Chapitre 33
Resté seul, le marquis se rassit, les yeux toujours fixés sur les tablettes restées ouvertes ; le nom accusateur s’étalait en toutes lettres : Julien de Présanges.
Ce nom ne lui apprenait rien sur celui qui le portait ; parmi les autres visiteurs, ce jeune homme avait passé inaperçu, et voilà que cet inconnu prenait tout à coup dans son existence la place la plus importante, celle de l’homme qu’il faut haïr, qu’il faut tuer.
Qui était Julien de Présanges ? Le marquis pouvait le demander à Robert ; – un moment il mit la main sur la sonnette, puis il se retint. Questionner un domestique ? À quoi bon ? Le marquis de Maurèze avait un autre moyen d’apprendre ce qu’il devait savoir. Il prit le portefeuille et se rendit chez sa femme.
Gabrielle était dans sa chambre ; assise auprès de la fenêtre, elle regardait mélancoliquement la route, cette route où elle épiait jadis l’arrivée de son mari. Les années avaient passé, et le même sentiment d’attente inquiète était resté ; seulement, jadis c’était le bonheur qu’elle attendait, et maintenant c’était le malheur.
Lucile, agenouillée sur un coussin dans l’embrasure de l’autre fenêtre, disposait des fleurs dans un vase ; une grande table la cachait aux regards ; ses mouvements légers et gracieux ne faisaient guère de bruit dans cette vaste pièce, et cependant sa présence invisible reposait l’esprit troublé de sa mère.
Lucile était sa sauvegarde contre les défaillances ; en présence de cet enfant, elle pouvait être triste, mais elle ne devait pas pleurer. Le sentiment d’angoisse et d’attente qui empoisonnait sa vie était moins aigu tant que les mains agiles de sa fille, tant que ses pas légers remplissaient l’appartement de jeunesse et d’innocence.
Un pas lourd et résolu se fit entendre dans le corridor ; la marquise leva la tête avec inquiétude ; – son heure était arrivée : le malheur venait d’entrer.
Sans voir sa fille, cachée par un meuble, l’esprit préoccupé d’une seule pensée, le marquis marcha droit à sa femme et, lui présentant le portefeuille, lui dit d’une voix calme :
— Connaissez-vous ceci, madame ?
Gabrielle se rappela sur-le-champ où elle avait vu cet objet pour la dernière fois, et sentit qu’elle était perdue.
— Je ne sais, fit-elle faiblement, essayant de se défendre encore, comme un noyé qui se prend à un brin de paille.
— Le nom de celui qui l’a perdu est dedans, dit le marquis toujours calme, c’est M. de Présanges.
Gabrielle n’essaya pas de répondre. Elle tordit ses mains le long de sa robe et baissa la tête.
— M. de Présanges n’est pas soigneux, reprit le marquis, sans voir sa fille qui s’était levée à ces mots et qui l’écoutait, les yeux dilatés, les lèvres entrouvertes.
Lucile venait de comprendre soudain le drame qui l’entourait depuis trois ans, et, pétrifiée d’épouvante, elle attendait la foudre qui allait tomber.
— M. de Présanges, continua l’époux outragé, a oublié ceci dans la cabane où vous lui donniez vos rendez-vous, madame ; M. de Présanges est votre amant…
— Mon père, s’écria Lucile en se précipitant pour soutenir sa mère qui chancelait, – c’est le mien !
Le marquis recula devant sa fille. Gabrielle, appuyée contre le mur qui l’empêchait de tomber, voulut parler, crier…, la voix s’arrêta dans sa gorge desséchée.
— Vous ! cria le marquis, vous avez déshonoré ma maison ?
Lucile s’agenouilla devant lui, sans quitter la main de sa mère qu’elle pressait de toutes ses forces, et répondit bravement :
— Pardonnez-moi, mon père !
— Vous ! répéta le marquis, vous avez un amant ?
— Oui, répondit Lucile ingénument.
— Vous l’épouserez, cria le marquis au comble de la rage, ou je le tuerai !
Une même commotion agita les deux femmes, qui se tenaient toujours par la main ; mais elles ne parlèrent ni l’une ni l’autre.
— Qu’on aille le chercher sur l’heure, mademoiselle, fit le marquis en se calmant. Faites-le chercher, et ne reparaissez devant moi que mariée ! Le curé sera prévenu. Allez !
Lucile sortit sans oser lever les yeux.
— Madame, dit le marquis à sa femme, je n’ai pas de chance avec vous, mais il faut avouer que nous sommes bien malheureux.
Gabrielle glissa le long de la muraille qui la supportait, et tomba à terre. Elle était évanouie. Le marquis sonna, Toinon parut et releva sa maîtresse. Quand il lui eut vu ouvrir les yeux, son mari la quitta, pour lui épargner sa présence, et, trouvant que Lucile n’avait pas exécuté ses ordres, il envoya lui-même un exprès chez M. de Présanges, avec la mission de le ramener sans retard.
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