Chapitre 30
Le soir était venu. Gabrielle, dans sa chambre, repassait les événements du jour ; le marquis entra après avoir frappé, congédia Toinon qui attendait les ordres de sa maîtresse, attira un fauteuil près de la lumière et s’assit en face de sa femme.
Celle-ci leva les yeux sur la figure qui se trouvait si près d’elle ; elle croyait se voir vis-à-vis d’un juge, elle ne trouva qu’un visage bienveillant.
— Voilà bien longtemps que je suis parti, madame, dit le marquis avec douceur, et depuis bien longtemps aussi j’ai sur le cœur différentes choses que je suis venu vous dire aujourd’hui.
La marquise tremblait, mais elle attendit, la tête basse, ce qui allait suivre.
— Vous souvient-il, continua le marquis, que lorsque mon fils eut sept ans on le retira de vos mains, et qu’en même temps on vous enleva votre fille, qui était fort jeune alors ?
Gabrielle s’en souvenait, certes ! Sans cet événement, sa vie eût coulé pleine et heureuse, loin du mal. Elle fit un signe d’assentiment.
— Eh bien ! ma chère femme, continua le marquis en se rapprochant encore, j’eus grand tort de donner mon consentement à cet acte vraiment cruel en ce qui vous concernait, et je vous en demande pardon.
Gabrielle, stupéfaite, leva les yeux ; était-ce bien son mari qui lui parlait ?
— Vous, dit-elle, vous, monsieur, vous me demandez pardon ?
— Oui ; je vous demande également pardon de ne pas vous avoir laissé nourrir vos enfants, comme vous en aviez témoigné le désir ; c’était un vœu légitime de la nature, et j’aurais dû vous permettre de le satisfaire. Je crois vous avoir causé beaucoup de peine dans ce temps-là, et vous m’en voyez aujourd’hui confus et désolé.
Dans l’intervalle, Rousseau avait passé par là, et l’amour maternel était devenu une mode, tout comme auparavant il était naturel de faire élever ses enfants loin de soi. Le marquis n’aurait peut-être pas senti tout seul ce tort d’une espèce particulière, mais au moins avait-il la bonne grâce de le reconnaître à présent.
— C’est vous, monsieur, répéta Gabrielle, vous qui me demandez pardon ?
Le marquis se méprit à ce cri d’une conscience torturée.
— Cela vous étonne ? reprit-il ; je conviens que je ne vous ai guère accoutumée à de bons sentiments ni à de bons procédés de ma part ; mais, si vieux que je sois auprès de vous, je suis encore assez jeune peut-être pour me faire pardonner mes torts, et, si vous devez m’en garder rancune, pour essayer de les réparer. Oui, continua-t-il, j’eus grand tort de vous retirer le bonheur de nourrir vos enfants ; j’eus plus grand tort de vous enlever votre fille, qui aurait dû rester auprès de vous pour vous consoler du départ nécessaire de son frère. Pour celui-ci, je ne pouvais le refuser aux soins de mon père ; mais Lucile vous avait été donnée par le ciel comme une compensation à votre isolement, et ce fut une cruauté inutile que de vous la retirer. Voulez-vous bien me dire que vous me pardonnez tous ces torts-là, et, fit le marquis en souriant, tous les autres, que je passe sous silence, que j’ai eus envers vous pendant mes dix-huit années d’absence ?
Il attendait la réponse de Gabrielle, celle-ci étendit les mains en avant.
— Oui, monsieur, dit-elle, oui, je vous pardonne tout, tout…
— Tout le mal que je vous ai fait ! termina le marquis.
Gabrielle inclina la tête pour toute réponse. Oui, dans son cœur, elle pardonnait au marquis tout le mal qu’il lui avait fait, et, devant Dieu, elle ne le rendait pas responsable de sa faute à elle.
— Eh bien ! Gabrielle, reprit le marquis après qu’il lui eut baisé la main avec effusion, je crois que je resterai à Maurèze, si toutefois vous voulez bien m’y souffrir, ajouta-t-il en souriant. Je n’avais pas idée de ce que j’allais trouver ici ; cette maison bien entretenue, où tout respire l’ordre et la décence, ces enfants beaux et bons qui m’aiment vraiment plus que je ne mérite, – tout cela, grâce à vous, – cet intérieur où je n’ai, je le vois, jamais cessé d’être présent malgré ma longue absence, tout cela m’attire et m’enchante. Je ne suis plus jeune, il est temps que je sois père ; – pour époux, fit-il avec une sorte d’enjouement, je ne l’ai été que bien peu, et je n’ose espérer que vous vouliez bien me pardonner aussi cela ; nous ne donnerons pas au monde le spectacle ridicule d’un amour romanesquement conjugal ; mais, si vous le voulez bien, Gabrielle, nous vivrons dans la paix et l’harmonie, comme il convient à des gens qui s’aiment et se respectent.
Il se leva, voulant laisser à Gabrielle le temps de méditer ses paroles, et prit congé d’elle sans qu’elle lui eût répondu autrement que par des gestes.
Il la croyait irritée contre lui ; hélas ! la pauvre femme n’était que brisée par l’humiliation et le poids de sa faute, en présence de ce qu’elle appelait la générosité de son époux.
En rentrant chez lui, le marquis trouva Robert avec de gros livres de comptes sous le bras, qui attendait patiemment son arrivée.
— Tu viens me casser la tête avec des chiffres ? lui dit-il d’un ton bourru ; il est dix heures du soir, et j’ai passé plusieurs nuits en carrosse, sans compter la dernière. Laisse-moi tranquille, il sera temps de m’apprendre demain de combien je suis dépouillé.
Sans répliquer, Robert s’inclina et emporta ses gros livres ; sa vengeance était mûre, lui seul pouvait secouer l’arbre pour la faire tomber ; il n’était pas pressé.
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