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Chapitre 4

Deux jours s’étaient écoulés dans la félicité, la plus complète, car Gabrielle jouissait du bonheur inestimable de posséder son mari près d’elle depuis le matin jusqu’au soir, lorsque, à souper, le vieux duc, sortant de son mutisme ordinaire, s’adressa soudain à son fils :

— N’est-ce pas demain, lui dit-il, que vous rejoignez votre régiment ?

— Demain ? fit Gabrielle qui devint pâle de crainte. Je croyais que le marquis resterait ici !

Le marquis sourit tendrement à sa femme.

— Non, ma chère, lui dit-il, je ne saurais passer l’hiver ici, et vous-même n’avez pu concevoir cette espérance. Vous savez que j’appartiens à mon régiment avant d’appartenir à ma famille.

— Mais votre régiment n’est-il pas à Paris ? fit timidement la pauvre Gabrielle, essayant de se raccrocher à une paille, en guise d’espérance.

— Aussi, ma chère, aurai-je le plaisir de venir très souvent vous rendre visite, dit le marquis avec la dernière courtoisie.

Gabrielle baissa les yeux sur son assiette et cessa de manger, car elle n’avait plus faim. Les deux heures qui la séparaient du repos lui parurent longues. Prétextant un malaise, elle s’était réfugiée dans sa chambre, sa grande chambre lambrissée de chêne, haute de plafond, sombre de couleur, où la clarté des bougies n’éclairait qu’un petit espace relativement à l’ampleur de l’appartement.

Étendue sur son grand lit d’apparat, auquel on arrivait par un marchepied, elle pleurait silencieusement, le visage caché dans son mouchoir pour étouffer ses pleurs, quand le marquis entra enfin, fredonnant un air d’opéra.

Voyant sa femme sur le lit, il s’arrêta, car il craignait de l’avoir réveillée, – et le marquis était un époux modèle.

— Guy, je ne dors pas, dit Gabrielle en essayant de rendre à sa voix son timbre habituel.

Le marquis s’approcha du lit et baisa la main de sa femme. Celle-ci s’appuya sur le coude et garda la main de son mari dans la sienne.

— Tu t’en vas ? lui dit-elle à voix basse d’un ton si doux, si triste, que le marquis en fut ému.

— Il le faut bien, ma mignonne, répondit-il en pliant le genou pour être au niveau du joli visage suppliant tendu vers lui.

— Et moi ! je vais rester seule ici avec ton père ? Ce sera bien triste.

— Vous aimez donc beaucoup la compagnie ? fit le marquis, croyant détourner la conversation en plaisanterie ; mais le regard découragé de Gabrielle lui fit baisser les yeux, et il déposa un baiser sur la joue pâlie de sa jeune femme.

— Tu as pleuré ? s’écria-t-il ; ton visage et ton oreiller sont humides ! tu as pleuré ? Qui a pu te faire du chagrin, ma Gabrielle chérie ?

La jeune femme n’essaya plus de se contenir, elle détourna la tête, et ses sanglots retentirent, douloureux et pressés. Le marquis l’avait prise dans ses bras, il essayait vainement de rencontrer le regard de Gabrielle, celle-ci tenait ses yeux obstinément baissés, pendant que les pleurs ruisselaient sur ses joues et sur les mains de son mari.

— Qu’as-tu ? dit encore celui-ci, parle, mon enfant, que t’a-t-on fait ?

— Tu le demandes ! s’écria Gabrielle, arrachant la vérité de son cœur torturé, tu le demandes ! Mais tu m’abandonnes, et moi, je t’aime !

Ce cri avait si bien l’accent de la passion que le marquis en fut remué jusqu’au fond de l’âme, qu’il n’avait pas méchante. Il s’efforça de prouver à sa femme qu’il était contraint par le devoir ; qu’en réalité, elle jouirait beaucoup plus de sa présence qu’à Paris, où souvent ils ne se voyaient qu’à de rares intervalles, tant le tourbillon mondain leur prenait de temps ; il parla de son amour, de l’enfant qui devait naître, il promit de venir souvent ; il fut si éloquent, que Gabrielle, convaincue, mais non consolée, finit par lui dire :

— Eh bien ! puisque c’est nécessaire, va, – mais ne m’oublie pas !

L’oublier ! certes, non ! Le marquis était bien loin de penser à l’oublier. Une femme si belle, si aimante, si dévouée ! Il partit le lendemain cependant, et rentra à Paris, où les officiers de son régiment lui donnèrent un souper splendide.

— Nous avons reconquis le marquis de Maurèze, s’écrièrent-ils en chœur au moment des libations. Maurèze est à nous !

Au même moment, Gabrielle, inquiète, sentait confusément remuer en elle l’enfant de Guy. Quand elle se fut bien assurée qu’elle ne se trompait pas, elle se sentit plein d’une joie inconnue, puis la tristesse la reprit soudain.

— Il devrait être là ! se dit-elle. Pense-t-il seulement à moi ?

Hélas ! non, le marquis, en ce moment, ne pensait point à elle.

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