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Chapitre 36

La nuit était tombée lorsque René descendit devant la porte de Julien. Une lumière brillait à une fenêtre du premier étage, indiquant que le jeune homme était chez lui. René fut introduit dans une salle du rez-de-chaussée, et, l’instant d’après, Julien parut en sa présence.

Les deux jeunes gens restèrent une seconde muets, l’un devant l’autre. Toute l’amitié que René avait ressentie pour Présanges lui montait à la tête comme un opprobre à la fois et comme un remords. Maîtrisant à grand-peine une colère que, sans s’en rendre compte, il attisait volontairement en lui-même, il fit un pas vers Julien et jeta son gant sur le parquet à ses pieds.

Julien demeura immobile ; la lueur d’un candélabre éclairait imparfaitement son visage ; pourtant le jeune comte y lut, – non sans émotion, – une douleur mortelle.

— Mon père se meurt, monsieur, dit enfin René d’une voix agitée par mille sentiments complexes, et c’est vous qui l’avez tué.

Présanges baissa la tête. Et lui, qui donc lui porterait le coup mortel ? Serait-ce ce jeune homme qu’il aimait ? Cependant il fallait répondre.

— Mademoiselle de Maurèze me hait, dit-il.

— Je vous défends de parler de ma sœur, cria René d’une voix tonnante. Ce n’est pas de ma sœur qu’il s’agit.

Julien regarda le jeune homme avec tant de terreur, tant de pitié, que celui-ci sentit sa colère s’agiter en lui comme une flamme sous un vent d’orage.

— Finissons-en ! dit-il avec un tremblement dans la voix ; tous les discours sont inutiles.

— Eh bien ! dit Présanges de sa voix calme et triste, tuez-moi ; vous savez bien que je ne me défendrai pas.

René recula ; dans sa rage, il avait tout prévu, excepté ceci.

— Vous êtes donc un lâche, dit-il, et vous voulez me rabaisser jusqu’à vous ?

Julien secoua mélancoliquement la tête.

— Vous ne me mettrez pas en colère, dit-il avec la même tranquillité résignée. Vous ne pouvez pas supposer que je me battrai avec son fils à elle…

— Taisez-vous ! proféra René en tirant son épée.

— Avec son fils à elle, continua Julien ; elle à qui j’aurais voulu donner le paradis et à qui je n’ai apporté que l’enfer ! Si je me battais avec vous, René, je pourrais me défendre involontairement ; et que serait-ce, grand Dieu ! si, après lui avoir fait verser tant de larmes, je faisais couler le sang de son fils !

Il parlait, comme en songe, d’une voix lente et sans inflexions ; René eut peur de cette indifférence à toute chose ; vainement il voulut ranimer la fureur qui l’avait agité précédemment, il ne put y réussir.

— Cependant, monsieur, reprit-il, vous sentez bien que votre vie…

— Ma vie est à vous, faites-en ce qu’il vous plaira, dit Julien épuisé en se laissant tomber sur une chaise. Je la lui avais donnée à elle, vous pouvez me la reprendre ; mais, pour Dieu René, qu’elle l’ignore, qu’elle ne vous rende jamais responsable de ma mort ; ne mettez pas de sang dans sa vie. Croyez-moi, elle a assez de remords ; n’ajoutez rien à la croix qu’elle porte.

René remit son épée au fourreau sans mot dire et resta morne et muet devant Présanges.

— Vous l’avez aimée ? continua celui-ci. Vous souvient-il du temps où elle vous disait de ne pas pleurer pour ne pas donner à ceux qui la faisaient souffrir la satisfaction de voir couler ses larmes et les vôtres ?… Oui, je sais tout cela, ajouta-t-il à un mouvement de surprise du jeune homme ; je connais tous ses chagrins, toutes ses angoisses, – quand vous étiez loin, votre sœur absente, votre père…

René fit un geste de commandement. Julien baissa la tête.

— Ce n’est pas à moi de l’accuser, vous avez raison, – mais elle était bien malheureuse, – plus malheureuse que vous ne pourriez jamais le croire ; personne ne l’aimait… Vous la connaissiez à peine ; elle a été une martyre, comme elle était une sainte, jusqu’au jour… Vous avez raison, tuez-moi, René, car toute la faute est à moi, et je suis las de la vie.

Il regardait René avec des yeux si pleins de douleur, de prière, de remords, que celui-ci accablé, alla s’asseoir sur un siège, à l’autre extrémité du salon.

— Oui, continua Julien ; c’est moi qui suis coupable, moi seul ; elle est un ange. C’est pour cela que je vous suppliais tout à l’heure de ne pas lui causer un chagrin de plus. Moi, je suis las de souffrir… Tuez-moi, mais qu’elle l’ignore ; vous lui direz que j’ai fui comme un lâche devant votre provocation…

— Elle ne le croira pas, murmura René, rendant malgré lui justice au caractère de Présanges.

Le silence régna dans le petit salon. Le mouvement d’un balancier de pendule marquait la fuite du temps ; les jeunes gens n’y prenaient pas garde, et un long intervalle s’écoula de la sorte.

René leva enfin les yeux ; le regard de Julien répondit au sien.

— Je pourrais me donner la mort, dit-il, oui, mais elle, ne vous ai-je pas dit qu’elle est assez malheureuse sans ce surcroît de douleur ?

Le jeune comte baissa la tête et réfléchit un moment.

— Vous l’avez aimée, répéta Julien, vous l’aimez encore, vous l’aimerez toujours, et les années, en éloignant de vous ce moment de crise, vous la rendront de plus en plus chère ; un jour viendra où vous penserez à elle comme à une victime, – une victime de son temps et de son éducation ; – alors, vous serez aussi moins sévère pour moi, qui ne serai plus de ce monde… je l’espère du moins, ajouta-t-il avec un pénible soupir.

Le silence retomba sur les têtes pensives de ces deux hommes amis la veille et que rien ne pouvait plus réunir.

— Partez ! dit René, partez ! Que ni elle, ni moi, ni aucun de nous, ne vous revoie jamais. Vous avez raison, elle a assez souffert !

Julien se leva et s’approcha lentement de René, qui s’était levé aussi, prêt à partir.

— Vous ne pouvez pas le lui dire, fit-il à voix basse, pas maintenant ; – mais plus tard, quand les années auront passé sur vous comme sur moi, quand elle sera près de sa dernière heure, – au moment de quitter ce monde, dites-lui que je lui demande humblement pardon, que le remords me punira de ma faute, que je la vénère comme mère et comme femme, et que, – sa voix se brisa, il se tut un moment, puis reprit : – que je souhaite à ses derniers moments la paix et la joie céleste qu’elle a apportées au chevet de ma mère mourante…

René fit un geste de la main, – c’était un geste de pardon ; du moins Julien le comprit ainsi, car il joignit les mains avec élan, et les yeux des jeunes gens se rencontrèrent, sans haine cette fois de la part de Maurèze.

— Adieu ! dit Julien ; que Dieu vous protège, vous et votre maison !

René sortit sans prononcer une parole et partit sur-le-champ. Une heure après, Julien, suivi d’un seul domestique, abandonna pour jamais la maisonnette qui l’avait connu si heureux et si triste, et partit pour l’Amérique. Son nom est inscrit au martyrologe parmi ceux qui ont combattu pour l’indépendance sous Lafayette et Rochambeau.

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