‹ La maison de MaurèzeChapitre 35 sur 38 · Chapitre 35

Chapitre 35

Depuis le jour où il avait sauvé sa mère par un mensonge, René n’avait pas eu d’autre idée que de trouver et tuer celui qui l’avait perdue. Dans sa pensée, cet homme ne pouvait être qu’un esprit vicieux et corrompu, une sorte de serpent tentateur, jaloux du bonheur et de la vertu de la marquise, qui s’était glissé dans son Éden.

Le nom de Présanges détruisait tout cet échafaudage romanesque ; Présanges était jeune, beau cavalier, – il n’y avait plus de séduction, il y avait un amour partagé, et tout changeait de face. Pour que Présanges se fît aimer, il avait fallu que la marquise fut sans défense… René se rappela les longues années de solitude et d’isolement où sa mère avait été privée de ses enfants, et son cœur de fils n’osa plus juger ni condamner.

Présanges ! son ami ! Cette vie intime qui avait duré trois années cachait un adultère ! Les nobles conseils, les leçons de haute morale sortis de cette bouche amie n’étaient-ils que de l’hypocrisie ? Servaient-ils à masquer le vice honteux ?

Ici encore, René n’osa répondre par une condamnation ; Julien pouvait avoir failli, mais il n’était ni vil ni méprisable.

L’honneur de Maurèze se dressa devant René comme la vengeance elle-même. Il fallait, pour laver la tache infligée au blason de Maurèze, tout le sang de Julien et toutes les larmes de Gabrielle ! Soit ! on lui donnerait cette satisfaction meurtrière.

René, résolu, se leva pour retourner au château ; mais, en chemin, il rencontra Lucile qui le cherchait et qui profitait du sommeil de leur père pour s’expliquer avec lui.

Laissant de côté tout préliminaire, Lucile interpella son frère sur ce qui lui tenait au cœur.

— Tu vas te battre avec Julien de Présanges ? lui dit-elle.

— Ah ! fit René surpris, tu sais ?

— Oui, pour tout le monde, tu te battras avec lui, parce que j’ai refusé de l’épouser.

— Toi aussi ? dit René de plus en plus surpris.

D’un mot, Lucile le mit au courant.

— Mais, ajouta-t-elle, peu importe la cause ; il ne faut pas que tu te battes avec cet homme. Ni toi ni lui vous ne devez mourir en cette rencontre ; ce serait odieux.

— J’espère bien ne pas y mourir, murmura René ; c’est qu’en vérité il n’y aurait plus de justice au ciel !

— Il ne peut pas mourir non plus, insista Lucile. Que deviendrait-elle si elle apprenait que tu l’as tué ?

René n’avait pas songé à sa mère : il n’avait vu que l’honneur du nom. Il essaya d’écarter du geste cette pensée douloureuse.

— Il faut qu’il meure, dit-il d’un air sombre. Cet homme ne peut pas vivre.

— Elle en mourra, fit Lucile à voix basse, et c’est toi qui l’auras tuée.

René exprima d’un geste que ce n’était pas sa faute à lui ; mais sa sœur ne se laissa pas arrêter.

— De quel œil veux-tu qu’elle te voie, lorsqu’il y aura entre elle et toi le sang de…

Elle ne voulut pas nommer Julien : elle se tut.

— Faut-il qu’il vive alors ! s’écria René avec emportement, faut-il qu’il traîne avec lui par le monde le souvenir de notre déshonneur ?

— Ah ! s’écria Lucile à son tour, notre déshonneur, comme tu le dis, n’a ni corps ni âme, et sans les machinations cruelles de cet odieux Robert, ni toi, ni moi, ni personne n’aurait jamais su qu’il existât !

Frappé par cette pensée, René regarda sa sœur ; elle continua :

— Notre déshonneur ? soit ! mais, tant que personne n’en avait connaissance, mon père et toi vous marchiez le front haut ; vous êtes seuls à le connaître ; vous avez besoin, paraît-il, de l’apprendre au monde, puisqu’il vous faut la mort d’un homme pour vous satisfaire ? Trouverais-tu, par hasard, qu’elle n’est pas assez punie ?

— Notre père peut en mourir, dit René avec colère, n’est-il pas juste que celui qui le tue disparaisse à son tour ?

— Alors, fit vivement Lucile, tue Robert, car c’est lui qui a frappé notre père !…

— Robert est un fidèle serviteur, dit René d’un ton soucieux ; il n’a que trop aimé notre maison…

— Et haï notre mère ! interrompit Lucile. Celui-là, tant qu’il vivra, il y aura pour moi quelqu’un de trop sur la terre.

— Tu le hais à ce point ? fit René surpris.

— C’est l’esprit du mal, répondit Lucile. Il fait le mal pour le mal, par haine ; il est plus cruel que la brute ; les bêtes féroces n’attaquent que quand elles ont faim.

Le silence régna pendant un moment.

— René, reprit Lucile, sois généreux, rappelle-toi combien elle t’a aimé, ce qu’elle a souffert pour toi, ne lui donne pas de remords superflus…

— Je ne peux pourtant pas désobéir à notre père, s’écria René.

— Je ne t’en demande pas tant, continua la jeune fille ; mais ne te presse pas, laisse à cet homme le temps de disparaître…

— Il veut donc s’enfuir ? dit René en bondissant.

— Il me l’a promis, je l’en ai prié…

— Ah ! le lâche ! s’écria le jeune homme en saisissant son épée à son côté, le lâche ! Il périra pour sa lâcheté.

Et, malgré l’appel désespéré de Lucile, René se dirigea en courant vers les écuries. Un instant après, Lucile le vit passer sur la route de Présanges.

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