‹ La maison de MaurèzeChapitre 5 sur 38 · Chapitre 5

Chapitre 5

L’hiver était venu, la neige blanchissait la route qui menait à Paris, les grandes cheminées où le vent s’engouffrait en hurlant envoyaient leur fumée bleuâtre dans le ciel triste, et Gabrielle, assise à sa fenêtre, attendait la visite de son mari.

Depuis trois mois qu’elle habitait Maurèze, la jeune femme avait appris bien des choses. Elle avait appris que la pire solitude n’est point celle du couvent ; que le mariage n’est pas la fête perpétuelle qu’elle avait rêvée ; que l’amour d’un mari, dans le grand monde de cette époque, n’était qu’un feu de paille brillant et fugitif, et que ceux qui n’ont jamais connu la joie sont moins à plaindre que ceux qui l’ont perdue.

Gabrielle faisait ces réflexions sur elle-même, et sa tristesse augmentait à mesure que diminuait le jour blafard de décembre. Avec le jour, en effet, elle voyait disparaître l’espoir de voir son mari ce jour-là, et alors, quand le verrait-elle ? Une ou deux fois déjà le marquis avait promis de venir, et il ne s’était point montré ; alors Gabrielle avait reçu un petit billet bien tendre, galamment tourné, mais la visite s’était fait attendre… En serait-il de même aujourd’hui ?

La maison était morne ; le vieux duc n’avait pu y tenir : son Paris et surtout son Versailles lui manquaient par trop. Un beau matin, s’excusant de ne pouvoir tenir compagnie à sa belle-fille, il avait fait atteler son carrosse, et depuis on ne l’avait point revu.

Cette absence, d’ailleurs, ne pesait guère à Gabrielle. Son beau-père lui paraissait un phénomène mystérieux et quelque peu effrayant. Qu’on pût vivre à ce point renfermé en soi-même, qu’on restât trois jours sans proférer d’autres paroles que celles d’une indispensable politesse, et qu’avec cela on ne pût exister loin de la présence d’un roi, – tout cela était par trop extraordinaire, et Gabrielle avait renoncé à le comprendre.

Cependant, à de certains jours, la pauvre petite marquise se prenait presque à regretter cette figure austère ; si peu avenant qu’il fût, c’était un visage.

La jeune femme se mit alors à penser au couvent, à ce couvent qui jadis lui paraissait si noir, et qui maintenant s’illuminait de toute la lumière étincelante de la jeunesse. C’est là que Gabrielle avait été heureuse, là qu’elle avait tramé d’innocentes malices, inventé de joyeux passe-temps… Depuis…

Qu’elle était loin, la chambre nuptiale tendue de bleu et d’or, où la jeune marquise avait remercié Dieu avec tant d’effusion le jour de son mariage ! Qu’il était loin, l’époux empressé, plus amant qu’époux ! pensait-elle, et c’était vrai, hélas ! car il avait oublié sa femme comme on oublie une maîtresse…

Tout à coup un point noir se détacha sur la blancheur de la route. Gabrielle se souleva et regarda de tous ses yeux.

Ce n’était pas un carrosse, – c’était un homme à cheval qui gravissait à bride abattue la rampe du château. À peine dans l’obscurité croissante distinguait-on le cheval du cavalier.

— Un messager ! pensa Gabrielle en se laissant retomber sur sa chaise. Il ne viendra pas !

Une grosse larme roula sur les mains jointes de la jeune femme.

— Si l’enfant était né seulement ! se dit-elle… Quand il sera là, je ne serai plus triste.

Le galop du cheval résonna sur les pierres de la cour. Gabrielle essaya de distinguer le messager ; mais la nuit était venue, elle ne vit rien.

— L’enfant ! continua-t-elle, pendant qu’une autre larme suivait la première. Pauvre petit, c’est lui qui sera ma consolation !

La porte s’ouvrit toute grande, et sur le fond lumineux du corridor, éclairé par les valets chargés de candélabres, une mâle figure se détacha en noir.

— Marquise, dit la voix joyeuse de Guy, je suis venu vous surprendre dans votre Thébaïde…

— Guy ! s’écria la jeune femme en s’élançant vers lui. Mais la présence des valets l’arrêta. Vous me faites grand plaisir et grand honneur, monsieur le marquis, fit-elle avec une révérence.

Les valets s’étaient retirés ; un flambeau brûlait sur la table ; la porte était refermée, le marquis s’approcha de la jeune femme et la prit dans ses bras avec passion.

— Je suis venu, dit-il, parce que j’ai pensé que tu devais t’ennuyer sans moi, parce que je mène là-bas joyeuse vie, tandis que toi… (Il frissonna et rit de son frisson en jetant un regard sur les murailles sombres.) Bref, madame, je suis venu parce que je vous adore et que j’avais envie de vous le dire. M’accorderez-vous l’hospitalité pour cette nuit ?

— Oh ! Guy ! murmura Gabrielle suspendue à son cou ; mon ami, mon mari, que tu es bon d’avoir pensé à moi, que je t’aime ! Es-tu venu ainsi, à cheval, de Paris ?

— À franc étrier, ma belle marquise, avec deux relais. Mais que ne ferait-on pas pour obtenir un tel accueil ? Et maintenant, ma chère, faites-nous souper, car je meurs de faim.

Gabrielle passa vingt-quatre heures dans un rêve de bonheur.

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