente !
— Je chercherai, dit Gabrielle en laissant tomber ses mains lasses de se serrer l’une contre l’autre pendant son désespoir.
La nuit s’écoula pleine d’angoisses pour les deux femmes. Robert refusa de se coucher et passa la nuit à écrire et à compulser des dossiers. Toinon, qui s’était couchée, brisée de fatigue et de douleur, le regardait et feignait de dormir au moindre de ses mouvements. Il copia sur une grande feuille de papier plusieurs colonnes de chiffres et vérifia les additions par deux fois, puis il écrivit d’une main assurée une longue lettre qu’il relut et ponctua avec le plus grand soin. Ensuite il mit dans la même enveloppe les chiffres et la lettre, cacheta le tout d’un grand cachet de cire rouge, écrivit la suscription avec les mêmes précautions et enferma l’enveloppe dans son tiroir sans que Toinon eût pu lire le nom qu’elle portait.
Quand il eut terminé ce travail, il resta dans son fauteuil de cuir, absorbé et comme magnétisé. Deux ou trois fois Toinon céda au sommeil pendant quelques minutes ; à son réveil, elle trouvait son mari dans la même position, immobile et les yeux ouverts. Enfin une lueur parut dans le ciel, quelques bruits dans les communs annoncèrent le réveil du château. Robert se leva, s’étira, ouvrit son tiroir, prit la lettre et descendit l’escalier. Dix minutes après, les fers d’un cheval retentirent sur le pavé de la cour : un messager venait de partir, emportant la missive.
Robert rentra et se jeta sur son lit sans paraître s’apercevoir de la présence de sa femme. Au bout de cinq minutes, il dormait profondément.
À l’heure ordinaire, Toinon se leva le plus silencieusement qu’elle put et jeta un coup d’œil sur les papiers que Robert n’avait qu’imparfaitement rangés. C’étaient des comptes de fermages, des règlements d’affaires, des mémoires d’ouvriers. La bonne créature tourna la tête, s’assura que son époux dormait, et descendit chez la marquise.
Elle se glissa dans la chambre par la porte de service, mais Gabrielle ne dormait pas. Elle aussi avait passé une partie de la nuit à écrire, et l’âtre était plein de fragments de papier noirci, brouillons inutiles aussitôt détruits.
— Eh bien, madame, avez-vous écrit ? dit Toinon en entrant.
— Plus de cent pages ! Je n’arrive pas à faire tenir tout ce que j’ai à dire sur un petit morceau de papier facile à glisser dans la main !
— Eh ! madame, est-il besoin d’en mettre si long à un brave monsieur qui vous aime plus que lui-même ? Écrivez : « Il y a du danger à nous voir, attendez que je vous fasse savoir quand nous pourrons nous rencontrer. » Croyez-vous qu’il en faille plus long pour qu’il comprenne ?
— Tu as toujours raison, dit Gabrielle, qui courut à l’instant à son bureau, traça ces quelques mots, plia le papier et l’attacha avec une épingle à la gorgerette de sa chemise. Et maintenant, je vais dormir. M. de Présanges vient ici après-demain, nous avons compagnie.
— Laissez-le venir, madame, l’occasion se trouvera bien.
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