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Chapitre 27

Trois semaines environ après cette scène, le marquis reçut une lettre de Robert qui mit le désarroi dans ses idées. Il s’était imaginé jusque-là que son domaine parfaitement administré lui rapportait un joli revenu, que l’entretien du château, des chasses où son fils ne chassait guère, des eaux où personne ne pêchait, n’était pas comparable à leur rapport, et voilà que tout était changé ; que, d’après son fidèle Robert, depuis plusieurs années les fermiers ne payaient point, les bois ne rendaient plus, le château exigeait des réparations absurdes… Bref, le marquis était ruiné pour peu que cela durât encore six mois.

— Il faut que le coquin me vole ! conclut le marquis en lisant pour la troisième fois la lettre de Robert. Il demanda sur-le-champ un congé et expédia un courrier à Maurèze pour annoncer son retour.

Lorsqu’on apprit au régiment que Maurèze demandait un congé, ce fut un tollé général. On ne pouvait se figurer le régiment sans son colonel ; n’était-il pas l’âme de toute chose ? Sa bonne grâce, sa dignité et même sa sagesse, – sagesse mondaine et guerrière, mais réelle, – ne faisaient-elles pas de lui l’oracle des officiers ?

— C’est fort bien, mes chers amis, dit le marquis en écoutant toutes ces doléances avec un sourire de bonne humeur, mais je vous dis que mon coquin d’intendant me vole, et que, si je ne m’y mets bon ordre, nous sommes ruinés. Or, j’ai des enfants, que diable ! J’ai même une fille grandement en âge d’être mariée, si je ne me trompe, et nous allons arranger tout cela.

— Mais vous reviendrez, n’est-ce pas, Maurèze ?

— Certes, je reviendrai ! Où pourrais-je vivre désormais, sinon parmi vous ?

Un souper d’adieux fut organisé, au sortir duquel le colonel devait partir ; il aimait à voyager la nuit afin d’éviter la poussière et la chaleur. Quand le moment fut venu, une longue table richement servie rassembla les officiers du régiment et toute la noblesse de la ville. On festina avec tout l’entrain voulu, et, au moment des toasts, un des assistants leva son verre.

— Je bois, messieurs, dit-il, à la famille de Maurèze, qui nous a donné un si brillant officier, un si excellent colonel, et qui, dit-on, promet de se perpétuer de la bonne façon. À la maison de Maurèze !

— Grand merci pour mon fils, messieurs, dit le colonel quand le bruit des vivat se fut un peu calmé. J’espère en effet qu’il perpétuera notre race, et pour ce je me propose de le marier sans perdre beaucoup de temps.

— Quel âge a-t-il ? fit un curieux.

— Vingt ans, je crois.

— C’est bien jeune…

— On a plus tôt le temps d’être libre, s’écria un troisième. Puisque le mariage est une chaîne, il faut la prendre quand on est jeune…

— Pour avoir le temps de s’y accoutumer ? fit un sceptique.

— Non pas, pour s’en débarrasser plus vite ! Voyons, messieurs, pourquoi se marie-t-on ? Pour avoir des enfants légitimes, n’est-il pas vrai ?

— D’accord !

— Eh bien ! une fois qu’on a des héritiers, on est libre comme l’air, on a rempli son devoir envers sa famille et soi-même !

Le marquis s’était assombri soudain. Il se rappelait les larmes que son départ avait coûtées à Gabrielle.

— Êtes-vous sûrs, messieurs, dit-il, qu’on ait ainsi rempli ses devoirs envers sa famille ? demanda-t-il d’un ton sérieux.

— Parbleu ! s’écria un jeune capitaine beau comme Antinoüs, et qui passait pour avoir supplanté deux ou trois fois le marquis dans ses bonnes fortunes, – le chef de famille est comme le chef de l’État : il ne doit de comptes à personne ! Il fait ce qu’il lui plaît, il est roi ! Et à ce propos, messieurs, à la santé du roi !

La santé du roi fut royalement portée. Un vieux baron célibataire, qui avait vu passer bien des régiments dans la ville et qui eût pu faire une chronique des plus intéressantes s’il l’eût voulu, ajouta ensuite d’une voix aigre :

— Mariez-vous, messieurs les fils de France, mariez-vous pour avoir de la postérité, et puis abandonnez vos femmes ! Nous autres célibataires, – la table tout entière éclata de rire. – oui, je dis bien, reprit-il, nous autres célibataires, nous sommes là pour les consoler.

— Baron, vous vous flattez, cria du bout opposé une voix juvénile.

— Non pas, j’ai eu mon temps comme vous avez le vôtre, messieurs les jeunes gens, et je sais bien que de grâces j’ai rendues à ces aimables maris qui avaient l’esprit de disparaître pendant de longues années… Parfois, il est vrai, ils eurent le tort de revenir, et cela me fit échanger de jolis coups d’épée, mais bah ! on n’en meurt pas, – vous en voyez la preuve !

— On n’en meurt pas toujours, du moins, grommela le marquis, mécontent du tour que prenait la conversation.

Pourquoi était-il mécontent ? Il n’eût pu le dire, car cent fois lui-même avait tenu de semblables propos ; mais ce jour-la, ses oreilles se montraient chatouilleuses.

— J’aime à le croire, messieurs, dit-il en élevant la voix, vous admettez cependant que quelques femmes restent fidèles à leurs devoirs et respectent l’honneur de leur nom ?

Il avait parlé d’un ton si imposant, qu’en un instant chacun se rappela que lui aussi était marié et avait une femme dans son logis déserté.

— La maison de Maurèze est au-dessus de tout soupçon, répondit l’officier, et à ce sujet, messieurs, je renouvelle mon toast : « À la prospérité de Maurèze ! »

— Les chevaux sont prêts, vint dire un laquais au moment où les verres retombaient sur la table.

— Eh bien ! messieurs, l’heure est venue, fit le marquis en se levant ; je ne vous dis pas adieu, mais au revoir !

Il monta dans son carrosse au bruit des acclamations joyeuses.

Les hommes du régiment, munis de torches, entouraient la grande place, et le reflet rougeâtre des flammes de résine éclairait fantastiquement le dessous des vieux ormes ; le carrosse garni de glaces, les chevaux blancs, les uniformes chamarrés, tout prêtait à ce départ un aspect triomphal. Le marquis se mit à la portière, agita son chapeau, et les chevaux partirent au milieu des cris répétés de « Vive Maurèze ! »

Bientôt le bruit mourut au loin, la voiture s’engagea sur une route bordée de grands arbres au feuillage épais ; la chaussée molle et poussiéreuse semblait faite de velours ; la fraîcheur de la nuit pénétra jusqu’à l’âme du marquis. Une sorte de regret s’empara de lui, et il se retourna une fois encore pour voir la ville qu’il venait de quitter.

Muette et endormie, loin déjà, elle semblait l’avoir oublié. Là rien n’était resté de lui que le souvenir banal d’un bon colonel ; mais après un bon colonel on en a un autre, aussi bon, meilleur ou moins bon, et la différence, somme toute, n’est pas grande ; à cette heure où lui se demandait avec quelque tristesse si quelqu’un garderait sa mémoire dans cette ville, on le déchirait peut-être déjà, en l’honneur du colonel qui allait lui succéder.

La pensée du marquis se reporta vers Maurèze.

Le carrosse roulait toujours, les grelots des chevaux tintaient mystérieusement, les étoiles s’éteignaient au ciel, la paix la plus profonde régnait sur la campagne endormie, en attendant l’aube qui ne pouvait tarder ; le frisson qui précède l’aurore passa sur le marquis qui voulait mettre un terme à ses pensées. Il chercha vainement le sommeil ; l’agitation des libations du soir et aussi une inquiétude secrète empêchèrent ses yeux de se fermer.

Qu’allait-il trouver là-bas ? Depuis dix-huit ans qu’il avait quitté Maurèze, le château, les jardins, les bois même n’auraient pas beaucoup changé ; mais ses enfants qu’il avait laissés au berceau, ses enfants, qu’il aimait sans les connaître, l’aimeraient-ils ? Le verraient-ils arriver avec joie ? Ne serait-il pas pour eux un étranger ?

— Je voudrais voir cela ! se dit le marquis avec une sourde colère.

Peu à peu, il glissa insensiblement sur une autre pente. Sa femme avait dû passer tristement ses années de jeunesse ; il y songeait pour la première fois, et un sentiment de mélancolie le saisit à cette pensée. Elle était bien belle et bien douce, la Gabrielle d’autrefois, et qu’elle l’avait tendrement aimé ! Quelles larmes amères n’avait-elle pas versées lors de son départ ! Avait-elle pleuré longtemps ? Qu’avait-elle fait alors ? S’était-elle consolée, ou l’avait-elle maudit ?

Il fit la réflexion qu’elle aurait bien pu le maudire, car il n’avait pas été bon avec elle ; il s’était montré bien égoïste en vérité.

Ici lui vint le souvenir de ses bonnes fortunes. Plus d’une de ses conquêtes passagères était tombée dans ses bras, grâce à l’absence du mari.

Rien de pareil ne pouvait être arrivé à Maurèze, car Robert le lui eût fait savoir ; ce fidèle serviteur n’eût pas manqué de prévenir son maître… Mais si Robert l’avait volé ? À qui se fier désormais, que croire ?

Le marquis sentit quelque chose de bien étrange et de nouveau se glisser dans son âme ; ce n’était pas le remords proprement dit, mais c’était un reproche qu’il s’adressait à lui-même.

— Je n’aurais pas dû rester si longtemps absent, se dit-il. – Gabrielle ne peut pas m’avoir trahi, pensa-t-il ensuite, c’est impossible, elle m’aimait trop pour cela.

Confiant dans la pensée de cet amour, il se laissa aller au fond de sa berline et s’endormit enfin. Il y avait plus de dix ans qu’il n’avait songé à sa femme avec autant de tendresse.

Quand il se réveilla, le jour était venu, il roulait rapidement vers une ville où l’on devait relayer ; le soleil lui entra dans les yeux et lui fit une impression désagréable. La rosée avait pénétré par la glace baissée du carrosse, et il sentit sa jambe droite légèrement engourdie. Il voulut s’étirer, une douleur qu’il connaissait bien lui fit faire la grimace. Alors il prit dans sa poche un miroir et un petit peigne ; d’un geste rapide, il fit tomber la poudre qui couvrait ses cheveux, puis il se regarda attentivement dans la petite glace.

— Mes cheveux sont blancs, se dit-il, tout à fait blancs, c’est incontestable, et voilà la patte d’oie marquée à mes tempes. Vous avez beau faire, Maurèze, vous avez cinquante ans… et des rhumatismes. Vous devriez rester chez vous. C’est ce que vous avez de mieux à faire si vous voulez vivre vieux !

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