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Chapitre 32

Après cet échec, Robert, loin de se considérer comme battu, se mit à réfléchir au moyen de prendre sa revanche. Le marquis, en le rencontrant dans le corridor, lui avait adressé une verte semonce terminée par ces mots :

— Je te garde parce que tu avais bien vu, et parce que tu es un serviteur vraiment dévoué. Essaie de te faire pardonner par la marquise ; mais surtout tâche de ne plus avoir de lubies.

Robert s’inclina silencieusement, suivant son habitude, et alla promener sa mésaventure au grand air. Après deux ou trois tours de parterre, il s’enfonça dans les allées du parc, et tout naturellement ses pas se portèrent vers la cabane du jardinier.

La porte n’était pas fermée, car la clef était restée en dedans. Il entra et s’assit sur un vieux canapé vermoulu qui meublait cet endroit retiré, avec deux ou trois chaises et une table.

C’était donc là que devaient aboutir tant de veilles scrupuleuses, tant d’efforts consciencieux ? René s’était jeté à travers cette trame patiemment ourdie, et avait tout emporté, comme une abeille étourdie traverse la toile d’une araignée de jardin. Sans le respect que Robert portait à tout ce qui tenait à Maurèze, il eût maudit l’étourneau. Mais tout sentiment s’effaça bientôt devant l’idée toute-puissante qu’il fallait réduire la marquise en poussière.

Jusque-là, Robert n’avait pas été mû par une haine personnelle dans tout ce qu’il avait tenté contre Gabrielle : il avait défendu Maurèze par un sentiment instinctif d’attachement animal, exactement comme un dogue défend sa maison. S’il avait fait beaucoup de mal à la jeune femme, ce n’était pas par méchanceté, mais simplement parce que, selon lui, elle faisait obstacle à la prospérité de la maison qu’il gardait. Mais de ce jour tout était changé : il avait à se venger d’un échec, à réhabiliter sa perspicacité faussement accusée ; il fallait surtout briser la marquise ; sans quoi, appuyée sur son fils, elle le briserait !

Robert en était là de ses pensées lorsque ses yeux tombèrent sur un petit objet oublié par Présanges dans le trouble de la dernière entrevue. C’était le portefeuille brodé par Lucile, qui avait contenu les lettres des amants : Robert le prit et le considéra avec attention ; dans le dénuement extrême où se trouvait sa cause, tout pouvait servir. Il n’était pas sûr d’avoir vu ce portefeuille dans les mains de quelqu’un ; mais il pensait bien qu’il n’appartenait à aucun des habitants du château. Tout à coup une lueur illumina sa pensée ; il se rappela le jour précis où, en sa présence, la marquise avait remis à Julien un objet semblable.

— C’est cela, se dit-il ; les maladroits, les imprudents ! Il faut jouer plus serré quand on a affaire à un vieux limier comme moi !

Il mit le portefeuille dans sa poche après l’avoir examiné très attentivement, et retourna au château.

Sur son chemin, il rencontra Lucile qui faisait après le dîiner sa moisson de fleurs accoutumée.

— N’auriez-vous pas égaré un petit portefeuille bleu, mademoiselle ? lui dit-il sans perdre de temps à des questions inutiles.

Lucile, étonnée, secoua négativement la tête.

— C’est qu’un garçon d’écurie a trouvé dans la cour un petit portefeuille de satin bleu brodé…

— Ah ! je sais, fit Lucile, c’est celui que j’avais donné à M. de Présanges ; il l’aura perdu hier… elle se rappela l’air triste et préoccupé du jeune homme. – Où est-il, ce portefeuille ? ajouta-t-elle, il faut le lui renvoyer.

— C’est fort bien, mademoiselle, je ne sais où il se trouve, mais on le lui renverra, soyez-en assurée.

Lucile fit un signe de tête et passa. Robert la suivit des yeux avec une expression de joie méchante.

— C’est bien fait, se dit Robert, le fils m’a perdu ; mais c’est la fille qui me sauvera.

Deux ou trois jours passèrent tranquilles. René était retourné à Paris et devait revenir dans le courant de la semaine ; le marquis faisait de son mieux pour rentrer en grâce auprès de sa femme, mais il avait trop de tact pour lui imposer sa présence ou sa tendresse, et sentait bien qu’il avait trop à faire oublier pour que ce ne fût pas l’affaire d’un temps très long. Lucile, qui n’avait rien su ni rien soupçonné de l’orage où sa mère avait failli périr, allait et venait, charmant de sa grâce juvénile son père, qui n’avait jamais vu de si près une vraie jeune fille. Elle était la paix et la joie de cette maison, où planait le malheur, et elle obtenait des sourires même de sa mère, qui pliait cependant peu à peu sous le fardeau de sa honte.

Julien n’était pas revenu, le courage lui avait manqué, et il ignorait ce qui s’était passé. La vie lui paraissait si dure, telle que le sort la lui avait faite, qu’il projeta un long voyage. Que lui importait maintenant le ciel qui couvrirait sa tête ? N’était-il pas orphelin et délaissé partout ? Depuis qu’il avait vu le marquis, il comprenait sa faute, jusque-là obscurément entrevue au travers des remords de Gabrielle. L’adultère était facile loin de l’époux ; mais, du jour où le maître du logis rentrait à son foyer profané, l’horreur de la trahison se dressait devant Julien comme elle n’avait jamais cessé de se dresser devant Gabrielle.

Il se prépara donc à partir, se réservant d’aller prendre congé des hôtes de Maurèze la première fois qu’une occasion lui permettrait de le faire sans être remarqué au milieu d’une société nombreuse. Cette occasion, du reste, ne devait pas se faire attendre, car les réceptions se multipliaient à Maurèze, et l’on y avait compagnie presque tous les jours.

Malgré ces distractions mondaines, le marquis se sentait mal à l’aise. Il avait gourmandé René au sujet de sa prétendue dette de jeu. Celui-ci, après avoir écouté ses reproches avec toute la soumission désirable, avait promis de ne plus recommencer ; mais le marquis se disait que, si son fils était joueur, c’était sa faute.

Gabrielle avait pu lui donner bien des conseils, bien des leçons, elle n’avait pu lui parler que de ce qui lui était familier. Ce n’était pas à une femme de prémunir son fils contre les pièges du monde, surtout quand cette femme avait été systématiquement tenue à l’écart de la société mondaine. C’était au père de guider les premiers pas de son fils, de lui inspirer la sagesse et la prudence… et le marquis n’était pas content de lui-même.

Il n’était, du reste, content de personne, hormis de sa fille ; il trouvait Gabrielle bien triste et bien froide à son égard, et là encore il voyait un reproche muet de la destinée.

Quoi de plus naturel, en effet, que la tristesse et la froideur de sa femme ? Son retour même à ses foyers n’avait-il pas été signalé par une offense mortelle, digne couronnement de toute une vie d’abandon ?

À trente ans, le marquis avait autrement jugé sa conduite ; il lui paraissait tout naturel alors de chercher son plaisir où bon lui semblait, mais les années et les rhumatismes avaient mis de l’eau dans son vin ; – la liqueur généreuse se déposait lentement au fond de sa coupe, et l’écume avait passé tout entière par-dessus les bords. Il se sentait désormais propre à vivre au foyer de famille, et ce sentiment lui communiquait une dignité nouvelle qui lui avait manqué jusque-là. Ce qu’il ne pouvait se pardonner, c’était d’avoir si mal débuté en rentrant à Maurèze.

Cette pensée de regret finit par l’obséder, et, un beau matin, à l’heure où Robert venait prendre ses ordres, il lui exprima son mécontentement pour l’imprudence qu’il lui avait fait commettre.

— Faut-il, dit le marquis avec peu de ménagement, qu’un âne bâté comme toi m’ait fait faire une école pareille !

Robert se taisait ; sa main, passée dans le revers de son habit, se posa sur le petit portefeuille. L’occasion si patiemment attendue allait peut-être s’offrir.

— Comment ! vieux fou, continua le marquis en se frottant la jambe où se faisait sentir le rhumatisme, tu n’es pas capable de distinguer mon fils d’un étranger ?

Robert se taisait toujours ; son maître le prit en mauvaise part.

— Réponds donc ! lui dit-il brusquement, il paraît que tu n’es pas disposé à faire tes excuses !

Le majordome tira sa main de son gousset et posa sur la table le petit portefeuille de Lucile.

— Je me suis trompé, dit-il, cela se peut, mais ceci n’appartient pas à M. le comte René.

À la vue de cet objet, au ton grave et contenu de celui qui parlait, le marquis tressaillit.

— Qu’est-ce cela ? dit-il d’une voix émue.

— J’ai trouvé cet objet dans la cabane dont je parlais à Monseigneur.

Le marquis prit les tablettes, les ouvrit et sur une feuille d’ivoire il lut : Julien de Présanges.

— Tu… tu es sûr ? balbutia-t-il.

Robert fit un signe affirmatif et regarda son maître.

— Tu le jures ? fit le marquis debout, la main étendue.

— Sur mon salut éternel ! dit Robert en levant la main vers le ciel.

— C’est bien, va-t’en ! fit le marquis en reprenant son empire sur lui-même.

Robert s’inclina et sortit.

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