Chapitre 28
Le courrier du marquis arriva à Maurèze quelques jours avant son maître : il apportait un pli pour Robert et un autre pour Gabrielle. Robert lut le sien sans sourciller. C’était pourtant une série de reproches peu ménagés, mais il ne parut point s’en préoccuper et le mit tranquillement dans sa poche.
Gabrielle brodait avec Lucile dans son petit salon, lorsque le messager conduit par Robert en personne lui fut annoncé. Aux mots : « Une lettre de Monseigneur ! » elle leva la tête sans beaucoup de surprise et ouvrit le pli d’une main ferme. Mais dès la première ligne elle pâlit, et sa main trembla ; Robert l’examinait en dessous, les yeux à demi clos, le visage impassible… Elle leva son regard sur lui et comprit d’où partait le coup dont elle était frappée ; elle fit alors un effort surhumain.
— Appelez ma maison, dit-elle d’une voix calme. Lucile, ma fille, ajouta-t-elle, votre père revient.
Un cri de joie lui répondit. Lucile se précipita sur la main qui tenait la lettre et couvrit l’une et l’autre de baisers ardents.
En un instant, toute la valetaille accourut, et Toinon, appelée aussi sans savoir pourquoi, apparut dans l’embrasure d’une porte. Quand elle vit la maison au complet, Gabrielle se leva.
— Monsieur le marquis, dit-elle, me fait savoir qu’il sera ici dans cinq jours.
Toinon jeta sur sa maîtresse un regard éperdu que Robert recueillit avec soin, mais Gabrielle n’avait pas faibli. En présence du grand désastre toujours prévu et redouté, elle avait reconquis tout son empire sur elle-même.
— Écris à ton frère, dit-elle à sa fille, afin qu’il obtienne un congé et qu’il vienne ici saluer mon époux. Il est préférable qu’il voie son père dans sa propre maison.
— Monsieur le marquis s’arrêtera à Paris chez Monseigneur le duc, fit observer Robert, toujours sur le seuil.
— Mon fils ne verra le marquis qu’à Maurèze, dit Gabrielle avec autorité. Il ne me convient pas qu’il reçoive les embrassements de son père ailleurs qu’en présence de sa mère, c’est mon droit, et d’ailleurs ma volonté, ajouta-t-elle avec hauteur.
Robert, vaincu pour cette fois, s’inclina et, plein de rage, se retira en silence avec la foule des serviteurs.
Lorsque Gabrielle se vit seule avec sa fille, elle se laissa aller dans son fauteuil, et ses traits se détendirent. L’effort qu’elle avait fait sur elle-même l’avait brisée, et Lucile craignit un moment que sa mère ne perdît connaissance, tant elle était pâle et froide.
— Chère maman, lui dit-elle, c’est la joie, n’est-ce pas ? C’est la surprise aussi ? Ah ! que vous devez être heureuse après tant d’années !
Les baisers de Lucile ranimèrent la marquise ; quand elle eut repris quelques forces, elle passa dans sa chambre et se fit envoyer Toinon.
Celle-ci accourut, plus pâle et plus défaite s’il est possible que sa maîtresse, et se jeta à ses pieds tout en larmes, en la voyant émue ; mais Gabrielle avait retrouvé son courage ; elle était de celles à qui le danger inspire l’énergie.
— Il faut que je voie M. de Présanges, dit-elle à sa servante ; il le faut absolument ; envoie-lui un messager, trouve quelqu’un ; le cas est désespéré ; prends un moyen également désespéré. Peux-tu répondre de quelqu’un ?
Toinon chercha un instant, puis une idée lui vint.
— Ma sœur, dit-elle, celle qui a nourri mademoiselle Lucile, fera tout ce que sa jeune maîtresse lui commandera.
Gabrielle hésita ; il lui répugnait de se servir encore une fois de sa fille ; mais ce n’était pas à un rendez-vous d’amour qu’elle conviait Julien, rien n’était plus loin de sa pensée ; désormais Présanges lui était absolument étranger.
— Soit ! dit-elle ; j’écrirai un billet, tu diras à ta sœur que c’est Lucile qui l’envoie. Que Dieu me pardonne encore cette faute, car c’est la dernière, et je suis aux abois !
Les préparatifs de réception du marquis occasionnèrent un grand remue-ménage dans le château ; pour la première et la dernière fois, Robert et sa maîtresse s’étaient trouvés d’accord ; le château devait apparaître dans son plus beau jour aux yeux de son maître. Les tenanciers furent prévenus, on organisa une bienvenue triomphale ; tout cela prit beaucoup de temps et donna beaucoup de mal. Pendant les trois premiers jours il fut impossible de songer à faire venir Julien ; des escouades de jardiniers et de terrassiers réparaient le jardin et le parc tant soit peu négligés. Enfin, le quatrième jour, la marquise écrivit à Julien ces quelques mots :
« Vous devez savoir maintenant que nous sommes séparés pour jamais. Venez me voir cette nuit dans la cabane ; apportez-moi mes lettres, nous les brûlerons ensemble, et préparez-vous à me dire un adieu éternel. »
La nourrice de Lucile reçut le billet et le remit fidèlement à son destinataire. Elle s’étonna bien un peu que sa demoiselle eût besoin d’écrire en secret à ce beau jeune seigneur, mais elle n’avait pas l’esprit mal tourné et crut bonnement qu’il s’agissait de quelque surprise pour l’arrivée du marquis qui bouleversait toutes les têtes.
Julien avait appris l’arrivée de Maurèze par la rumeur publique ; il était resté pétrifié de terreur et d’angoisse, car ce retour, que la marquise n’avait jamais cessé de prévoir, lui paraissait à lui chose impossible et fantastique. Cet homme, qu’il n’avait jamais vu, avait fini par lui sembler un mythe, et voilà que d’un seul coup il rentrait dans les réalités de la vie par le côté le plus sombre. Qu’allait-il faire vis-à-vis de cet homme ? Aurait-il le courage de lui serrer la main, de lui faire des protestations d’amitié et de dévouement, tout en restant l’amant de sa femme ? Dans les villes, la morale n’était pas si sévère, et l’on ne pensait point à ces choses désagréables ; mais Julien, s’il était coupable, n’était pas corrompu. Sa faute était le fruit d’une passion irrésistible, non d’une dépravation précoce.
— Non, se dit-il, je ne puis serrer la main de cet homme-là, je mourrais de honte.
Le silence prolongé de Gabrielle l’avait jeté dans les transes les plus cruelles. En présence d’un tel événement, se pouvait-il qu’elle n’eût rien à lui dire ?
La messagère fut accueillie avec transport ; la lecture du billet éteignit sa joie. Un adieu éternel ! Était-ce pour cela qu’il avait consacré les plus belles et les meilleures pensées de son âme à cette femme qui n’avait alors que lui au monde ? Fallait-il rompre ce doux lien, si doux malgré tant d’amertumes, et le rompre ainsi sans retour ? Il aimait Gabrielle plus encore peut-être pour tout ce qu’il avait offert à cause d’elle que pour le bonheur qu’elle lui avait donné. Il avait arrangé sa vie pour la passer auprès d’elle ; il ne désirait rien que de vieillir à ses côtés, pour la consoler quand elle n’aurait plus ses enfants, mariés au loin, et probablement ingrats. Il avait prévu le cas où les années adouciraient leur affection mutuelle, où l’amour se changerait en amitié… et il n’avait jamais pensé qu’il faudrait dire à Gabrielle un éternel adieu !
— C’est donc vrai, pensa-t-il, que l’adultère est un crime, et que tout crime porte en lui son châtiment.
Il courba la tête sous le châtiment, bien lourd en vérité et surtout bien soudain.
Oui, après trois années pendant lesquelles il s’était sans cesse étourdi, le châtiment était venu ; il fallait détruire ce qui faisait l’harmonie et la joie de son existence. Julien ne se souvint pas alors des tortures, des luttes, des larmes de ces trois années, il n’en vit que le côté lumineux, et, désespéré, triste jusqu’à la mort, il se dit : Ma vie est perdue !
À cette pensée en succéda une autre non moins amère. Et elle, Gabrielle, qu’allait-elle devenir ? Entourée des souvenirs matériels de son bonheur perdu, n’allait-elle pas se consumer dans des remords cuisants ? Tout, autour d’elle, n’était-il pas réuni pour la condamner ? Cette âme droite et loyale qui n’avait subi la faute qu’en se défendant pied à pied, que ferait-elle en présence de l’époux offensé ?
— Elle se trahira, pensa Julien, elle ne sait pas mentir.
La nuit descendit sur sa tristesse. C’était une de ces nuits tièdes et sombres qui semblent moites et veloutées. Pas un souffle dans l’air, pas une étoile au ciel ; la terre endormie et muette exhalait la chaleur du jour. Le parfum des fleurs nocturnes flottait doucement dans l’atmosphère, mais l’air était si calme que les diverses odeurs ne se confondaient pas entre elles. Julien sortit de la maison et se mit à marcher dans son jardin, en attendant l’heure du départ.
Sa lumière était restée à la fenêtre, et cette fenêtre était précisément celle par laquelle était entré le soleil de mai, le jour où Gabrielle avait fermé pieusement les yeux de madame de Présanges. Avec ce soleil de mai avaient pénétré en lui la douleur, mais aussi la passion et la vie.
— C’est pourtant à elle que je dois d’être un homme, se dit-il ; j’étais un enfant, c’est elle qui m’a tout appris ; la science des pédagogues est bien peu de chose tant que l’amour n’a pas passé par là ! Et moi, qu’ai-je fait pour elle, qu’ai-je apporté dans sa vie d’autre que le remords ?
Pour la première fois Julien comprit sa faute ; il s’aperçut alors, trop tard, comme toujours, que Gabrielle aurait été bien plus heureuse s’il avait pu se contenter de vivre auprès d’elle et de l’aimer chastement.
— Je suis bien coupable envers elle, pensa-t-il ; désormais je m’abandonne à elle. Quoi qu’elle ordonne, j’obéirai. Ce sera un commencement d’expiation.
Il continuait à marcher dans le jardin, et la volupté pénétrante de cette nuit d’été passait en lui. Il se rappela les heures de leur amour volées au destin, volées à Gabrielle elle-même, et se dit qu’il avait été bien heureux.
— Mais elle souffrait, elle ! elle mourait de honte et de remords ! Ah ! cœur misérable, faible égoïste, tu as perdu la plus noble des femmes, et quoi que tu fasses, quoi qu’elle devienne, ton image n’en restera pas moins entre elle et Dieu jusqu’à l’heure de la mort !
Il s’assit sur un banc et resta brisé de désespoir. Véritablement, pour lui, le crime avait apporté le châtiment, car son âme blessée subissait la plus affreuse douleur.
L’heure était venue, il se leva, fit seller son cheval, celui qui connaissait la route et savait l’attendre dans le bois sans impatience, et partit, mais non cette fois avec la hâte fébrile qui l’emportait d’ordinaire aux rares rendez-vous.
Il franchit la muraille sans danger et sans bruit et se rendit à la cabane – il en connaissait bien la route – et entra avec précaution.
Gabrielle l’attendait avec une petite lanterne sourde.
— Je me suis échappée, dit-elle, je crois qu’on m’a suivie…
— Mais Toinon !
— Toinon est restée au château ; je n’ai pas voulu l’entraîner dans ma disgrâce si je suis découverte. Assez d’innocents paieront peut-être pour ma faute. Julien, m’avez-vous apporté des lettres ?
— Les voici toutes, dit le jeune homme en déposant sur la table le petit portefeuille, présent de Lucile : les vôtres et les miennes ; que tout périsse ensemble avec notre bonheur !
Gabrielle, sans répondre, prit les lettres une à une et les brûla à la flamme de la bougie qui éclairait sa lanterne. Quand ce fut fini, elle resta immobile, les bras pendants…
— Adieu ! dit-elle enfin d’une voix à peine distincte.
— Adieu !… s’écria Julien. Ainsi, sans une parole de consolation, sans une dernière caresse, sans un mot, un cri qui me dise que tout ce beau passé n’est pas un rêve, que vous m’avez aimé ?
— Ah ! certes, je vous ai aimé, dit Gabrielle en secouant la tête, – oui, je vous ai aimé, et je vous aimerai toujours, pour mon malheur !
— Eh bien ! alors, Gabrielle, s’écria Julien en lui tendant les bras et en voulant l’attirer à lui, pose encore une fois ta tête sur ce cœur qui ne bat que pour toi, et pleure avec moi tout ce que nous perdons.
Gabrielle recula d’un pas.
— Non, dit-elle de la même voix éteinte ; dans quelques heures le marquis sera ici, voulez-vous qu’il trouve sur mon front la trace de baisers adultères !
— Pitié ! fit Julien en tombant à genoux devant elle, ayez pitié de moi, je vous assure que je suis puni !
— Je ne vous reproche rien, reprit Gabrielle ; nous sommes également coupables tous les deux, et je crois que nous sommes également punis. Je vous ai beaucoup aimé, – je vous aime encore, – je prierai Dieu pour qu’il vous pardonne… Ah ! s’écria-t-elle en se couvrant le visage de ses mains, je vous aime assez pour prendre toute la faute sur moi, pourvu que Dieu y consente !
Il voulut encore l’attirer à lui ; elle le repoussa sans colère.
— Vous ne me comprenez pas, dit-elle, parce que vous ne savez pas ce que c’est que de se trouver en face de l’homme qu’on a outragé. Vous me comprendrez mieux demain.
— Pourquoi ?
— Avez-vous pensé, fit Gabrielle en s’animant, que vous pouviez vous dérober au supplice que je subis ? avez-vous cru qu’il vous serait épargné de voir le marquis et de lui serrer la main ?
— Oh ! non, dit Julien épouvanté, pas cela, pas cela, je vous en conjure !
— Vous voulez alors que dans cette réunion de toute la noblesse qui aura lieu demain chez nous, votre absence soit remarquée ? Vous venez deux ou trois fois par semaine au château, et vous ne vous présenteriez pas quand le maître arrive ? Mais vous voulez donc me perdre ?
Julien resta atterré. Le châtiment s’appesantissait de plus en plus sur ses épaules.
— Vous viendrez demain, avec les autres, vous viendrez encore deux ou trois fois, et puis vous pourrez prétexter un voyage ; – mais il faut que le marquis vous ait vu. C’est déloyal, n’est-ce pas, de tromper ainsi un honnête homme ? Oui, j’en conviens, mais moi aussi je le trompe, et notre châtiment à tous deux sera de mentir comme des lâches, tout en nous méprisant nous-mêmes et mutuellement.
— Non, s’écria Julien en s’élançant vers elle, tu sais que je t’estime au-dessus de toutes les femmes, et toi-même ne peux me mépriser…
Gabrielle recula encore d’un pas et mit sa main sur le loquet de la porte.
— C’est vrai, dit-elle, je ne te méprise pas ; tu as été bon et loyal ; le malheur est que je n’étais pas libre… Je ne vous en veux pas, monsieur de Présanges, ajouta-t-elle en voulant sortir.
— Mais moi, je t’aime, murmura Julien éperdu.
Gabrielle revint à lui et lui prit la tête entre ses deux mains.
— Vois-tu, dit-elle, nous nous sommes perdus mutuellement, nous devions nous aimer, quoi qu’il advînt ! Nous avons péché, maintenant il faut expier. Je t’aimerai jusqu’à la fin. Adieu !
Elle ouvrit la porte et disparut dans la nuit. Une ombre cachée sous les feuillages la suivit sans se presser. Robert n’était pas désireux de rentrer avant la marquise ; il lui suffisait de l’avoir vue sortir.
Julien retourna chez lui et pensa un moment à s’enfermer dans un cloître.
q