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Chapitre 6

Si la marquise avait connu le véritable motif qui avait amené son mari près d’elle, à franc étrier, ce jour-là, sa joie eût été sensiblement diminuée.
La veille au soir, une joyeuse société s’était donné rendez-vous à l’hôtel de Maurèze, où le marquis traitait ses amis. Après souper, comme il arrive, on se mit à jaser, et l’on parla trop, ce qui n’est pas rare non plus.

— Voyez, messieurs, s’écriait un jeune fou de vingt ans, voyez ce que valent les femmes ! Ma maîtresse m’a trahi hier, et je vous le demande, pour qui ?… pour lui ! ajouta-t-il en désignant du doigt un homme d’environ quarante ans, ventru, moustachu, peu élégant de formes et d’allures, et cependant fort authentiquement noble à seize quartiers.

Un éclat de rire accueillit cette saillie.

— Si elle m’a préféré, répartit le gros homme, c’est qu’apparemment elle m’a trouvé du mérite. Mais sois sans crainte, elle me trahira demain pour un autre qui aura d’autres mérites, ou les mêmes, peu importe, – ou même pas de mérites du tout.

— Les femmes sont les suppôts de Satan, cria un troisième d’une voix enrouée, à l’autre bout de la table.

— Toutes, répétèrent les jeunes gens.

— Pardon, pardon, mes amis, fit d’un air grave un chevau-léger qui se tenait des deux mains à la table pour ne pas rouler dessous, j’en excepte nos mères.

— Accordé, répliqua le gros homme.

— Et nos femmes ! ajouta le jeune étourdi.

— Et nos sœurs ! lança un troisième.

— Tout le monde alors ! s’écria un des plus gais, ce n’est plus la peine de les condamner si on les excepte toutes.

— Pas toutes, mais voici Maurèze qui possède un trésor de femme, la plus jolie marquise qu’on puisse voir, une femme qui devrait être le plus beau joyau de la cour, elle est vertueuse, elle l’adore, et il la cache ! Ce n’est pas juste !

— Non, ce n’est pas juste ! répéta le chœur.

— Est-il heureux, ce Maurèze, et un bonheur si peu mérité !

— Je suis, messieurs, dit le marquis avec un grain de fatuité, beaucoup plus heureux qu’on ne croit, car si, comme vous le dites, j’ai une épouse charmante… – il s’arrêta un instant et promena autour de la table un regard satisfait, – j’ai une maîtresse presque aussi belle et tout aussi fidèle !

— Ah ! l’insolent bonheur ! cria-t-on de toutes parts. Maurèze, c’est trop de deux ! Qui est-elle ?

— Je n’ai garde de vous le dire, vous me la prendriez ; mais je puis vous montrer son portrait, nul de vous ne la connaît.

Il tira de sa poche une tabatière, ornée à l’intérieur du couvercle d’une jolie miniature de femme. La tabatière fit le tour de la table. Au moment où elle arrivait à l’un des assistants, un éclat de rire retentit.

— Ah ! le bon billet ! s’écria celui qui avait protesté en faveur des mères.

— Eh bien ! fit Maurèze en fronçant le sourcil, car il n’aimait pas la raillerie, quand elle tombait sur lui.

— Eh bien ! mon cher, ta maîtresse est fidèle ?

— Certes !

— C’est elle qui t’a donné ce bijou ?

— Oui. Eh bien ?

Le chevau-léger tira de sa poche une boîte semblable, la plaça à côté de l’autre, couvrit les deux de son mouchoir de poche, et, s’adressant au marquis d’un air grave :

— Tu peux choisir au hasard, mon cher ; quoi que tu prennes, tu y trouveras le portrait de ta belle !

Un rire fou gagna les convives, et Maurèze lui-même, malgré sa déconvenue, ne put s’empêcher de rire comme les autres. L’épreuve fut faite et donna raison au chevau-léger qui, n’ayant pas les mêmes motifs pour garder le silence, raconta en long et en large l’histoire de la petite bourgeoise pour laquelle il avait des bontés.

— Eh bien, soit ! fit le marquis d’un air dégagé qui cachait son dépit ; en mettant les choses au pis, il me reste ma femme.

— Et tu es un grand scélérat de n’être pas à ses pieds, ajouta le protecteur de la morale. Quand on possède une femme comme la tienne, mon cher, on devrait s’abstenir de courir sur les brisées des autres.

Maurèze regarda ses manchettes d’un air fat, et la conversation dériva. Le lendemain, ayant arrangé ses affaires pour une courte absence, il partit à franc étrier pour arriver plus vite… C’est à cette soirée de garçon que Gabrielle avait dû la visite inopinée de son mari.

Heureusement, la pauvre enfant ignorait et devait ignorer l’épisode de la tabatière à portrait. Mais, quand le marquis la quitta, il était déjà las de son rôle d’amant. Gabrielle n’était pas coquette ; elle disait tout bonnement : « Je t’aime ! » à son mari, parce que c’était son mari et qu’elle l’aimait. Or ce n’était pas là ce qui pouvait amuser le marquis.

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