Chapitre 7
La jeune marquise n’avait pas à un très haut degré ce que depuis on a désigné sous le nom de sentiment des convenances. Par exemple, elle ne comprenait pas la nécessité de dire ce qu’elle ne pensait pas, non plus que celle de ne pas dire ce qu’elle pensait. On lui avait bien inculqué au couvent de sévères principes, aussi compassés et aussi minutieux que le cérémonial des révérences ; les révérences avec leurs différents degrés de profondeur s’étaient gravées tant bien que mal dans la mémoire de Gabrielle, mais les principes menteurs de fausse sagesse mondaine, – si nécessaires cependant pour vivre en paix avec les humains, – s’étaient envolés avec le souvenir des leçons de grammaire.
Au grand scandale de son beau-père, Gabrielle aimait la marche à pied, au grand air ; elle ne pouvait souffrir que deux laquais galonnés lui servissent d’escorte lorsqu’elle allait dans le village voisin faire de porte en porte une apparition bienfaisante. Aussi le départ de son beau-père avait été pour elle plutôt un soulagement qu’une privation.
Certain jour de février, un fallacieux soleil d’hiver, qui ressemblait fort à un soleil de printemps, se glissa si bien à travers les rideaux, qu’il tenta la jeune marquise. La gaminerie de ses seize ans, qui sommeillait en elle depuis longtemps, se réveilla soudain. Gabrielle revêtit une mante de soie, appela la plus jeune de ses femmes de chambre, préférée en raison de sa jeunesse même, et, sans prendre conseil ni souci de personne, elle sortit du château.
Le parc ne l’attirait point ; elle aurait le temps de le connaître quand viendrait l’été : et puis ce parc clos de murs, c’était encore le château, et, sans bien se l’avouer, Gabrielle pensait tout bas que cette somptueuse demeure ressemblait fort à une prison.
Mais cette prison au moins avait sa clef sur la porte, car les deux jeunes femmes, marchant d’un bon pas, se trouvèrent bientôt en rase campagne.
L’air avait cette douceur veloutée, présage des changements de temps, qui fait rêver de lilas et d’aubépine même alors que les branches noires ne portent pour fleurs que des gouttes de pluie ; la marquise se sentait heureuse ; elle jasait comme aux beaux jours du couvent, et sa compagne l’écoutait avec respect, comme il convient lorsqu’on est la servante d’une si noble dame.
— Vois-tu, disait Gabrielle, j’aurai un fils ; M. le marquis veut un fils d’abord, et je ne puis le désappointer. On lui fera un baptême magnifique ; le roi sera sans doute son parrain… nous lui ferons des robes de dentelle, rien que de la dentelle ! Il n’y aura rien d’assez beau pour mon fils !
La jeune suivante souriait de cette joie presque enfantine, qu’elle pouvait comprendre ; il n’était pas besoin d’être de grande noblesse pour se réjouir avec la jeune mère.
— Et toi ? dit tout à coup Gabrielle, est-ce que tu as des enfants ?
— Non, madame la marquise, je ne suis pas mariée, répondit la soubrette ; mais ma sœur aînée a un beau garçon, pas bien vieux : il a eu six mois au nouvel an…
— Où est-il, ce beau garçon ? fit Gabrielle, soudain curieuse.
La jeune servante indiqua quelques fumées dans un bouquet d’arbres.
— Au hameau que voilà, dit-elle.
Une fantaisie germa dans le cerveau de la marquise.
— Allons le voir, dit-elle joyeusement, et, passant son bras sous celui de sa suivante, elle se dirigea vers ce hameau.
Un hameau n’est pas riche aujourd’hui ; au siècle dernier, c’était bien autre chose ! Le fumier gisait devant les portes, les chemins étroits refusaient le passage, les charrettes enfonçaient jusqu’au moyeu dans la boue… mais ce spectacle n’offrait rien d’extraordinaire ; n’en était-il pas de même partout ?
La servante guida la marquise jusqu’à une petite porte basse, fermée de peur du froid ; le loquet céda, les visiteuses entrèrent…
Gabrielle ne sentit pas l’odeur nauséabonde des demeures mal aérées, elle ne vit pas la pauvreté des meubles, la nudité des murailles : elle ne vit qu’un groupe où rayonnaient la vie et la santé.
Assise sur une chaise basse devant le feu, la jeune femme allaitait son enfant. Celui-ci, déjà rassasié, jouait avec le sein maternel, le quittait, le reprenait, faisait mine de le repousser, puis se rejetait avec avidité sur la source de vie, si tiède et si douce… Un pied dans sa main, il faisait mille agaceries à sa mère, qui, les bras tendrement serrés autour de lui, répondait à ses caresses dans ce gazouillis que les enfants comprennent si bien et qui n’a de sens que pour eux.
La mère et l’enfant étaient si fort absorbés l’une par l’autre qu’ils n’avaient pas remarqué l’entrée des visiteuses. La petite servante se dirigea vers sa sœur et l’appela par son nom.
Effarée, la jeune femme se leva et fit une révérence. L’enfant, peu farouche, regarda la marquise avec étonnement, puis se remit avec ardeur à sa besogne.
— Asseyez-vous, dit Gabrielle ; j’ai voulu voir votre enfant ; moi aussi, bientôt j’aurai un fils.
Les mères s’entendent toujours entre elles, quelle que soit la différence de rang et de fortune. Au bout de cinq minutes, la paysanne pauvre parlait avec confiance à la noble dame et lui détaillait, les yeux brillants d’orgueil, les incomparables perfections de son enfant.
— Il se tient debout tout seul ! dit-elle toute fière. Voyez plutôt.
Elle démaillota rapidement l’enfant, qui, debout sur ses genoux, tout nu, superbe dans sa chair rose et potelée, s’appuyait à son cou et posait sa joue sur la joue maternelle, par habitude de câlinerie enfantine.
— Que c’est beau, un enfant ! murmura Gabrielle en joignant les mains, et comme il vous aime !
— Ce n’est pas bien malin, dit l’humble femme avec sa franchise paysanne ; nos enfants nous aiment parce que nous les élevons nous-mêmes ! Il sait bien m’appeler quand il a faim, allez, et, quand il est repu, il se souvient bien que c’est sa mère qui l’a contenté !
Gabrielle se leva, passa ses doigts sur la joue rebondie du petit garçon, vida sa bourse sur la table et partit comblée de bénédictions. Le long de la route elle ne dit rien. Sa suivante, étonnée de ce silence prolongé, se hasarda à lui demander si elle était fatiguée.
— Non, répondit Gabrielle, je suis contente, je suis contente d’avoir vu cet enfant. As-tu connu ta mère ? demanda-t-elle soudain à la jeune fille.
— Oh oui, madame ! et c’était une bonne femme qui a eu bien du mal à nous élever tous…
— Vous l’aimiez ?
— Je crois bien que nous l’aimions !
— Vous avait-elle nourris elle-même ?
— Tous, madame la marquise, et nous étions neuf. Aussi, quand elle est morte, nous l’avons tous pleurée.
Gabrielle rentra au château et dîna seule comme toujours. Quand elle fut dans sa chambre, elle attendit vainement le sommeil. Bien des idées nouvelles, étranges, flottaient confusément dans sa tête. Elle n’avait pas connu sa mère, elle, et si elle l’eût connue, l’eût-elle aimée ? Eût-elle parlé d’elle comme cette paysanne parlait de la sienne ? Les femmes qu’elle avait vues à Paris avaient des enfants… Tiraient-elles de ces enfants autant de joie que l’humble mère du petit garçon de là-bas ?
C’étaient beaucoup d’idées, et des idées bien peu répandues alors ; aussi Gabrielle se trouva-t-elle impuissante à se les expliquer ; mais peu à peu elles prirent une forme, et la marquise s’arrêta à une résolution pour l’avenir prochain où elle serait mère à son tour.
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