Chapitre 8
Le jour attendu et redouté vint. Gabrielle entendit le premier cri de son premier-né traverser l’air de sa chambre, et son cœur déborda d’une joie et d’un orgueil nouveaux. À peine l’appartement avait-il pris l’air de fête que donne une petite créature entourée de dentelles et de pompons, que Guy arriva.
— C’est un fils, monsieur le marquis, lui dit le médecin en s’inclinant.
— Un fils ! répéta le marquis en prenant l’enfant qu’on lui présentait. Un héritier pour la maison de Maurèze.
Il le tint un instant dans ses mains tremblantes, près de la fenêtre, et l’examina attentivement.
— Il vous ressemble comme deux gouttes d’eau, monsieur le marquis, dit la vieille servante qui l’avait élevé.
— Allons, tant mieux ! fit le père en souriant. Il pensa alors à la pauvre marquise qui avait tant souffert et qui de son lit le regardait avec des yeux pleins d’ivresse. – Ma chère femme, lui dit-il en s’approchant, je vous remercie.
— Tu es content ? dit-elle d’une voix faible comme un souffle.
— Enchanté ! dit-il en lui baisant la main.
Une expression de douceur, de joie et de résignation tout ensemble passa sur le visage de la jeune femme qui ferma les yeux et se laissa doucement aller au sommeil.
Pendant la nuit elle se réveilla plusieurs fois et s’informa de son fils. – Le jeune comte dormait d’un paisible sommeil, lui fut-il répondu. Elle se rendormit aussitôt, avec cette même expression qui lui donnait l’air d’un ange plutôt que d’une mortelle.
Au matin, elle reçut la visite de son mari.
— Asseyez-vous, Guy, je vous prie, lui dit-elle. Je suis très forte et j’ai à vous parler.
Le marquis obéit. La jeune femme le regarda deux ou trois fois, puis baissa les yeux et sembla hésiter.
— Vous voulez que je vous fasse quelque présent ? dit-il en souriant ; soit ! ma chère, je n’ai rien à refuser à celle qui m’a donné un fils.
Elle leva sur lui un regard reconnaissant.
— Non, dit-elle, ce n’est pas un présent, c’est une grâce, et je vous prie en effet de ne pas me la refuser.
— Tout vous est accordé d’avance, fit le marquis avec courtoisie.
— Je voudrais, reprit Gabrielle, si extraordinaire que cela vous parût, je voudrais obtenir de vous la permission de nourrir moi-même mon fils.
Malgré son respect pour les bienséances, le marquis ne put retenir un soubresaut.
— Nourrir votre fils ! Quelle idée ! Nous avons une nourrice pour cela !
— Je le sais, mon ami ; mais on peut renvoyer cette femme avec un présent ; laissez-moi cette joie, je vous en conjure !
L’Émile de Rousseau ne devait paraître que plusieurs années après cette époque ; et ce qui devait être une mode, un véritable engouement semblait alors un caprice extraordinaire, l’aberration d’un esprit malade.
— Cela n’a pas le sens commun, ma chère ! Comment supporteriez-vous les fatigues de cette fonction ? Laissez cela à ces fortes femmes de campagne ; elles n’ont vraiment d’autre mérite que d’avoir un lait généreux à donner à nos enfants, mais vous… quelle singulière fantaisie !
— Guy, reprit la jeune mère avec ténacité, je vous en supplie ! Ma vie est triste ici, je ne m’en plains pas : je n’aimais pas davantage le monde que je devais voir à Paris. Mais, puisque Dieu m’a donné la joie de mettre au monde un fils, permettez qu’entre lui et moi rien ne s’interpose, permettez qu’il ne connaisse que le sein de sa mère, qu’il ne cherche et n’aime que moi.
— Ma parole ! s’écria le marquis en riant, je crois que vous êtes jalouse ! jalouse d’une campagnarde… Ah ! marquise, je vous croyais plus de jugement ! Votre fils, s’il tient de vous, et, j’ose le dire, de moi, – sera trop attaché à ses devoirs pour mettre jamais le souvenir d’une nourrice entre vous et lui !
— Mais… insista Gabrielle.
— C’est inutile, ma chère, dit le marquis en se levant pour clore l’entretien, cela ne s’est jamais vu, et je déteste qu’on se singularise. De père en fils, les Maurèze ont sucé un lait étranger, et il ne me paraît pas que la race en ait souffert.
Il se redressa avec orgueil. Sa belle prestance et son noble visage faisaient en effet grand honneur à sa race.
— Laissons cela, dit-il avec plus de douceur à sa femme qu’il craignait d’avoir affligée ; c’est une fantaisie de malade ; si je vous laissais faire, vous en seriez bientôt dégoûtée. N’en parlons plus. Je vous avais réservé, reprit-il en changeant de ton, un joyau de famille pour le jour où vous donneriez un rejeton mâle à notre maison. Vous l’avez bien gagné.
Il sortit un écrin de sa poche et le posa sur le drap orné de dentelles. Un collier à cinq rangs de perles magnifiques brillait sur le velours bleu… Gabrielle le vit à peine.
— Je vous remercie, mon ami, dit-elle néanmoins avec douceur.
— Nous trouverons encore quelque bijou de famille pour fêter la bienvenue de notre second enfant, dit le marquis en baisant au front sa femme soumise, mais non résignée.
Il sortit de la chambre, et Gabrielle, prétextant le sommeil, se cacha derrière ses rideaux pour pleurer à son aise. L’écrin ouvert était resté sur le lit, le collier avait roulé dans un pli de la courtepointe… Qu’importaient les perles à la pauvre jeune mère ?
Et son fils fut nourri par un sein étranger.
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