‹ La Maison de PilateChapitre 10 sur 30 · Chapitre 10 FUNERAILLES

Chapitre 10 FUNERAILLES

On dansait et l’on jouait de la mandoline dans les profondeurs du Sépulcre. Maître Galfaros venait d’ouvrir sa mystérieuse croisée pour payer l’impôt honoraire.

Notre ami le sereno, somnolent et tranquille malgré les événements de la soirée, balançait sa lanterne au bout de sa longue hallebarde en criant la onzième heure et le beau temps.

Aucune lueur ne se montrait aux croisées de la maison de Pilate donnant sur la place de Jérusalem, le silence le plus profond régnait derrière cette sombre façade, et tout y semblait dormir. Quand le sereno passa devant la grande porte, il mit son oreille au guichet… La cour était muette comme la façade.

Et cependant il y avait bien des yeux ouverts et bien des langues éveillées dans le palais des ducs de Medina-Celi. Si le crieur de nuit avait pu glisser un regard au travers des épaisses murailles qui bordaient les jardins, il aurait vu, que du sol au faîte, la vieille maison vivait et veillait.

Il y avait de la lumière chez le bon duc, il y avait de la lumière chez la duchesse Eleonor ; il y avait de la lumière aussi dans le boudoir qui précédait la chambre à coucher de dona Isabel.

Au rez-de-chaussée et dans les galeries basses qui desservaient les logis des domestiques, nulle lueur ne se montrait : la conciergerie seule, occupée par les Nunez, montrait ses trois fenêtres éclairées. La porte en était grande ouverte, et, par cette issue, des chants sourds et monotones passaient.

Vous eussiez dit la psalmodie lente qui berce le sommeil des défunts avant l’heure des funérailles.

En entrant dans la salle large et haute qui formait le rez-de-chaussée de la conciergerie, un seul coup d’œil suffisait pour faire tomber tous les doutes. C’était, en effet, un deuil que l’on menait chez Catalina Nunez. Il n’y avait point, il est vrai, de cercueil, mais une toile noire enveloppait un corps étendu sur les dalles, et quatre cierges brûlaient à l’entour.

On ne voyait pourtant ni prêtre ni appareil de culte. Les assistants n’étaient point agenouillés.

Les assistants étaient au nombre de six : Nunez le père, ses trois fils, le vieil écuyer Savien et Catalina. Ce qu’on avait pu prendre du dehors pour une lente mélodie, c’était l’oraison funèbre du défunt, prononcée par Catalina.

Elle avait le front nu ; ses cheveux gris s’échappaient en mèches abondantes.

La lueur des torches éclairait puissamment cette tête énergique aux traits fouillés rudement où se résumait je ne sais quel lointain mélange des races arabe et gothique. Les cinq hommes debout et découverts, l’écoutaient avec une religieuse tristesse.

– Le père de celui-là, disait-elle en montrant du doigt le cadavre enseveli, était plus vieux dans la maison que nous. Mon père avait connu le père de son père… Ils venaient du pays d’Orient ; ils avaient traversé la mer avec nos maîtres. C’est le dernier ! Voyez, il était plus grand qu’un homme ! C’est de la race qui combat les lions et les tigres des déserts. Avant d’être chrétiens, les aïeux de nos aïeux faisaient place dans leurs tombes à leurs chiens et à leurs chevaux… Ce sont de nobles amis, et celui-là était noble entre tous ses pareils…

Ce que nous faisons n’est pas un sacrilège. Nous ne mettrons pas en terre sainte l’animal privé du baptême, nous ne planterons pas une croix au-dessus de sa fosse ; mais il aura une pierre avec son nom, et ceux qui aiment Medina-Celi l’accompagneront à sa dernière demeure.

Elle courba la tête et passa le cierge qu’elle tenait de main en main, à son mari qui l’éleva gravement.

– La femme a bien dit, prononça le vieux Nunez qui avait des larmes dans les yeux ; tu étais de la race de ceux qui vivent avec les conquérants, et tes fils sont morts avant toi… Medina-Celi n’est-il pas aussi le dernier de son nom ? J’ai vu le père de ton père étrangler un assassin d’Afrique qui menaçait le sommeil de Perez Guzman… Chacun d’entre vous valait un chevalier… Nous te mettrons en terre avec ton collier et nous brûlerons ta cabane.

Savien prit le cierge et dit :

– Ton père était le roi des chasseurs de l’autre côté du détroit, il terrassait les panthères et gagnait les gazelles à la course… Tu as reconnu la bonne duchesse, Zamore, parce que tu étais un serviteur fidèle… Après quinze ans, combien d’hommes auraient gardé cette mémoire du cœur ?… Je n’offense pas Dieu en faisant comme les vieux guerriers de nos chants.

Les trois fils de Nunez reçurent la torche tour à tour et complétèrent ces adieux. C’était un spectacle touchant et grave. Sous les plis de la toile, le cadavre du noble animal dessinait vaguement de gigantesques contours. Il n’y avait là nul travestissement des choses saintes. Ce n’étaient que les funérailles d’un chien, mais ce chien avait été le compagnon du bon duc.

Une civière était préparée, sur laquelle on plaça le cadavre avec le collier d’acier poli timbré aux armoiries de Perez de Guzman. Les quatre Nunez prirent les quatre bras du brancard. Catalina et Savien se chargèrent chacun de deux cierges et le convoi silencieux traversa la cour. La cour communiquait avec le jardin par un passage voûté à trois rangs d’arceaux. Quand le cortège s’engagea sous cette voûte, Catalina crut entendre un septième pas résonner sur les dalles. Elle s’arrêta ; le bruit cessa.

– C’est l’écho, dit-elle.

Mais ce n’était pas l’écho, car une ombre sortit du passage au moment où le cortège entrait dans les massifs.

C’était un personnage de haute taille, qui allait lentement et la tête inclinée.

Il se perdit à son tour sous les bosquets.

A peu près au centre de cette portion des jardins, qui restait depuis tant d’années inculte et sauvage, se trouvait une place vide qui marquait le point de jonction des anciennes charmilles, et qu’entouraient maintenant les pousses vigoureuses d’une forêt de buis ; c’était là que la fosse de Zamore avait été creusée.

Les restes du fidèle gardien de la maison de Pilate se glissèrent sur une planche inclinée. On avait tout dit. La mélancolie des assistants ne se traduisait plus que par leur silence. Au moment où le corps du pauvre chien toucha le fond du trou, chacun put entendre distinctement les feuilles sèches bruire derrière la muraille du feuillage.

Il y avait, depuis le matin, dans cette maison, je ne sais quelle vague attente.

Les événements menaçants ont leurs effluves moraux qui font les pressentiments. Chacun avait bien reconnu le maître, lorsqu’il s’était montré à ses vassaux assemblés ; personne ne concevait l’ombre d’un doute sur son identité ; la duchesse Eleonor n’avait rien laissé transpirer de ses soupçons ni de ses angoisses, et pourtant un poids mystérieux était sur tous les cœurs.

– Avez-vous entendu ? murmura Catalina.

Toutes les têtes firent un signe d’affirmation.

– Moi, voilà deux fois que j’entends, reprit la bonne femme.

– Ce soir, dit le fils Antonio, comme je revenais par la ruelle qui mène à l’abreuvoir d’Abdallah, j’ai ouï des voix de l’autre côté du mur.

– La duchesse est bien pâle ! reprit Savien.

– Et toute cette journée, dona Isabel a pleuré, ajouta Catalina d’un air sombre.

Le fils Pascual jetait sur le linceul de Zamore les premières pelletées de terre.

Mais on ne songeait plus guère à Zamore.

– Ce fut ainsi, dit le vieux Nunez, le jour et la nuit qui précédèrent le grand malheur… Femme, t’en souviens-tu ?

– Oui, répondit Catalina, je m’en souviens.

– Les buis parlaient, poursuivit le vieil homme ; mais Zamore ne hurlera plus comme il fit pour annoncer la ruine de son maître.

– Savien, demanda tout à coup Catalina, avez-vous confiance en cette fille d’Estramadure qui est auprès de notre jeune senora ?

– Non, répliqua le vieil écuyer, mais j’ai ouï dire que dona Isabel avait, depuis ce matin, une autre camériste.

– Et savez-vous le nom de cette camériste, Savien ?… c’est la fille de l’ancien intendant Pedro Gil.

– Puisque notre seigneur a fait des excuses au seigneur Pedro Gil, murmura le vieillard avec amertume.

Personne ne releva ce mot. Savien ajouta :

– Puisque notre jeune senora va prendre un époux…

– Fais vite, Antonio ! ordonna brusquement la Nunez à celui des garçons qui jetait la terre ; quelqu’un rôde autour de nous…

Elle frissonna en ajoutant :

– J’ai froid et j’ai peur !

– Enfants, dit le père, comme pour secouer sa propre inquiétude, nous avons fait ce que nous devions pour ce vaillant ami… rien ne nous empêche plus de vous entendre… Que s’est-il passé au palais du roi ?

– J’y étais, répondirent ensemble les deux fils aînés.

Antonio, le dernier, continua sa besogne, mais il dit aussi :

– J’y étais.

– A la nuit tombante, commença Pedro, l’aîné, les saltarines de l’hôtellerie de Saint-Jean-Baptiste sont sorties en chaise, et j’ai été voir cela… Elles jetaient des branches de myrte par les portières, disant que tous les vrais Espagnols devaient en mettre un brin à leur chapeau, en signe d’alliance avec les hommes libres de la Catalogne. En même temps, le Français et l’Anglais, qui ont donné tant d’argent aux méchants sujets de Séville, sont montés tous les deux à cheval pour aller le diable sait où !

Ils avaient une escorte de baladins et de gitanos qui encombrait la rue de Caballerizas. Personne ne les a inquiétés en route, bien qu’il y eût autant d’alguazils que de pavés.

Chacun parlait. Les femmes et les enfants étaient sur le pas des portes, criant qu’on allait mettre le roi prisonnier au château de Alcala.

Les uns disaient que la reine prendrait la couronne ; les autres, que Medina-Celi serait roi. D’autres encore criaient qu’il n’y aurait plus d’Espagne, et que le pays serait partagé entre la Hollande, la France et l’Angleterre. J’ai entendu de mes oreilles des gens qui criaient : « Vive don Juan de Bragance, roi d’Espagne et de Portugal ! »

– Et que faisaient les alguazils ? demanda Savien.

– Les alguazils rabattaient leurs sombreros sur leurs oreilles, répondit Pedro, et se promenaient tranquillement les mains derrière le dos. Les bourgeois s’appelaient d’une fenêtre à l’autre pour aller voir la révolution qui était à la Grandesse… Le maréchal de la rue de l’Infante criait que Cuchillo allait être premier ministre. On parlait d’un mort que le comte-duc a arraché à la potence, de ses propres mains, pour chercher dans ses entrailles le nom du ravisseur de sa fille… On disait qu’à l’avenir sa litière serait traînée par des jeunes filles, et que les perroquets du roi se nourrissaient de chair humaine… A neuf heures, les pêcheurs sont passés en troupe avec leur bannière entourée de branches de myrte. Ils criaient : « A l’Alcazar ! à l’Alcazar ! »

Le maître alguazil du quartier Saint-Ildefonse a touché son chapeau pour saluer Gil Morena, qui conduisait la bande.

J’ai suivi les pécheurs. J’ai demandé à Gil Morena : « Maître, que vas-tu faire à l’Alcazar ? » Il m’a répondu en riant : « Ce coquin de comte-duc est cause qu’il n’y a plus de poisson dans le fleuve… »

Vous avez bien entendu tinter les cloches de toutes les paroisses ? Il n’y avait de gardé que le Saint-Tribunal et le palais du grand inquisiteur. Les portes de l’Alcazar étaient toutes grandes ouvertes.

– Mais il y avait donc trahison ? s’écria le vieux Nunez.

– Arrivé devant la porte des Bannières, reprit Pedro, j’ai aperçu maître Trasdoblo le boucher. Je lui ai mis la main sur l’épaule pour prendre langue, puisque c’est un voisin.

Il s’est retourné, blême et les yeux sanglants. Il m’a dit, oppressé comme un agonisant qui râle : « Non, non, je ne l’ai pas tué ; tu vas bien le voir ! Laissez-moi ! »

– Je l’ai rencontré ce matin, fit Catalina ; il avait le regard fou.

– Et de qui parlait-il ? demanda Savien.

– De notre seigneur Medina-Celi, répliqua Pedro, car il me l’a montré du doigt au même instant, debout et beau comme un dieu, sous la galerie des Ambassadeurs, dans la cour du palais.

Savien, le père et la mère, se regardèrent.

– Tu rêves, Pedro ! fit Catalina.

Savien demanda :

– Quelle heure était-il ?

– Aux environs de la dixième heure.

– Tu rêves ! répéta la vieille femme ; notre maître n’a pas quitté, ce soir, la maison de Pilate.

– Je l’ai vu à son balcon, reprit Savien, avec le muguet de cour qui doit épouser notre senorita.

– Je lui ai servi son vin et ses liqueurs, ajouta Nunez ; et que Dieu me punisse si le muguet de cour ne boit pas mieux qu’une éponge !

– Voudriez-vous jurer que notre seigneur n’était pas au palais à dix heures de nuit ? demanda Pedro gravement.

– Sur notre salut ? repartirent les trois vieilles gens.

– Et moi, je jure sur mon salut qu’il y était ! s’écria Pedro ; je l’ai vu.

– Je l’ai vu ! répéta Pascual, le second frère. Et qui donc eût empêché les desservidores d’arriver jusqu’à la personne du roi, si Medina-Celi ne leur eût pas barré le chemin !

Catalina et les deux vieillards se redressèrent involontairement. Cette idée que leur maître avait défendu le roi, seul contre une armée, les eût ébranlés si le doute avait été possible.

Pascual poursuivit :

– Seulement, il y a une chose que je n’ai pas comprise. Notre seigneur n’avait pas les habits d’un gentilhomme, et les gueux de Séville l’acclamaient, disaient : « Vive le saint Esteban, notre roi ! »

Catalina haussa les épaules.

– C’est la vérité, dit Pedro.

– Vous êtes des enfants ! dit la bonne femme ; vous n’avez vu notre seigneur qu’une fois…

– Deux fois ! interrompirent Pedro et don Pascual.

– Et, la seconde fois, nous l’avons examiné tout à notre aise, reprit l’aîné des garçons. C’était l’heure de la sieste. Nous allions, Pascual et moi, prendre le grain pour les chevaux. Pascual m’a dit : « La porte du caveau de Tarifa n’a plus de toiles d’araignée… La mère aura nettoyé tout cela pour la venue de la famille… »

Catalina rougit et murmura :

– Enfants, j’aurais dû le faire.

– Nous sommes entrés dans le cellier, continua Pedro : le cellier a cette grande brèche qui donne dans le vieil oratoire. Une lueur venait par là, quoique le caveau soit noir d’ordinaire. Pascual et moi, nous nous sommes glissés à pas de loup jusqu’à la brèche.

Le volet de la fenêtre grillée avait été enlevé. Un homme était assis sur la tombe du grand marquis. Cet homme était don Hernan de Medina-Celi, notre maître.

– Il priait !… fit le père.

– Non, il ne priait pas. Il s’occupait à une besogne étrange. Nous étions bien éveillés et nous étions deux. Nous l’avons regardé longtemps. Nous n’avons pas pu nous tromper.

– Mais à quel travail s’occupait-il donc, enfants ? demanda la mère curieuse.

– Il avait devant lui une large feuille de vélin, et sur le marbre de la tombe il avait éparpillé une multitude de petits morceaux de parchemin qui semblaient avoir été déchirés. Il disposait les fragments sur la feuille comme s’il eût voulu refaire un tout à l’œil de ses diverses parties. Il était muet : son labeur l’absorbait. Quand sa tâche a été terminée, il a dit : « Dieu soit loué ! rien n’y manque ! »

– C’est la vérité, fit à son tour Pascual.

Les vieilles gens échangèrent encore un regard. Il y eut un silence pendant lequel on entendait la terre lancée à intervalles égaux par la pelle du plus jeune des Nunez.

– Il y a ici, pensa tout haut Savien, des choses qui sont au-dessus de notre entendement.

– Et toi, fils Antonio, demanda le père, n’as-tu rien vu ?

Antonio essuya la sueur de son front et s’appuya sur sa bêche. C’était le plus grand et le plus robuste des trois frères. Il passait pour pauvre d’esprit ; ceux-là ne mentent point ; on avait foi en ses paroles.

– J’ai vu et entendu, répondit-il.

– Les mêmes choses que tes frères ?

– Non… mais j’ai beau voir et entendre, moi, vous savez…

Il s’arrêta et poussa un gros soupir.

– Raconte-nous ce que tu as entendu et vu, Tonio, mon bien-aimé, dit la mère avec une compassion caressante.

– On ne voyait rien d’où j’étais, repartit Antonio. J’ai voulu passer la porte des Bannières, mais on m’a repoussé, parce que je n’ai pas su répondre quand on m’a demandé : « Qu’y a-t-il autour de l’écusson d’azur aux trois éperons d’or ?… » Il fallait savoir cela pour être introduit… J’ai écouté… je ne me souviens que d’une chose : Ils diraient que le toréador Cuchillo allait épouser la reine…

J’ai porté un blessé sur mes épaules jusqu’à l’hôpital de la Merced… Personne n’a voulu me dire pourquoi on tirait des coups d’espingole… J’ai pris par les ruelles pour m’en revenir à la maison ; il y avait deux hommes qui marchaient devant moi. L’un tenait l’autre en laisse comme un chien… Quand ils ont passé sous le lumignon de Notre-Dame-de-Grâce, j’ai reconnu l’Africain dont la fille a de grands yeux noirs…

– Moghrab ?… fit Catalina, qui se rapprocha, plus attentive.

– Moghrab… et j’ai reconnu aussi Trasdoblo le boucher. J’aurais cru Trasdoblo plus fort que ce Moghrab, et pourtant c’était Moghrab qui menait en laisse Trasdoblo… J’ai d’abord eu l’idée de jouer du bâton, car cela me fâchait de voir un infidèle molester un chrétien ; mais ils parlaient tout en cheminant, et j’ai entendu deux ou trois fois le nom de Medina-Celi, notre seigneur… Je me suis mis aux écoutes.

– Et qu’as-tu surpris, garçon ? fit Catalina impatiente.

– Moghrab interrogeait, répliqua Antonio ; le boucher ne voulait pas répondre. En arrivant à la place où s’élève la fontaine de Cid-Abdallah, le boucher a fait mine de tourner à gauche pour rentrer chez lui. Moghrab l’a tiré en arrière, en lui disant : « Il faut que nous en finissions ici. » Trasdoblo a voulu résister ; aux lueurs de la lune qui se levait derrière les arbres de la maison de Pilate, j’ai vu briller une arme dans sa main ; mais Moghrab lui a saisi le poignet : le couteau est tombé, rendant un son clair sur les dalles de l’abreuvoir, et Trasdoblo a poussé un cri de douleur.

Moghrab venait de le terrasser aussi facilement que je renverserais, moi, un petit enfant ou une fillette, plus facilement peut-être, s’interrompit Antonio avec un frémissement, car la force qui est en lui vient, dit-on, de l’esprit du mal.

Quand Trasdoblo ne résista plus, Moghrab lui ordonna de s’asseoir sur la margelle du bassin. Il ramassa en même temps le couteau et le garda à la main.

– Si tu veux m’avouer franchement la vérité, lui dit-il, toute la vérité, cette bourse est à toi, elle contient cinquante pistoles… Si tu refuses de parler ou si tu mens, par le Prophète, je te jure que je vais te tuer !

Le boucher tremblait de tous ses membres.

Antonio poursuivit ainsi son récit :

– Pedro Gil me fera brûler vif au prochain auto-da-fé ! murmura le boucher Trasdoblo.

– Alors, s’écria l’Africain d’une voix altérée, mais je ne saurais pas dire si c’était par la colère ou par la joie, alors Medina-Celi n’est pas mort !

– Mort ! répétèrent les Nunez et Savien.

Et la bonne femme ajouta :

– Voici quelque chose de bien étrange !… Les deux seigneurs qui sont venus ce matin au lever de notre maître, le président de l’audience de Séville et le commandant des gardes, s’entretenaient tout bas de ce même sujet en traversant la cour… Et je me souviens que don Balthazar d’Alcoy disait pareillement à don Pascual de Haro : « Je mettrais ma main au feu que Medina-Celi n’est pas mort… »

– On l’avait donc cru mort ? demanda Savien.

– Laissez parler mon garçon… Continue Antonio, continue !

Antonio était tout rouge d’avoir prononcé un si long discours.

– Eh bien ! reprit-il, le boucher trembla plus fort et balbutia :

– Nous étions sept, moi et six soldats mercenaires…

– Sept misérables contre Hernan ! s’écria l’africain ; je suis fou d’avoir cru cela ! Combien en a-t-il tué, coquin ? Ne mens pas, cette fois !

La lame du couteau brillait à deux pouces de la gorge de Trasdoblo.

– O mon doux seigneur ! s’écria ce dernier, que Dieu vous garde d’avoir un mauvais souvenir au fond de votre conscience ! C’est une chaîne entre les mains du démon, une chaîne qui vous tient captif et garrotté.

Ce Pedro Gil savait l’histoire de mon beau-frère, qui mourut violemment dans son logis de la rue de l’Amour-de-Dieu… Je n’avais rien contre le bon duc, mais Pedro Gil m’a dit : « Les yeux de l’inquisition sont fixés sur toi… » J’ai obéi bien à contre-cœur…

– Et notre maître nous a fait faire des excuses à ce brigand d’oïdor ! gronda Savien.

– Laissez dire le garçon !

Antonio continuait :

– Ce Trasdoblo est plus lâche qu’une femme, avec sa taille de géant… Il avait les mains jointes et les larmes aux yeux.

– Que le ciel me préserve du courroux de Medina-Celi ! a-t-il ajouté. Quatre mercenaires sont tombés sous son épée et les deux autres n’ont plus guère de sang dans les veines. Mais, au nom de votre prophète, seigneur Moghrab, ne perdez pas un malheureux ! ne dites pas à l’oïdor Pedro Gil que le bon duc est sorti vivant de nos mains !

– Si tu gardes ton secret toi-même, ne crains rien, a répondu l’Africain. Je serai muet.

Sa bourse est tombée aux pieds du boucher.

La lune glissait à ce moment un rayon entre les branches. Le rayon frappait en plein le visage de l’africain. Il me sembla que je voyais pour la première fois sa figure. Ses yeux étaient au ciel, comme si une prière s’échappait de son âme.

– Qu’est-ce donc ce Moghrab ?… murmura le jeune Nunez tout pensif.

– Est-ce tout, garçon ? demanda Catalina.

– C’est tout, répondit Antonio ; sauf une parole du coquin de boucher, qui a dit, quand l’africain est parti :

– Ils sont donc tous intéressés à ce que mon secret soit gardé !… Le Medina m’a ordonné aussi de me taire… et, sauf un coup de mon gourdin que j’ai déchargé sur sa tête avant de m’en aller…

Il ressaisit sa bêche et se remit à la besogne.

Chacun réfléchissait désormais. Aucune parole ne fut prononcée jusqu’au moment où Antonio, jetant sa bêche sur son épaule, dit :

– Voici ma besogne achevée.

Vieillards et jeunes gens reprirent silencieusement le chemin de la conciergerie, laissant les cierges allumés et plantés dans la terre.

Au bout de quelques pas, Catalina s’arrêta.

– Il y a du trouble dans mon pauvre esprit, dit-elle ; le chien est mort empoisonné.

– Il n’avait pas reconnu le Medina ! prononça tout bas Savien.

– Que se passe-t-il autour de nous ? fit le vieux Nunez.

Il allait poursuivre, mais un cri étouffé s’échappa de sa poitrine. Sa bouche resta béante et ses yeux grands ouverts. Sa main étendue montrait le massif où venaient de s’accomplir les funérailles de Zamore.

Un cri pareil s’étouffa dans toutes les gorges.

Chacun avait la même vision. Aux lueurs vives projetées par les cierges dans cette nuit profonde, une grande figure se montrait au travers des feuillages. C’était un homme de haute taille, vêtu d’un manteau de couleur sombre. Ses bras étaient croisés sur sa poitrine. Il avait la tête nue.

On apercevait distinctement ses traits nobles et fiers dans le cadre de sa longue chevelure.

– Medina-Celi ! balbutia Catalina.

– Notre seigneur ! firent les vieillards.

Pedro et Pascual dirent ensemble :

– C’est bien lui qui était au palais ?

A ce moment, la croisée du pavillon oriental de la maison de Pilate s’ouvrait bruyamment, laissant voir l’appartement du bon duc inondé de lumière. Le lustre éclairait une table couverte des luxueux débris d’un repas qui démentait splendidement la frugalité espagnole. Deux silhouettes se détachèrent sur le balcon.

– Notre seigneur ! firent encore Savien et le vieux Nunez.

– Medina-Celi ! répéta Catalina, dont les bras tombèrent.

Et les deux frères :

– C’est pourtant bien lui que nous avons vu ce soir !

L’autre, l’apparition du massif, avait incliné sa tête triste sur sa poitrine et s’enfonçait lentement dans les bosquets.

Sur le balcon, les deux silhouettes étaient en belle humeur : chacune d’elles tenait son verre à la main ! leurs francs éclats de rire retentissaient dans la nuit silencieuse.

– De par Dieu ! beau-père, disait le comte de Palomas, vous m’avez traité comme un ange !

– Eh ! eh ! mon gendre, répliquait le bon duc, ces quinze années de captivité m’ont laissé un appétit d’enfant !

– Je jurerais d’avance que nous nous entendrons à merveille.

– Nous serons les deux doigts de la main, mon gendre. Trinquons !

Leurs verres se choquèrent, rendant un bruit clair et métallique.

Le vieux Nunez serra le bras de Savien.

– Si j’étais seul ici, je me croirais fou, murmura-t-il.

– Que Dieu nous protège ! fit l’écuyer en passant sa main froide sur son front en sueur ; le chien avait reconnu la duchesse, pourquoi n’aurait-il pas reconnu le duc ?

– Est-ce que vous croiriez ?… commencèrent les jeunes gens.

– La paix ! interrompit Catalina, qui fit le signe de la croix ; les événements ne surprennent point ceux qui se tiennent prêts nuit et jour. Soyez ainsi, mon mari et mes enfants, afin que Perez de Guzman vous trouve quand il aura besoin de vous… Cette maison contient un étrange mystère.

Eleonor de Tolède, notre noble maîtresse, m’a parlé ce matin, et ce soir seulement je devine le sens de ses paroles… Eleonor de Tolède m’a montré le portrait de Medina… Elle tremblait de fièvre… Fourbissez vos épées, les Nunez ! Pour avoir le mot de cette énigme, il faudra peut-être une bataille ?

q

Page 1