Chapitre 29
La marquise était à peine revenue chez elle ; à peine Toinon, qui l’attendait, avait-elle eu le temps de lui retirer ses vêtements trempés de rosée, que le galop d’un cheval se fit entendre au dehors. Une rumeur monta des communs, et Lucile frappa à la porte de sa mère.
— Maman, disait-elle, c’est le courrier de mon père, il sera ici dans une heure !
Toinon et sa maîtresse s’entre-regardèrent avec effroi ; il eut suffi d’un quart d’heure de plus pour tout perdre. Gabrielle s’habilla en hâte, toute la maison était sur pied. En pressant son arrivée de quelques heures, le marquis faisait manquer l’entrée triomphante qu’on lui avait préparée ; mais c’est peut-être ce qu’il voulait.
Les rayons du soleil levant allumaient un incendie dans les fenêtres du château lorsque le marquis de Maurèze rentra dans le domaine de ses ancêtres. Sa femme et sa fille l’attendaient sur le perron, et d’abord il les trouva si belles toutes deux qu’il en fut ébloui. Il les baisa au front avec une égale tendresse et se hâta d’entrer. Malgré la saison, la fraîcheur de l’air le faisait frissonner ; Gabrielle et Lucile, l’une pour n’avoir pas dormi, l’autre pour s’être éveillée en sursaut, frissonnaient aussi : on entra dans la grande salle, où le marquis reçut l’hommage de ceux de ses vassaux qui s’étaient levés de bon matin ; puis un repas fut servi, mais personne n’y toucha. Ces arrivées matinales jettent le désarroi dans une maison ; d’ailleurs, tout le monde était fatigué.
Le marquis se retira dans sa chambre pour prendre un peu de repos, et Lucile vint se réfugier auprès de sa mère.
— Que mon père est beau ! disait-elle avec une admiration enfantine : mais dites-moi, maman, n’est-il pas beaucoup plus âgé que vous ? Je me l’étais figuré plus jeune.
— Il a quinze ans de plus que moi, répondit Gabrielle, et moi-même je ne suis plus une jeune femme.
Lucile regarda sa mère et secoua la tête ; la fièvre de la douleur et de la crainte donnait au teint de la marquise un éclat incomparable ; ses magnifiques cheveux blonds relevés à la hâte formaient une couronne royale à son front que rien n’avait pu entamer et qui gardait la pureté du marbre. Seuls, ses yeux noirs étaient fatigués, car ils avaient beaucoup pleuré ; mais la teinte de bistre qui les entourait leur donnait un éclat surhumain.
À trente-six ans, Gabrielle en paraissait à peine vingt-huit, et le marquis, grossi, blanchi, malgré sa noble prestance et sa belle figure, paraissait plutôt son père que son époux.
— On va dire que mon père a deux filles, murmura Lucile.
Cette flatterie délicate amena un sourire fugitif sur les lèvres de sa mère. Elles restèrent ensemble jusqu’à l’heure du dîner qui avait lieu à midi, car Gabrielle craignait la solitude. Elle craignait surtout ses propres pensées, et le babil joyeux de sa fille la distrayait de ses préoccupations douloureuses.
Pendant ce temps, le marquis avait dormi quelques heures ; il se leva de bonne humeur, s’habilla et vint présider au dîner de famille. Quelques-uns des plus empressés parmi les voisins étaient déjà arrivés pour le complimenter ; le repas fut brillant. Après tant d’années de vie nomade, le maître du logis éprouvait un bien-être délicieux à se retrouver au milieu de ce qui lui appartenait en propre. Dormir dans son lit, manger dans son argenterie, étaient pour lui des jouissances nouvelles, tant il avait été de temps sans les éprouver. Aussi accepta-t-il de grand cœur tous les compliments qu’on voulut bien lui faire.
— Eh ! eh ! marquis, lui dit le vieux chevalier, vous voilà donc revenu au bercail, comme l’enfant prodigue ? Madame la marquise va tuer le veau gras, et nous le mangerons, n’est-il pas vrai ?
La marquise souriait à tous les propos d’un sourire vague et contraint ; sa force nerveuse venait à son secours pour lui prêter des réponses polies et insignifiantes, telles qu’il convenait. Lucile portait ses yeux étonnés de sa mère à son père et ne pouvait s’accoutumer à les voir si dissemblables de ce qu’elle croyait. Sa mère n’était plus elle-même ; c’était une femme pâle, inquiète, agitée de frissons, qui tressaillait au moindre bruit, et qui tournait craintivement la tête comme un condamné attendant son arrêt de mort.
— Comme il faut qu’elle ait souffert de l’absence de mon père, pensa ingénument la jeune fille, pour que son arrivée la bouleverse ainsi !
Ses yeux se reportaient sur le marquis, et elle trouvait là de nouveaux sujets d’étonnement.
Elle avait rêvé pour père un seigneur jeune encore, grand, maigre, à la moustache noire, à l’air sévère, aux paroles rares. Elle voyait un homme enchanté de vivre, tant soit peu épicurien, qui aimait la bonne chère et les joyeux propos, et riait souvent de ce rire satisfait, épanoui, des heureux qui engraissent. Certes, le visage du marquis était aussi beau que tout ce qu’elle avait pu se représenter ; cette superbe tête blanche, au profil de camée, avait dans les lignes une majesté, une dignité bien faites pour imposer le respect ; – mais c’était presque un vieillard, aux yeux de sa fille. Lucile ne se sentit que plus portée à l’aimer. Elle se dit sur-le-champ que la confiance et l’amour lui seraient mille fois plus faciles qu’elle n’avait supposé.
Dans l’après-midi, René arriva ; l’étiquette de cette rencontre avait été réglée d’avance par le duc de Maurèze, – mais le marquis ne chercha point tant de finesse. Lorsque son fils s’inclina devant lui, il le regarda d’abord avec quelque stupéfaction, il trouvait un homme là où il ne croyait voir qu’un enfant ; – puis ce mouvement de surprise, rapide comme l’éclair, fit place à une joie sincère.
— Pardieu, dit-il à René qui s’approchait pour lui baiser la main, – vous êtes plus grand que je ne croyais, monsieur mon fils ! Embrassez-moi, en attendant que nous fassions connaissance.
— Je vous connais bien, mon père, dit René ; depuis votre départ je n’ai cessé de vivre en pensée auprès de vous.
— Ah ! vraiment ? Et qui donc vous a si bien renseigné ?
René se tourna vers sa mère, qui le regardait avec des yeux débordants de joie maternelle. En ce moment elle était mère, à l’exclusion de tout autre sentiment.
— C’est ma mère, monsieur, fit-il en la désignant d’un geste à la fois enthousiaste et respectueux ; c’est elle qui n’a cessé d’entretenir en nous la vénération et l’amour que nous devons à notre père.
Le marquis regarda Gabrielle. Toute la joie de celle-ci était tombée, une pâleur livide couvrait son visage.
— Je vous remercie, madame, dit le marquis en portant à ses lèvres la main glacée de sa femme. Vous m’avez donné de beaux enfants, je le vois, et, à ce qu’il me semble apercevoir, ce sont aussi de bons enfants.
— J’ai fait de mon mieux, balbutia Gabrielle.
— M. de Présanges ! lança la voix mordante de Robert qui annonçait les visiteurs.
Du premier coup d’œil, le jeune homme embrassa cette scène et comprit que jusqu’alors Gabrielle était sauve. Puisant du courage dans la nécessité de faire bonne contenance, il s’inclina devant le marquis, présenté par Gabrielle qui trouva la force de le nommer sans défaillir, murmura un compliment et se retira dans le groupe des voisins et amis.
Robert, qui l’avait suivi des yeux avec un regard affilé sous ses paupières à demi closes, quitta son poste et remit à un domestique le soin d’annoncer ceux qui pourraient venir. Gabrielle s’en aperçut, et sa terreur en augmenta ; elle sentait se serrer autour d’elle les mailles d’un filet invisible, mais inévitable. Elle eut envie d’aller à Julien, de lui ordonner de partir à l’instant… elle n’osa, sûre qu’elle était de rencontrer Robert derrière chacune des portes qu’il lui faudrait franchir. Elle resta donc immobile, souriant vaguement d’un sourire de commande, et intérieurement glacée d’effroi.
— Si je pouvais tomber morte ! pensa-t-elle.
Mais la prière désespérée de la femme coupable n’atteignit pas le ciel.
Le jour s’acheva cependant ; le marquis reçut sur le perron la députation de ses vassaux et entendit le discours du magister du village ; une collation fut servie, et chacun y fit honneur. Julien n’avait pas eu le courage d’y assister, et, profitant du départ de quelques hôtes, il avait pris congé. Comme il sortait, il rencontra Lucile qui fut frappée de son air défait.
— Vous souffrez, monsieur ? lui dit-elle, poussée par la sympathie secrète que lui inspirait le jeune homme.
— Oui, mademoiselle, dit-il avec effort ; je me retire pour ne pas attrister votre joie.
— Je ne puis rien pour vous ? insista Lucile.
Il la regarda, et ce regard douloureux, inquiet, pénétra jusqu’au fond de l’âme innocente de la jeune fille.
— Vous ? non, mademoiselle, rien ! Mais je ne souffrirai pas longtemps.
Il saluait pour se retirer. Lucile avança la main vers lui.
— Vous m’effrayez, dit-elle ; ces paroles sont bien funèbres… Songez, monsieur, que votre vie est aussi à vos amis… ma mère…
Julien attacha sur Lucile des yeux si pleins d’épouvante, qu’elle recula saisie de crainte, sentant qu’elle venait de toucher à quelque effroyable blessure.
— Vous avez raison, mademoiselle, dit-il sans cesser de chercher à lire dans ses yeux, je ne dois affliger personne de mes propres chagrins. Gardez-moi le secret de cet entretien, je vous en conjure.
— Je vous le promets, monsieur, murmura Lucile interdite.
Il la salua encore une fois et se retira. Un instant après, son cheval noir passa devant le perron, l’emportant vers la solitude.
Lucile rentra au château, pensive et pleine d’un vague effroi.
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