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Chapitre 34

Lorsque Julien, fort inquiet de cette convocation, arriva au château, il fut introduit près de Lucile : tel était l’ordre du marquis.
À sa vue, la jeune fille pâlit et ne put réprimer un mouvement de honte, mais elle se remit aussitôt, et, sans parler, lui présenta ses tablettes. Julien comprit ; humblement incliné, il attendit ce que Lucile allait lui annoncer.

— Mon père veut que je vous épouse, dit-elle après un silence d’un instant. – Vous savez combien ce mariage est impossible…

— Vous ? fit Julien en regardant la jeune fille ; il croyait avoir mal entendu.

— Oui, – c’est près de moi que vous avez perdu cet objet.

Présanges s’inclina et mit un genou en terre devant Lucile. Ses yeux débordèrent de larmes d’admiration.

— Je vous écoute, dit-il, et je vous vénère.

Elle le releva d’un geste plein de fierté.

— Mon père veut que je vous épouse, dit-elle, et moi, je ne le veux pas ; quelles vont être les conséquences de ce refus ?

Julien haussa les épaules.

— Qu’importe ? dit il.

— Il importe, monsieur, que ma mère ne souffre pas une seule douleur qui pourrait lui être épargnée !

Le jeune homme regarda Lucile et comprit que jusqu’alors il n’avait pas connu l’amour filial.

— Eh bien, mademoiselle, votre père ou votre frère me provoquera en duel, et je serai tué, voilà tout.

Lucile frissonna : l’idée de la mort est toujours odieuse ; celle de la mort de Julien était plus douloureuse que toute autre. Malgré le rôle horrible que ce jeune homme jouait dans sa vie, elle ne pouvait s’empêcher de lui être sympathique.

Au théâtre et dans le roman on prend subitement en haine tel ou tel individu parce que la morale l’exige, mais dans la vie réelle on ne passe pas ainsi sans hésitation, sans déchirements, de la sympathie à l’aversion, de l’amour à la haine.

Lucile avait chéri Julien pendant trois ans de toute la tendresse résignée d’une âme sans espoir ; son ignorance du mal était telle, qu’elle avait pris sur elle la faute de sa mère sans même savoir ce que c’était qu’une faute.

Pourquoi eût-elle haï Julien ? Elle sentait entre eux un gouffre infranchissable ; c’était tout, elle ne voulait pas regarder au-delà.

— Cela ne se peut pas, dit-elle après un silence ; il ne faut pas que vous mouriez.

— Je ne puis ni ne veux vivre, murmura Julien.

— Et moi, fit Lucile d’une voix contenue, je ne veux pas que vous mettiez un remords de plus dans la vie de ma mère.

Julien baissa la tête ; il se sentait vaincu par cette enfant.

— Que faut-il que je fasse ? dit-il anéanti.

— Partir, partir sur-le-champ, pour jamais !

— C’est la conduite d’un lâche ! s’écria Julien.

— C’est l’expiation d’une faute ! répondit Lucile, transfigurée par la tâche surhumaine qu’elle avait entreprise.

— On ne me donnera pas le temps de partir !

— Ceci me regarde, répliqua la jeune fille. C’est sans doute mon frère qui sera chargé de vous voir ; je lui parlerai.

Julien garda le silence. Ce qu’elle exigeait de lui était bien dur ; c’était certainement la première fois que pareille proposition était faite à un gentilhomme : il eût cent fois préféré une mort immédiate à ce semblant de lâcheté ; – mais Lucile l’avait dit, il n’avait pas le droit de mettre un remords de plus dans la vie de la marquise.

Il songea alors au sort de celle qui s’était dévouée pour eux, à l’avenir qu’elle s’était préparé, au présent, à ce qui allait suivre son départ…

— Et vous ? dit-il, vous, qu’allez-vous devenir ?

— Ce qu’il plaira à Dieu, répondit-elle simplement.

Confondu par tant de noblesse et de résignation, Julien sentit quelque chose qui ressemblait fort à un regret pénétrer au fond de son âme.

Là était le bonheur ; ce cœur de femme pur et fort qui planait au-dessus de toutes les faiblesses eût pu être son partage, il le sentait… Que n’avait-il su vaincre sa passion coupable ! il eût apporté la joie et la paix là où sa présence n’avait semé que la honte et le déshonneur !

— Que Dieu vous protège ! dit-il en s’inclinant une dernière fois devant cette vierge martyre dont il était le bourreau. Je pars pour toujours.

Elle eût voulu accompagner ce jeune homme d’un souhait de paix ; elle sentit que c’était impossible, et, les yeux baissés, elle attendit que la porte se fût refermée sur lui. Le galop du cheval noir retentit au dehors, elle étouffa un sanglot.

— Quel malheur !… se dit-elle.

Elle n’osa rien ajouter à sa pensée, et, refoulant son chagrin, essuyant une larme furtive avec sa main, elle attendit ce qui allait suivre.

L’instant d’après, le marquis, étonné du départ de Julien, plus étonné de ne voir pas sa fille, entra dans le salon ; sa femme l’accompagnait : elle avait retrouvé des forces pour suivre les phases de ce désastre.

— Eh bien ! fit le marquis de sa voix la plus sévère.

Lucile regarda son père et se dit intérieurement qu’elle allait lui porter un coup terrible ; mais la vue de sa mère ranima son courage.

— J’ai dit à M. de Présanges, fit-elle d’une voix ferme, que je ne pouvais ni voulais l’épouser.

Le marquis recula d’un pas.

— Comment ! après ce qui s’est passé entre vous…

La marquise se jeta entre lui et sa fille, comme pour la défendre.

— J’ai interrogé mon cœur, fit Lucile avec assurance, je ne l’aime pas.

— Et vous êtes déshonorée ? s’écria le père en courroux. Fille sans pudeur… je vous maudis !

Il s’avançait, le bras levé, prêt à frapper… Gabrielle lui barra le passage, et Lucile quitta le salon.

— Ah ! marquise, s’écria le père au désespoir, passant sans transition de la colère à la douleur la plus profonde, que nous sommes malheureux !

Il se laissa tomber dans un fauteuil et prit la main de Gabrielle.

— C’est ma faute, dit-il en pleurant de rage et de chagrin. C’est Dieu qui me punit d’avoir abandonné mon foyer : mon fils joueur, ma fille dépravée, c’est là le châtiment qui était réservé à mes débordements ! Pauvre chère femme, que je vous ai fait souffrir, et que vous avez le droit de me maudire !

Gabrielle essayait vainement d’échapper à l’étreinte de son mari ; il couvrait ses mains de baisers et de larmes ; sous le coup qui la frappait, cette nature jusqu’alors insouciante et heureuse cherchait à se rattacher à quelques souvenirs affectueux et ne pouvait supporter de se voir délaissée par tout ce qui avait été sa joie et sa prospérité.

— Oui, continua-t-il, j’ai été un mauvais époux, un mauvais père ; mes méchants instincts se retrouvent dans mes enfants. Vous, ma sainte femme, vous avez gardé l’honneur de mon foyer, vous seule…

— Non ! s’écria Gabrielle en s’arrachant enfin à la main du marquis, non, c’est un mensonge horrible, une hypocrisie honteuse ; vos enfants sont les plus purs, les meilleurs enfants de la terre…

Maurèze se leva de tout son haut et jeta sa femme à genoux devant lui, les dents serrées, pâle de rage.

— Oui, s’écria-t-elle avec énergie, à genoux devant vous, c’est ma place, car je vous ai trompé, vos enfants ont menti ! C’est moi qui suis coupable.

— Malheureuse ! fit le marquis, malheureuse !

— Oh ! dit Gabrielle, à présent je ne crains plus rien, je ne demande qu’à mourir ; mais sachez au moins quel cœur ont vos enfants et combien ils ont aimé leur mère !

Cette parole fit tomber comme par enchantement la colère de l’époux offensé. Il trouvait en ses enfants la consolation la plus noble et la plus touchante, il y voyait une source de joies paternelles qu’il n’avait pas soupçonnées.

— Relevez-vous, madame, dit-il à sa femme restée à genoux. Je tuerai votre amant.

Gabrielle se releva ; tout lui était désormais indifférent, même Julien ; sa vie était close, et la tombe lui sembla déjà refermée sur elle. D’un pas chancelant elle rentra dans sa chambre et tomba à genoux devant le crucifix, mais elle ne put prier, car tous les ressorts de son être étaient brisés.

Le marquis, resté seul, voulut se mettre à la recherche de sa fille, mais ses jambes ne purent le porter. Il voulut appeler, et sa langue refusa de parler. Une impression de fatigue étrange s’empara de lui et le cloua sur son fauteuil… C’était une attaque de paralysie.

Il demeura ainsi quelques minutes, ne pouvant articuler que des sons indistincts ; une porte s’ouvrit, et Lucile se présenta sur le seuil. N’entendant plus de bruit, elle avait cru le salon désert ; à la vue de son père, elle réprima un mouvement de frayeur ; mais le regard que celui-ci tourna vers elle était suppliant et non pas irrité. Frappée du changement de sa physionomie, elle s’approcha.

— Voulez-vous quelque chose, mon père ? dit-elle sans crainte pour elle-même, mais étrangement agitée par l’expression du visage paternel.

Le marquis essaya de parler ; son bredouillement confus le trahit.

— Ah ! s’écria Lucile, vous souffrez, et c’est moi, moi seule…

De sa main droite restée saine, le marquis fit un geste négatif et appela sa fille à lui. Elle vint tout près et s’agenouilla contre son fauteuil, les yeux levés vers lui et pleine de terreur. Il fit un effort violent et réussit à proférer quelques paroles.

— Je te bénis, dit-il, non sans peine, en posant sa main sur la tête de Lucile. Appelle René.

La jeune fille se hâta de faire venir du secours ; le marquis fut transporté dans sa chambre, et un exprès alla chercher en même temps un médecin de Paris et le jeune comte.

Pendant le temps nécessaire pour aller et revenir, le marquis ne permit pas à sa fille de le quitter. Aussitôt qu’elle n’était pas dans sa chambre, il s’agitait et la demandait par gestes, car la parole, qu’il avait recouvrée un instant, lui avait fait défaut depuis.

Il craignait que Lucile n’allât voir sa mère. En effet, elle trouva un moment pour se glisser auprès de Gabrielle.

Les deux femmes n’avaient pas le temps de parler, et d’ailleurs, qu’auraient-elles pu se dire ? Gabrielle avait pressenti ce qui s’était passé pendant l’entrevue de sa fille et de Julien, – Lucile avait deviné l’aveu de sa mère en voyant l’affection que lui témoignait désormais son père… Des baisers et des larmes, ce fut tout, et nul langage n’eût pu être plus éloquent.

Le médecin arriva dans la nuit, en même temps que René ; il déclara que l’attaque de paralysie n’était que partielle et légère ; quelques jours de repos et une médication énergique rendraient au marquis l’usage de ses facultés, mais de nombreuses précautions et de grands soins seraient nécessaires pendant longtemps.

René écoutait avec une attention soutenue : le messager ne lui avait donné sur l’accident que des renseignements très vagues ; il devinait bien que son généreux mensonge avait été inutile, mais il n’osait interroger personne.

Quand il fut seul avec son père, qui avait écarté les assistants, celui-ci tira de dessous son oreiller le petit portefeuille qu’il s’était fait remettre par son valet de chambre et le présenta à René.

Le jeune homme l’ouvrit et lut : « Julien de Présanges. »

Glacé d’effroi, craignant de comprendre, il regarda son père, qui saisit le crayon et écrivit au-dessous de ce nom, de l’écriture informe et bizarre des paralytiques : « Tue-le ! »

— Lui ! s’écria René ; lui, Présanges ?

Le marquis fit un signe affirmatif et laissa retomber sa main fatiguée. Peu après, il s’endormit, après avoir regardé René d’un air de commandement.

Le jeune homme s’éloigna et chercha un peu de solitude et de repos dans le parc. Il en avait besoin ; car son âme était bouleversée jusque dans ses profondeurs les plus reculées.

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