Chapitre 31
Le lendemain, le marquis, après un bon sommeil, se leva assez tard et s’habilla sans trop de hâte. Son fils, qui devait retourner à Paris avant midi, se fit annoncer chez lui dès son réveil, et le père resta enchanté de l’esprit et du bon sens de son héritier. Il fut surtout touché de l’amour que celui-ci portait à sa mère, et cette remarque ne le disposa que mieux en faveur de Gabrielle.
René alla passer près de sa sœur sa dernière heure de congé, car il l’avait à peine vue dans le tourbillon de la veille, et le marquis, se sentant propre aux affaires sérieuses, fit mander M. Robert.
Celui-ci vint, comme la veille, chargé de livres et de papiers. Il déposa le tout sur une chaise près de la porte et attendit respectueusement les ordres de son maître.
— Eh bien ! Robert, dit le marquis d’un ton moins rogue, il me semble que vous n’avez pas fait trop bon usage des pouvoirs que je vous avais confiés ?
— Veuillez m’excuser, monseigneur, répondit le majordome, j’ai fait de mon mieux, et, en ce qui concerne vos intérêts, je ne crois pas que vous ayez à vous plaindre.
— Tu as fait de ton mieux, vraiment ? interrompit le marquis. Eh bien ! ton mieux ne valait pas grand-chose, à ce que je crois. Voyons un peu tes livres.
Robert s’avança, déploya sur la table un gros registre, l’ouvrit à une page déjà jaunie et posa le doigt sur une colonne de chiffres.
— En 1742, dit-il, monseigneur le marquis de Maurèze quitta ce domaine, qui lui rapportait alors trente-deux mille cinq cents livres de revenu dont quinze mille servaient à payer des hypothèques.
— C’est la somme, en effet, répliqua le marquis. Eh bien ?
Robert choisit une autre page, toute fraîche, celle-là, et posa l’index sur une colonne.
— Aujourd’hui, continua-t-il, le même domaine, dégrevé de toute hypothèque, rapporte quarante-trois mille sept cents livres, dont tant envoyé annuellement à monsieur le marquis, tant pour les menus plaisirs et dépenses de M. René, et tant pour l’entretien de la maison et des dépendances de Maurèze. Le reste est placé à mesure en bonnes rentes, dont l’usufruit sert aux dépenses particulières de madame la marquise et de mademoiselle Lucile.
Le marquis, ébahi dans sa chaise, regardait Robert la bouche ouverte et ne pouvait parvenir à comprendre.
— Mais alors, dit-il enfin, je suis plus riche que jamais ?
Robert s’inclina, et une expression de contentement fort noble et fort élevée passa sur son visage osseux.
— Mes faibles efforts sont récompensés s’ils ont eu le bonheur d’obtenir l’approbation de mon maître, dit-il toujours avec le même calme.
Le marquis réfléchissait, regardant tantôt le gros livre, tantôt son fidèle serviteur… Tout à coup une réflexion lui vint :
— Cette ruine, alors, ce péril où était ma maison, c’était un mensonge ? Tu as inventé cela pour me faire sortir de mon indifférence ? Ah ! maître Robert, ceci passe la plaisanterie, et, si flatteuse que soit la surprise que tu m’as préparée, je ne puis admettre qu’un croquant se permette de tromper le marquis de Maurèze…
Robert fit un pas et se trouva en face de son maître.
— Je ne vous ai pas trompé, monsieur le marquis ; je n’ai pas plaisanté avec vous : Maurèze est en péril ; seulement ce n’est pas la fortune de Maurèze, c’est plus grave…
— Eh ! quoi donc ? s’écria le marquis en se levant brusquement.
Les deux hommes se regardèrent une seconde sans parler, et Robert laissa tomber à voix basse l’aveu préparé de si loin :
— C’est l’honneur de Maurèze !…
— L’honneur de Maurèze ! cria le marquis d’une voix tonnante. Ah ! faquin, je t’apprendrai à parler de l’honneur de Maurèze !
Il saisit un pistolet qui se trouvait sur la table et le dirigea vers l’insolent.
— Tirez, monsieur le marquis, dit Robert sans se troubler, et je n’aurai pas le temps de parler ; vous verrez trop tard ce que je voulais vous apprendre.
Le marquis déposa son arme avec un geste d’humeur, tourna le dos à Robert et lui dit :
— Parle ! mais, si tu mens, tu es perdu !
— Je le sais, monseigneur, fit Robert toujours impassible.
Alors, de sa voix monotone, il raconta au marquis, non ses soupçons, non le nom du gentilhomme, tout cela était inutile, mais le fait brutal, incontestable dont il avait été témoin la veille : l’entrevue de la marquise avec Julien dans la cabane du parc.
— Tu dis que la marquise se trouvait là avec un homme ?
— Oui, monseigneur !
— Tu en es sûr ?
— Sur ma vie, monseigneur !
— Eh bien ! s’écria le marquis avec une violence inouïe, viens donc le lui dire à elle-même !
Saisissant Robert dans une étreinte surhumaine, il l’entraîna, en courant, vers la chambre de Gabrielle ; il ouvrit brusquement la porte, entra tirant toujours Robert derrière lui, et s’écria aussitôt :
— Cet homme prétend vous avoir vue avec un étranger, l’autre nuit, chez moi, madame ; jetez-lui donc son mensonge à la face !
En ce moment, René entrait, prêt à partir, pour prendre congé de sa mère. Glacé d’horreur, il resta sur le seuil, témoin involontaire de cette scène.
La marquise jeta sur Robert un regard plein d’un mépris et d’une dignité incomparables. Elle hésita, – mais une seconde seulement, – et répondit :
— Puisqu’un manant est appelé à porter témoignage contre sa maîtresse, soit, monsieur, j’avoue. Il a dit vrai.
Le marquis lâcha le bras de Robert et chancela. René portait ses regards de son père à sa mère : celui-là ne lui était connu que grâce aux soins de la marquise ; à celle-ci il devait tout ce qu’il était, tout ce qu’il serait. Il lut dans les yeux de la malheureuse femme que tout sombrait devant elle dans un naufrage épouvantable, et la pitié, une pitié si tendre qu’elle eût attendri Robert lui-même, lui inspira une résolution suprême.
— Il a dit vrai, mon père, fit René qui s’avança et plia un genou devant le marquis ; mais cet étranger, c’était moi.
Gabrielle tressaillit de la tête aux pieds.
— Mon fils ! s’écria-t-elle en tendant les mains vers lui.
Mais René ne détourna pas la tête de son côté.
— C’était moi, répéta-t-il ; j’avais perdu au jeu une somme considérable, et pour n’être point vu de celui-ci, ajouta-t-il en indiquant Robert qui le regardait avec l’expression de la rage concentrée, celui-ci qui a véritablement pris trop d’empire dans notre maison, je suis venu la nuit comme un voleur, afin d’implorer, en cachette, de ma mère, la somme dont j’avais besoin le jour même.
— Quand cela ? fit le marquis encore incertain.
— L’autre nuit, répondit résolument Gabrielle.
Le marquis tendit la main à son fils qu’il releva, et s’avança vers sa femme.
— Madame, lui dit-il, ce tort-ci est plus grave que tous les autres, et je doute que vous puissiez me le pardonner. Mais si je parviens à l’effacer, ma vie entière sera consacrée à vous rendre heureuse.
Il sortit. Robert n’avait pas attendu si longtemps ; aux paroles de René qui le concernaient, il s’était retiré sans mot dire.
René était resté seul avec sa mère. Celle-ci le regarda, les yeux noyés de larmes ; cachant dans ses mains son visage couvert de honte, elle s’inclina devant lui comme pour implorer sa grâce.
Il s’approcha d’elle et lui dit à voix basse :
— Comment s’appelle cet homme ?
— Non, non ! dit résolument la marquise ; tu ne le sauras pas.
— Il faut que je le sache, – je le veux !
— Jamais !
— Je me rétracterai !
— Fais-le donc ! dit Gabrielle en le regardant avec ces yeux pleins de dédain qui avaient toisé Robert un instant auparavant ; ajoute un nom à ceux des délateurs, déshonore ta mère que tu viens de sauver !
René baissa la tête. Alors sa mère s’approcha de lui et se mit humblement à genoux.
— Au nom de votre père offensé, qui doit l’ignorer à jamais, mon fils, pardonnez à votre mère coupable ! Tout lien est rompu – j’ai renoncé à ma faute, et si je n’ai pas d’excuse, pensez que je vous ai tendrement aimé, qu’on vous avait pris à moi, et que j’ai été bien malheureuse !
René, incapable de parler, étendit sa main en signe de pardon et s’enfuit.
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