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Chapitre 26

Lorsque Lucile entra dans la chambre de sa mère, elle fut frappée de son abattement et de sa pâleur.
— J’ai mal dormi, lui dit Gabrielle.
Mais une mauvaise nuit ne suffisait pas à expliquer l’altération des traits de la marquise. Lucile pensa que sans doute les paroles de la veille, relativement à l’absence du marquis, avaient ravivé la blessure secrète qu’elle supposait au cœur de sa mère, et elle mit tous ses soins, toute sa tendresse à la consoler.

— M’aimes-tu bien ? dit soudain Gabrielle en prenant à deux mains la tête de sa fille pour lire dans ses yeux.

— Oh ! ma mère, murmura Lucile, en doutez-vous ?

Son cœur innocent se gonfla de tristesse à la pensée que sa mère avait besoin de l’interroger pour s’en convaincre, et des larmes montèrent dans ses yeux.

— Non, je n’en doute pas, dit Gabrielle, mais j’aime à te l’entendre dire, c’est si bon d’être aimé de ses enfants !

— Nous vous aimons, ma mère, et René vous le dira, mais pour ma part je vous aime… je vous aime assurément plus que tout au monde.

Gabrielle lut dans les yeux de sa fille que son âme parlait tout entière dans ces quelques mots, et elle baisa avec passion le front virginal qui s’avançait sous ses lèvres.

— Et tu m’aimeras toujours, fit la malheureuse mère, même si je… elle s’arrêta ; – même quand tu…

— Quand je serai mariée ? acheva Lucile avec quelque amertume. Ah ! certes ! les maris ne sont pas tous aussi bons que mon père ; on raconte à l’office que Robert a battu Toinon…

— Je vous défends d’écouter ce qu’on raconte à l’office, dit sévèrement la marquise.

La jeune fille, se sentant en faute, baissa la tête et pressa tendrement la main de sa mère sur ses lèvres.

René devait retourner à Paris ce jour-là, et il se montrât particulièrement affectueux envers sa mère, après un échange de quatre mots avec Lucile. Celle-ci ne pouvait se consoler de voir tirés les traits et cernés les yeux de sa belle et chère maman.

— Mais ma mère, lui disait-elle, vous n’êtes pas assez coquette, vous aurez du monde demain, il faut être belle ! Vous mettrez du rouge, n’est-ce pas ?

Comme Gabrielle secouait négativement la tête, Lucile ajouta :

— Tout le monde en met.

— Excepté toi, dit la mère en souriant.

— Oh ! moi, je ne compte pas ! Vous dites vous-même que je ne fais rien comme personne.

— On dit la même chose de moi, soupira Gabrielle ; tu vois bien que nous sommes faites pour nous aimer !

René partit le soir de ce jour, et, malgré la grande affection que lui portait sa mère, elle fut heureuse de penser que lui du moins ne serait pas présent quand elle devrait remettre à Julien ce billet laconique qui la brûlait à travers la batiste.

Malgré ses trois années de bonheur coupable, Gabrielle n’était pas faite à l’adultère ; elle ne retournait auprès de Julien qu’avec des frayeurs et des remords sans cesse renouvelés ; jamais elle ne lui avait remis, jamais elle n’en avait reçu de billet en présence d’un tiers, et cette épreuve prenait pour elle des proportions d’une torture. Elle ne pouvait s’imaginer quand et comment elle ne lui ferait prendre : pour ce qui était d’espérer le voir seul un moment, il n’y fallait pas songer ; elle n’était que trop sûre d’avoir toujours Robert derrière elle, aussitôt qu’il ne la verrait plus sous la garde de quelque visiteur, espion sans le savoir.

L’aube de ce jour redouté se leva aussi sereine que de coutume ; Lucile se présenta devant sa mère les mains pleines de jolies bagatelles qu’un messager venait de rapporter de Paris.

— Voyez, ma mère, dit-elle, je vous ai fait venir des nœuds de la bonne faiseuse pour que vous soyez belle aujourd’hui à tourner toutes les têtes.

— Qu’as-tu là ? dit Gabrielle en voyant un petit carnet dans la poche de son tablier.

— Ce sont des tablettes que j’avais brodées pour René, mais on me les a fait attendre, et il est parti.

Gabrielle feuilletait ces tablettes, semblables à toutes les tablettes ; c’était un petit portefeuille avec une poche et quelques feuillets d’ivoire.

— Il faut les donner à quelqu’un d’autre, dit la marquise frappée d’une idée soudaine ; tu auras le temps d’en broder de pareilles pour ton frère.

— Bien volontiers, maman ; à qui voulez-vous les donner ?

— Veux-tu les offrir à M. de Présanges ? fit Gabrielle en détournant son visage pour en cacher la rougeur à son enfant.

Étonnée, heureuse, Lucile regardait sa mère, mais ne pouvait la voir.

— Certes, maman, dit-elle, mais je n’oserai jamais. Voulez-vous les lui présenter vous-même ?

C’était bien ce que Gabrielle avait espéré.

— Soit ! dit-elle, laisse-les-moi, nous les lui donnerons tantôt.

Après le dîner qui avait lieu à midi, les carrosses commencèrent à défiler dans la cour d’honneur. Gabrielle avait invité beaucoup d’hôtes ce jour-là. Julien ne fut ni des premiers ni des derniers. Il avait adopté le système de garder la moyenne autant que possible afin de ne pas attirer l’attention sur lui. La collation eut lieu dans les appartements, après quoi l’on se dispersa dans les jardins. Lucile ne quittait guère sa mère ; elle attendait avec une vague émotion le moment où la marquise offrirait à Julien son petit cadeau ; pour elle, cet acte avait une importance particulière : c’était la première marque évidente d’une sympathie qu’elle n’avait jamais osé dévoiler. Deux ou trois fois elle tira sa mère par la manche, croyant le moment favorable, mais Gabrielle en jugea autrement. Enfin, à un certain moment, il n’y avait plus dans le salon que Julien et le vieux chevalier, celui-ci fort occupé d’un nouveau volume de poésies arrivé le matin même, – Gabrielle sortit le petit portefeuille d’une cachette de sa robe.

— Ma fille a brodé ceci, monsieur, dit-elle ; il était destiné à son frère, mais elle vous prie néanmoins de l’accepter.

Julien, surpris, s’inclina et accepta le petit objet. Au même moment Robert paraissait dans l’embrasure de la porte et ouvrait les deux battants pour faire place à la compagnie. Julien allait regarder dans le portefeuille ; un geste imperceptible de Gabrielle le retint. Il s’inclina devant Lucile fort confuse, lui fit un compliment et lui offrit la main pour descendre le perron.

Robert les regarda s’éloigner, puis resta immobile et muet pendant que la marquise et le chevalier passaient devant lui.

— Dites-moi, marquise, est-ce que vous auriez l’intention de faire ce mariage-là ? dit le vieux gentilhomme d’un ton futé.

Gabrielle tressaillit et murmura malgré elle :

— Non, oh ! non !

— Pourquoi pas ? Eh ! ce jeune homme est fort bien !

— Pas de titre, balbutia la pauvre femme éperdue.

— Pas de titre ? Ah ! c’est juste, les Maurèze ne s’allient jamais qu’à des familles titrées ; mille pardons, je l’avais oublié.

Robert referma la porte sur eux et resta, le front contre la vitre, à regarder les groupes errer dans les parterres. Lui aussi combinait son plan.

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