Chapitre 9 LA COUR DE L’ALCAZAR
Des appartements du comte-duc on entendait le son joyeux des instruments qui formaient l’orchestre du roi. On dansait chez le roi, qui donnait fête à sa belle inhumaine, la marquise Santa-Maria. Ce n’était pas ignorance de l’état de la ville ; l’émotion populaire durait depuis la brune et faisait assez de bruit pour que les oreilles tintassent. Mais Almanzor, premier perroquet, vous l’a répété à satiété, Philippe était grand.
Philippe avait dit, en ouvrant le bal par une courante française, avec sa non pareille marquise :
– Il suffît au lion de secouer sa crinière pour disperser des nuées de moucherons.
Le lion, c’était lui, Philippe le Grand.
Tous nos jeunes seigneurs, habitués du Sépulcre, déclarèrent le mot splendide et faillirent se pâmer.
Don Vincent de Moncade et Juan de Haro, marquis de Palomas, manquaient au bal du roi.
Dans les appartements du comte-duc il y avait une réunion plus grave. Tous les membres actifs du gouvernement, qui avaient suivi la cour dans le voyage d’Andalousie, étaient là présents. On y voyait le connétable de Castille ; l’amirante Jean Sforce, à qui Philippe III avait donné le marquisat de Tarragone ; don Bernard de Zuniga y Alcoy, président de l’audience d’Andalousie ; don Pascual de Haro, commandant des gardes et autres.
Ils avaient tous la tête haute dans leurs fraises empesées, le regard sévère et le front soucieux. Le vieux Zuniga tenait à la main une lettre ouverte qu’il venait de lire.
Cette lettre annonçait que des bandes armées, à la tête desquelles marchaient des gentilshommes masqués, s’étaient emparées du faubourg de Triana et de deux forteresses, aux cris de « vive le roi ! vive Sandoval ! A mort le comte-duc ! »
– Messeigneurs, continua le vieillard d’une voix dolente, personne ne peut mettre en doute mon dévouement pour le comte-duc, c’est un génie de premier ordre, et j’ai l’insigne honneur d’être son oncle maternel ; mais, enfin, il faut bien se rendre à l’évidence : le peuple espagnol paraît las de sa domination.
– Et ce n’est pas d’aujourd’hui ! ajouta le connétable de Castille, ennemi personnel du comte-duc !
– Certes, commença Alcoy d’un ton hypocrite, je ne puis être suspect d’hostilité envers Son Excellence, qui a épousé ma propre fille…
– Nous sommes tous ses parents, messeigneurs ! interrompit don Pascual de Haro ; nous sommes tous ses serviteurs et ses amis. Pour ma part, je ne m’en cache pas, car j’ai la loyauté du soldat ; mais dans le cœur d’un Espagnol il est quelque chose de plus fort même que l’amitié ou que les liens du sang.
– Mas el rey que la sangre ! prononça emphatiquement Alcoy, c’est la devise du noble et malheureux Hernan de Medina-Celi.
– En conséquence… reprit le connétable de Castille.
– Bien malgré nous, intercala le marquis de Tarragone.
– Moi, d’abord, s’écria le vieux Zuniga dans un élan ministériel, je ne quitterai mon poste qu’avec la vie !
– Que nous ont fait les Sandoval, après tout ? demanda le connétable.
– Et ce vertueux et infortuné duc de Medina-Celi ? appuya le président de l’audience.
– N’est-il pas juste, ajouta don Pascual, que notre sainte et vénérable reine ait enfin sa part d’influence ?
– Certes, certes, certes, fit par trois fois Bernard de Zuniga : d’autant mieux que Sandoval, Medina-Celi et Sa Majesté la reine sauront respecter les positions acquises.
– Et même les améliorer, si l’on s’y prend adroitement, dit Alcoy.
– En conséquence… conclut pour la seconde fois le connétable.
– Pas n’est besoin de mettre ici les points sur les i, noble seigneur, interrompit encore Alcoy ; nous sommes d’accord, grâce à Dieu ! Le même patriotisme nous anime. L’important était de bien nous entendre, afin de suivre sans reproche et sans peur une voie commune. Je me permets donc de résumer l’état de la question : Le soleil se couche. Dieu seul peut l’arrêter dans son déclin… et nous ne sommes que de simples mortels.
Il y eut un sourire sous toutes ces moustaches grisonnantes ; les mains se touchèrent ! le pacte était conclu.
Puis toutes les physionomies redevinrent austères et graves, parce que la porte venait de s’ouvrir à deux battants. C’était l’annonce officielle de l’arrivée du comte-duc.
La hallebarde, en effet, sonna sur les dalles du couloir, mais au lieu du pas moelleux et doux de l’homme civil, on put entendre un cliquetis d’éperons. Chacun des assistants se mit à prêter curieusement l’oreille, et distingua dans le corridor ce bruit de ferraille qui accompagne la marche du soldat.
On n’eut pas le temps de se recorder. Le comte-duc, droit, sombre et hautain, parut sur le seuil. Il portait une cotte de mailles par dessus son pourpoint noir, et sous son feutre on pouvait distinguer les bords étincelants de sa calotte d’acier.
Il vint jusqu’au milieu de la chambre du conseil. Ses yeux brillaient parmi la brune pâleur de sa face. Les grands d’Espagne qui l’entouraient avaient tous la tête inclinée et attendaient, pris d’une vague inquiétude.
– Seigneurs, dit le comte-duc avec une sourde emphase, les siècles futurs parleront de cette soirée. Il y a encore en ce monde des vertus dignes de l’ancienne Rome. Ma femme est mourante, seigneurs, et ma fille est aux mains d’un ravisseur infâme…
– Que dites-vous, seigneur, s’écria Alcoy, dont les entrailles de père s’émurent.
– La vérité, don Baltazar… Prenez exemple sur moi : je fais taire la voix du sang, et je ne songe qu’à mon devoir.
Il y avait, certes, en tout ceci, un appareil théâtral, mais il y avait aussi je ne sais quelle sévère grandeur. C’était bien l’Espagne drapée dans son manteau héroï-comique ; c’était bien la gasconnade sérieuse des Goths devenus rhéteurs.
– Seigneur, insista le président de l’audience, je vous supplie de m’apprendre…
– Moi, je vous ordonne de vous taire, don Baltazar ; les affaires de l’Etat avant tout ! Par les cinq plaies de notre Sauveur ! la postérité saura ce qu’était le premier ministre de Philippe IV ! Tout est en ordre : mes notes sont claires et précises ! j’ai mis, avant de revêtir cette cuirasse, la dernière page de mon manuscrit au net… Le roi danse, messeigneurs ; il fait bien, car Dieu a mis prés de lui, pour être son bon ange et sa sauvegarde, une forte intelligence et un grand cœur… Vous autres, vous conspirez, je le sais ; je n’en ai point souci.
Un long murmure protesta contre cette accusation.
Le comte-duc avait gagné son siège, placé sur une estrade élevée de deux marches. Il s’assit. Tous les autres demeurèrent debout.
– Les rebelles ont la ville, prononça-t-il avec un redoublement de solennité. Ils crient : « La reine ! Sandoval ! Medina-Celi ! » Vous me croyez bien embarrassé, messeigneurs… Mais il se trouve que j’ai fait la paix avec Elisabeth de France, que Sandoval est à mes genoux, que Medina-Celi a recouvré sa liberté par mes soins…
Quelques regards furtifs furent échangés entre les grands d’Espagne.
– Vous ne saviez pas cela, messeigneurs, reprit le comte-duc ; vous avez cherché vos alliances trop loin. Si long que soit le bras du cardinal de Richelieu, il ne peut nous atteindre… Et cet efféminé de Buckingham s’est joué de vous. Tout cela se trouvera déduit dans mon immortel mémoire : Nicandro o antidoto contra las calumnias…
– Que Votre Grâce daigne nous écouter ! dit le connétable véritablement inquiet.
– Mon illustre gendre…, commença Alcoy.
– Mon bien-aimé, mon vénéré neveu ! balbutia le vieux Zuniga qui tremblait pour la signature.
– Etiez-vous d’accord ? demanda brusquement le comte-duc, aviez-vous achevé le partage de mes dépouilles ?… Ce jeune comte de Palomas aurait fait un bon ministre de paille !… Vive-Dieu quelle aubaine après mon administration intègre ! Ne répliquez pas ! Le chapitre est écrit : c’est un des plus curieux de l’ouvrage. Ah ! ah ! il vous faut des sorciers, mon oncle !… Ah ! ah ! mon beau-père, vous faites évader des prisonniers d’Etat ! vous ! président de cour souveraine !
N’est-ce pas que cet oïdor Pedro Gil est un adroit coquin ? N’est-ce pas que l’Africain Moghrab fait de merveilleux calculs et soulève à son gré le voile qui recouvre l’avenir ?… L’oïdor Pedro Gil m’appartient, mes bons parents et amis. L’Africain Moghrab est à moi ; le comte Palomas lui-même, ce fou qui joue à l’esprit fort et qui se damne à copier les damnés de comédie. Juan de Haro est entre mes mains un jouet, une marionnette… Croyez-moi. Je suis plus terrible pour ce don Juan que la statue du commandeur !… Je le tiens : c’est par ma volonté, c’est pour ma puissance et pour ma gloire que cette grande fortune des Perez de Guzman va tomber dans son escarcelle vide, et que ce grand nom de Medina-Celi va peser sur ses épaules débiles… Vous frémirez quand vous lirez les paragraphes de mon livre où mon plan de conduite est tracé, vous vous direz : « Se peut-il que Dieu ait créé une intelligence si nette et si lucide ! se peut-il surtout que nous l’ayons un instant méconnue ! »
– Je nie, pour ma part !… s’écria le connétable.
– Sur l’espoir de mon salut !… interrompit Alcoy.
– J’offre le combat à quiconque oserait soutenir… commença don Pascual.
– O mon cher neveu ! déclama le vieux Zuniga, qui avait de vraies larmes dans les yeux, se peut-il qu’on nous ait noircis dans votre esprit ? Nous sommes tous à vous, corps et âme, mon neveu. C’est ce sentiment commun d’affection qui est notre lien. Nous nous unissons en vous, laissant de côté notre intérêt personnel qui nous touche bien moins que votre propre intérêt… Et si je savais qu’il y eût parmi nous un traître, sainte Trinité ! fût-il mon père ou mon fils, je le livrerais au bourreau…
Tous ceux qui étaient là s’associèrent par leur silence et leur attitude à cette énergique protestation.
Le comte-duc eut un sourire : chose rare et qui donnait à sa physionomie une étrange expression de sarcasme.
– Vive Dieu ! prononça-t-il en baissant la voix, Judas ne serait pas bienvenu dans cette assemblée d’apôtres !… Ceci sera dans mon livre, mes amis et parents ; le fait me semble trop curieux pour que je le passe sous silence. Je dirai que mon regard, éblouissant comme le soleil, a clos d’un même temps toutes vos paupières ; je dirai que le son de ma voix vous a rendus muets, et que pas un seul d’entre vous… pas un seul, est-ce vrai ? n’a osé soutenir le feu de ma prunelle… Faites-moi place, je vous prie, messieurs ; je me rends près du roi… Quand il en sera temps, un geste de ma part étouffera ces clameurs populaires…
On entendait dans les rues qui avoisinaient la place un grand bruit et de confuses rumeurs.
– Un souffle de mes lèvres, poursuivit le comte-duc, dispersera ces multitudes aveuglées, comme le vent d’automne chasse devant lui les feuilles détachées des arbres… Je vous défends de me suivre !
Il traversa la salle de ce pas mesuré et processionnel qui lui était particulier. Son hallebardier frappait le sol devant lui à intervalles égaux. Avant de franchir la porte qui devait le conduire à l’appartement royal, il se retourna et promena son regard satisfait sur toutes ces têtes inclinées.
L’étrange et naïve vanité qui était le principal caractère de cette nature si complète rayonnait franchement dans ce regard.
– Insensés ! murmura-t-il avec une commisération sincère, insensés qui n’avez pas craint de lutter contre le premier, contre l’unique homme d’Etat de ce siècle !
Il n’ajouta rien, mais il se promit in petto de consigner cette sortie dans son livre, pour la postérité spécialement.
A peine les deux battants de la porte furent-ils retombés sur lui, que tous les fronts se relevèrent. Les physionomies changèrent, et, certes, il ne resta rien du respect d’emprunt dont chacun s’était imposé la grimace ; mais l’inquiétude persista. Le comte-duc, pour être un géant de théâtre, n’en dominait pas moins très réellement tous ces pygmées.
Nos grands d’Espagne se regardèrent, craintifs et déconcertés.
– Après tout, dit le vieux Zuniga, en secouant sa tête vénérable, il est bien rare que mon expérience soit en défaut. J’ai toujours marché avec mon neveu. Nous sommes unis, tous les deux, comme l’épée et la garde… Souvenez-vous, messeigneurs, que je vous ai constamment prémunis contre certaines intrigues.
– Morbleu ! cousin, s’écria don Pascual de Haro, quel besoin aviez-vous de nous prémunir ? Suis-je un séditieux ?…
– Peut-on penser, ajouta Alcoy, que j’aie pu oublier un instant l’intérêt de ma fille bien-aimée ?
– Nous sommes avec lui, conclut le connétable de Castille, inséparables comme l’écorce de l’arbre. Que voulions-nous ? Ce qu’il veut. Et puisqu’il daigne avoir la même idée que nous, dussions-nous lui sacrifier quelques subalternes…
– Bonne idée ! interrompit le président de l’audience ; le choix est fait, l’oïdor Pedro Gil !
– Bravo ! fit don Pascual.
– Je n’ai jamais eu confiance en cet homme, déclara Zuniga.
Un éclat de rire court et sec se fit entendre derrière Leurs Seigneuries, qui se retournèrent en sursaut. Au seuil de la porte par où le comte-duc avait fait naguère son entrée solennelle, un homme était debout.
La lumière des lampes éclairait vivement sa carrure large et trapue, tandis que son visage disparaissait dans l’ombre portée par les abat-jour.
Il n’y eut là personne qui ne tressaillit en reconnaissant Pedro Gil sortant des appartements du premier ministre.
– Illustres seigneurs, dit Pedro Gil en gardant malgré le ton grave qu’il prenait, un sourire narquois sous sa moustache, je n’ai rien entendu. Je venais annoncer à Vos Excellences que leurs ordres ont été ponctuellement exécutés. Les corporations ont pris les armes, réclamant leurs fueros et la chute du favori de Philippe IV… Dix mille hommes entourent le palais…
– Pour ce qui me regarde, balbutia le vieux Zuniga, j’ai toujours compté fortement sur lui.
– Et ces dix mille hommes, interrompit don Pascual, sont aux ordres du comte-duc ?
– Et nous sommes trahis ; ajouta le président de l’audience.
La menace était sur toutes les figures. Pedro Gil, gardant son air à la fois humble et insolent, fit quelques pas à l’intérieur de la chambre.
– Messeigneurs, dit-il sans se troubler, il se passe à Séville un fait politique curieux qui n’a point de précédent, que je sache. La révolution est accomplie si quelque main s’élève pour lui offrir un drapeau. Cherchez un drapeau, vous allez avoir toute une armée de soldats dévoués et fidèles… La haine de ce qui est a suffi pour mettre au vent les épées : mais, pour les diriger, il faut montrer ce qui sera… Ces pauvres gens qui parcourent les rues savent-ils bien ce qu’ils veulent ? Vous ne le croyez pas… Savez-vous bien ce que vous voulez vous-mêmes ?… Chacun de vous en particulier oui ; vous tous réunis en corps, non !
Telle est l’enseigne où est logée l’Espagne, messeigneurs. Depuis le premier ministre du roi, – allons plus haut et plus loin : depuis le roi lui-même jusqu’au dernier gueux de la confrérie, chacun tire à soi, chacun songe à soi, chacun s’isole en sa propre ambition, grande ou petite.
– Où veux-tu en venir, maraud ? demanda rudement le commandant des gardes.
– A vous dire en toute humilité, seigneurs, répondit l’oïdor, que j’ai travaillé un peu pour moi-même… Le comte-duc est mon patron comme vous êtes mes patrons : je suis le serviteur de tout le monde.
Mais, continua-t-il en enflant sa voix pour dominer le murmure qui s’élevait, vous auriez tort de croire que j’ai trahi l’un pour l’autre : vous pour le comte-duc, ou le comte-duc pour vous.
Mon vrai patron, c’est moi, seigneurs… le comte-duc se vante et s’abuse en disant qu’il me tient, comme vous vous abusiez en me jugeant votre esclave… Je ne suis à personne, sinon au plus offrant… Etes-vous assez riches pour m’acheter, moi qui vaut dix mille têtes ?
Ayant ainsi parlé, il se dirigea vers la fenêtre ouverte donnant sur la cour d’entrée.
– Il a trompé mon neveu comme nous tous, dit le vieux Zuniga avec une évidente satisfaction, c’est un garçon intelligent et capable !
Le président de l’audience arrêta don Pascual qui faisait mine de s’élancer vers l’oïdor.
– Laissez-moi, s’il vous plaît, traiter cette affaire, cousin, dit-il.
Puis, s’adressant à Pedro Gil :
– Quelles sont tes prétentions ?
– Un grand d’Espagne pour ma Gabrielle, la moitié des biens de Medina-Celi, et la présidence de l’audience de Castille. Ne marchandez pas ! je vous donne en échange tout ce qu’avait le comte-duc, car, si je veux, dans dix minutes il sera proscrit ou mort !
– Et qui nous prouve la vérité de tes affirmations ? demanda Alcoy qui avait la pâleur des fiévreux.
– La preuve sera terrible, seigneurs !
Pedro Gil étendit la main pour prendre la lampe qui reposait sur la table, il la plaça en dehors de la fenêtre et l’agita par trois fois.
C’était un signal convenu sans doute, car une clameur formidable enveloppa aussitôt le palais. On eût dit que toutes les rues voisines, prises d’assaut tout à coup, servaient de théâtre à une bataille désespérée. Une décharge eut lieu en même temps qui abattit l’étendard royal arboré au-dessus de la porte des Bannières.
Et cependant on criait :
– Vive le roi ! vive le roi !
Mais, comme dans l’enceinte de la Grandesse, une foule d’autres cris venaient à la traverse.
– Les fueros d’Andalousie !
– Honneur aux Catalans libres !
– La reine et Sandoval !
– Le bon duc ! Nous voulons Medina-Celi !
Nos hommes d’Etat se précipitèrent aux fenêtres. Les deux battants de la porte des Bannières s’ouvraient déjà sous l’effort tumultueux des assaillants, et la cohue armée faisait irruption dans la cour. C’était un flot pressé, surmonté de drapeaux flottants, de piques pavoisées et de canons de mousquets.
A la tête de l’émeute était ce soldat aux formes athlétiques que nous avons vu chez les gueux en compagnie de l’oïdor. Celui-ci le reconnut d’un coup d’œil et sa physionomie s’éclaira, tandis que le nom de Moghrab venait à ses lèvres. Mais une expression d’inquiétude remplaça cette joie passagère lorsqu’il vit se former, à droite de la porte d’entrée, un groupe composé de personnages aux longs manteaux bruns, dont les visages invisibles disparaissaient sous les larges bords de leurs sombreros.
Ceux-là aussi étaient naguère dans le Puchero des gueux. A qui appartenaient-ils ?
Les troupes commises à la garde de l’Alcazar étaient rangées au-devant de la galerie des Ambassadeurs, où avait eu lieu le festin royal, et dont les fenêtres-ogives étaient encore éclairées ; officiers et soldats demeuraient immobiles.
– La bataille peut être sanglante… murmura Alcoy.
– Mes chers amis et parents, balbutiait le vieux Zuniga tout tremblant, que va-t-il résulter de tout ceci ?
– Il n’y aura pas de bataille, prononça froidement l’oïdor.
Comme pour démentir ces paroles, le capitaine de la compagnie des trabucaires du roi dégaina et prononça d’une voix retentissante le commandement de : Haut les armes !
La compagnie était de cent hommes, tous soldats d’élite, choisis parmi les plus beaux et les plus braves des corps mercenaires. Son chef, don Philippe de Gama, était filleul du roi, et passait pour un officier résolu.
Le soldat au feutre ombragé d’une plume noire qui semblait commander les rebelles, et que personne parmi nos hommes d’Etat ne reconnaissait pour l’Africain Moghrab, brandit la grande épée qu’il tenait à la main et s’élança en criant :
– En avant, mes fils ! Longue vie au roi ! Mort au favori !
– Par la Passion de Notre-Seigneur ! gronda le connétable, je crois que ce coquin d’oïdor a dit vrai : ceux-ci ne sont pas avec le comte-duc.
– De la prudence, Seigneurs ! prononça tout bas Alcoy.
Le vieux Zuniga n’avait pas besoin de ce conseil. Il se tenait droit et roide derrière la saillie de la croisée, prêt à glorifier la victoire, de quelque côté que la victoire penchât. Car c’est la victoire qui disposait de la signature.
Toutes les apparences semblaient être pour les insurgés. La foule, conduite par Moghrab, avait gagné d’un seul élan les trois quarts de la première cour. Les miquelets, le corps des gardes napolitaines et la garde espagnole s’étaient débandés franchement, sans même attendre le premier choc. Officiers et soldats avaient disparu sous les galeries : il n’y avait ni morts ni blessés sur les dalles.
Seulement, la cohue, enivrée de ce premier succès, prenait une attitude plus menaçante et enflait à chaque instant sa voix pour demander la tête du comte-duc.
– Venez donc la chercher, manants ! fit le capitaine des trabucaires en prenant au collet le plus mutin de ceux qui déjà l’entouraient. Nous voici cent braves garçons contre dix mille coquins ; c’est plus qu’il n’en faut de moitié !… En avant ! soldats du roi !
Il terrassa son homme d’une main, et de son autre main qui tenait son épée il fendit le crâne d’un pêcheur de Triana, dont le pistolet menaçait sa poitrine. Ce fut le premier sang versé.
Le peuple fondit tête baissée sur les trabucaires, qui firent une décharge générale de leurs mousquets, et la cour se joncha de cadavres. Tous les coups portaient dans cette foule.
Un long cri de détresse s’éleva. L’insurrection avait reculé, car un large espace vide restait entre les assaillants et les trabucaires du roi.
– Malédiction ! gronda Pedro Gil.
Puis il cria à pleine voix :
– Bravo ! fidèle Gama !
Les hommes d’Etat battirent des mains en se tenant aux coins des croisées, où la multitude ne les pouvait point apercevoir.
Les trabucaires rechargèrent leurs mousquets. Un grand mouvement se faisait dans l’intérieur du palais, où l’on entendait les cris des femmes effrayées.
– Chargez ! chargez ! cria l’oïdor.
Moghrab, à la tête de ce groupe de cavaliers qui suivait la foule sans s’y mêler, entraîna le gros des insurgés à une nouvelle attaque.
C’était un enfant vaillant que ce Philippe de Gama. Il fit mettre l’épée à la main à ses trabucaires, et cria, lui aussi : En avant ! Il y eut une bataille, cette fois, bataille acharnée, parce que les jeunes gentilshommes compagnons du roi faisaient feu par les fenêtres du premier étage et lançaient des grenades au beau milieu de la cohue.
– Le roi ! le roi ! cria-t-on aux croisées de la galerie des Ambassadeurs.
– Ferme ! ferme ! ordonna Pedro Gil.
Nos hommes d’Etat se consultaient tout bas derrière lui.
– De par tous les saints ! Messeigneurs, dit-il en se retournant brusquement, la partie est trop indécise pour que vous mettiez la main sur moi !
Don Pascual avait, en effet, la main levée. D’un commun consentement on avait résolu de s’emparer de l’oïdor et de le livrer en qualité de bouc émissaire.
– Je suis gardé à toutes les couleurs, reprit-il avec un sourire effronté ; – je vous préviens de cela ; et le comte-duc a ses raisons pour me croire plutôt que vous…
– Mais, voyez ! voyez ! ajouta-t-il en frappant ses mains l’une contre l’autre avec triomphe ; voici celui qui est plus fort que nous tous… Bravo, Esteban ! bravo bon duc de Medina-Celi !… Le drôle a pris le palais à revers, et la puissance du comte-duc est désormais de l’histoire ancienne.
Cet immense palais de l’Alcazar n’avait que deux portes, selon l’ordre établi dans les constructions mauresques, la porte des Bannières et la porte de la chasse, la première à l’orient, la seconde à l’occident. Nos hommes d’Etat, suivant le doigt tendu de Pedro Gil, virent avec étonnement une autre foule sortir de la galerie des Ambassadeurs. Il fallait que ceux-là fussent entrés au palais par la porte de la Chasse.
– Ces misérables ont deviné la stratégie ! murmura don Pascual. Où allons-nous !
Et le connétable ajouta :
– L’Alcazar est pris ! La tête du comte-duc ne vaut pas un ducat !
L’armée des gueux, cependant, se déployait le long du cloître arabe qui fermait la cour d’entrée du côté du couchant. Le mouvement que les trabucaires avaient fait en avant laissait là un large vide qui fut comblé en un clin d’œil.
Philippe de Gama et sa petite troupe fidèle se trouvait désormais entre deux feux.
Le roi des gueux, le saint Esteban, sans arme et la tête découverte, occupait la gauche de sa cohorte. Il s’arrêta debout sur la première marche du grand escalier d’honneur. De là il dominait la mêlée. Malgré le tumulte effroyable qui remplissait la cour, il était impossible de n’être point frappé par la fière beauté de cet homme.
Quelque chose en lui disait qu’il avait le mystérieux pouvoir d’apaiser cette tempête. Ainsi se représente-t-on Neptune, calme au milieu de la folle orgie des flots, et muet avant de prononcer le mot qui va calmer les fureurs de l’orage.
Auprès du saint Esteban se tenait un jeune cavalier de riche taille, qui portait le harnois de guerre et l’épée nue à la main. Il était entré le premier, et, à l’instant où, dépassant la voûte, il avait aperçu les combattants, sa rapière avait sauté d’elle-même hors du fourreau.
Mais le saint Esteban l’avait retenu en disant :
– Attendez, mon fils, il n’est pas temps.
En ces moments, les secondes sont des heures. Tout ce que nous venons de raconter s’était passé avec une rapidité prestigieuse. Il s’était écoulé à peine quelques minutes depuis le commencement de la bagarre. Pour nos hommes d’Etat, placés devant une question terrible et qui changeait à chaque instant de face, c’était un siècle.
Ils regardaient encore cette cohorte des gueux sombre, innombrable, menaçante dans son immobilité, lorsque la maîtresse fenêtre de la galerie des Ambassadeurs s’ouvrit à grand fracas.
Aussitôt, de toutes parts, un cri s’éleva qui domina un moment le bruit du combat :
– Le roi ! le roi ! le roi !
– Faites votre cour, Seigneurs ! dit Pedro Gil en riant ; descendez au plus vite : il faut que Sa Majesté vous voie du bon côté sur le terrain !
Don Pascual et le connétable étaient déjà dans l’escalier. Les autres hésitaient.
– C’est un garçon capable, murmura le vieux Zuniga, très capable !… Où tu iras, nous irons, ami Pedro Gil.
– Vous savez, ajouta le président de l’audience, quelle fortune nous vous avons promise… Où est, selon vous, le bon côté ?
– Hé ! hé ! fit l’oïdor, il est utile d’avoir des connaissances partout.
Il adressa un signe familier au saint Esteban, qui inclina gravement la tête.
Le maréchal du palais parut sur le balcon, et prononça d’une voix altérée :
– Notre seigneur le roi !
En même temps, Philippe d’Espagne, en costume de bal, un peu défait, mais droit sur ses jambes et l’œil grand ouvert, se montra dans le cadre de la fenêtre entouré par quatre chambriers qui portaient des torches. Cela fit grand effet. L’Espagne est dévote à Dieu et à ses rois. La bataille s’arrêta court. Si la reine Elisabeth, qui était vénérée comme une sainte, se fût montrée derrière son époux, la foule se serait prosternée ; mais derrière le profil sévère de Philippe, ce fut le visage charmant et mutin de la marquise d’Andujar que chacun put voir, hardi et à la fois effrayé, demi-caché sous l’abri étincelant d’un riche éventail.
A gauche de la belle marquise se tenait le comte-duc, calme et fier, il faut bien le dire, autant que s’il se fût présenté, un jour de fête publique, devant une assemblée amie et prête à saluer sa venue par une triple salve d’acclamations. Il promena son regard froid sur la scène de désolation et de tumulte qui emplissait la cour ; on le vit parler à l’oreille du roi, qui fit un signe de consentement.
Les porteurs de torches s’effacèrent alors, et le comte-duc, revêtu de sa cotte de mailles qui brillait aux mille lueurs éparses de tous côtés, vint prendre place sur le devant du balcon.
– Par mon dernier jour ! s’écria don Pascual en saisissant le bras de l’oïdor, tu nous as trompés, coquin !…
Le comte-duc est sûr de son fait, et nous avons tous joué cette comédie au profit de sa fortune ! – Le comte-duc, en ce moment, se retournait vers la cour et disait :
– Plût à Dieu que je n’eusse point à saisir cette triste occasion de prouver à mon souverain quel est l’empire moral que j’exerce sur le peuple espagnol !
Il y avait un grand silence parmi les insurgés. La cohue pensait que le roi allait parler.
– Sauve qui peut, Messieurs ! murmura le président de l’audience, notre place est auprès du comte-duc pour témoigner de notre inaltérable fidélité à sa personne.
– Bien dit ! s’écrièrent tous nos hommes d’Etat.
Malgré la raideur de ses jambes, le vieux Zuniga retrouva, pour gagner la porte, une agilité de cerf.
– Point n’est besoin des bataillons de votre garde, Sire, répondit le comte-duc avec assurance. Ces traîtres demandent ma mort parce que seul vivant, je puis les contenir… Votre Majesté se souviendra du spectacle que son humble sujet va lui donner. Cette heure appartient à l’histoire. Que le roi daigne regarder un trait digne de Rome ou de Sparte. Je vais porter ma tête à ceux qui la réclament.
Philippe IV ne manquait point du courage des soldats. Il répondit, en dégainant sa rapière de cour :
– Eh bien ! nous irons avec toi !
Le balcon se vida.
– Sur ma foi ! murmura Pedro Gil, qu’un plus fin que moi devine le dénoûment de tout ceci !… Seigneurs, voici l’énigme du Sphinx ; malheur à qui n’en trouve point le mot !… Eludons, si vous m’en croyez ; ménageons Grecs et Troyens, afin de rester au moins debout…
Seigneur connétable, les miquelets sont parqués dans le grand patio… Seigneur don Pascual, la garde espagnole attend vos ordres dans la cour des Marionnettes… Faites du zèle à tout hasard. Et nous, Messieurs, à la suite du roi !… c’est de là que nous jugerons le mieux le coup.
Ce fut une déroute. Ces conspirateurs d’antichambre ne donnent jamais leur démission définitive ; mais rendons-leur cette justice qu’ils savent remettre bien gaiement leur drapeau dans leur poche.
Le comte-duc prit le pas sur le roi pour descendre le grand escalier. Sous le vestibule, il marcha seul en avant. Luna, Silva, Soto-Mayor et quelques jeunes seigneurs avaient tiré leurs épées et formaient autour de Philippe un bataillon sacré.
Quand la cour arriva au perron où se tenait le saint Esteban, les trabucaires avaient pris la fuite, et le champ de bataille était complètement au pouvoir des envahisseurs. Il ne restait pas au palais un seul défenseur visible.
Le comte-duc se présenta le premier, hautain et grave. Soit qu’il eût véritablement en lui cette héroïque et grande faculté qu’on nomme le courage civil, soit qu’il se crût absolument sûr des agents qui avaient soulevé à son profit l’émotion populaire, il est certain que sa soudaine et fière apparition fit reculer la cohue qui se pressait déjà aux abords du perron. Les cris cessèrent. Cuchillo, troublé par la retraite de son armée, rabattit son feutre sur son visage et fit quelques pas en arrière.
– Venez ! Sire, venez, prononça le comte-duc, qui croisa triomphalement ses bras sur sa poitrine.
Le roi s’avança escorté de ses fidèles.
Mais en ce moment le groupe conduit par le soldat à la plume noire déborda le front de la foule et marcha d’un pas réglé vers le vestibule. Le comte-duc eut un court tressaillement, et un tic nerveux agita sa lèvre. Son masque terreux ne pouvait point pâlir, mais ses paupières battirent, et le demi-cercle qui estompait le dessous de ses yeux se plomba.
– Que voulez-vous ? dit-il en assurant sa voix et en prenant une pose plus arrogante.
– Ta vie, répondit Moghrab, dont le cimeterre dégainé lança une gerbe d’éclairs.
Il était au pied des degrés. Le saint Esteban se prit à descendre lentement les marches en tenant par la main le jeune homme à l’épée nue.
Il avait fait la moitié du chemin, lorsqu’une explosion retentit tout à coup dans la cour silencieuse.
Philippe de Gama, le jeune et brave commandant des trabucaires, tomba, le cœur traversé par une balle, au beau milieu de la cour, à la tête de sa compagnie. Nos hommes d’Etat s’arrêtèrent d’un mouvement et regardèrent l’oïdor.
Celui-ci venait de se rejeter en arrière. La cour s’emplissait d’un vacarme véritablement infernal.
– Ecoutez ! fit Pedro Gil.
Une immense clameur éclatait.
– A mort le comte-duc ! à mort ! à mort !
Par un mouvement involontaire, et malgré la terreur qui les agitait, tous nos grands d’Espagne s’étaient rapprochés des fenêtres.
Le coup qui avait frappé ce brave enfant, don Philippe de Gama, était parti des rangs des gueux, mais ce n’étaient pas les gueux qui poursuivaient la bataille.
Chose singulière ! c’était au moment même où les événements lui donnaient raison, que l’oïdor Pedro Gil semblait pris d’un embarras subit et inexplicable.
Son regard était fixé sur les degrés où le saint Esteban dominait son armée, ayant toujours à ses côtés ce jeune cavalier à la grande épée nue. L’éclair de triomphe qui s’était allumé dans son œil allait s’éteignant.
Il ne répondit point lorsque le vieux Zuniga lui dit d’un ton d’entière soumission :
– Ami Pedro, soyez notre guide. Nous nous remettons entre vos mains.
Ses sourcils se fronçaient. Il semblait fasciné comme si une tête de Méduse se fût dressée là-bas devant lui.
La tête de Méduse, c’était le saint Esteban qui venait enfin de sortir de son inaction.
Un homme râlait sous le pied du roi des gueux, qui l’avait saisi à la gorge et le tenait sous lui terrassé. L’oïdor reconnut son affidé Caparrosa.
Caparrosa était le meurtrier du jeune capitaine. Sa main convulsive serrait encore la crosse du pistolet fumant. Il essayait de se dégager en poussant des cris qui n’étaient pas entendus, et refoulant d’un souffle haletant l’écume rouge qui s’accumulait autour de ses lèvres. Mais c’était un roc qui pesait sur sa poitrine écrasée. Le saint Esteban, immobile, touchait du doigt l’épaule du jeune cavalier qui lui parlait. Sa voix se perdait dans les mille fracas de la bataille.
Pourquoi le saint Esteban punissait-il cet acte qu’il aurait dû accomplir ou ordonner lui-même ?… Le meurtre du jeune capitaine avait été le signal d’une attaque furieuse et générale. Tous les vagabonds, saltimbanques, gitanos, etc., commandés par le toréador Cuchillo, s’étaient rués à la fois sur les trabucaires, déconcertés par la mort de leur chef. En même temps, ce groupe mystérieux et sombre que commandait Moghrab, bien plus terrible que le gros de l’émeute, marchait en bon ordre vers le perron conduisant aux galeries où était le roi.
Et c’était un seul cri :
– A mort le comte-duc !
– Où donc sont les autres bataillons de notre garde ? demanda le roi que l’inquiétude gagnait.
– Merci de moi ! dit une voix dans la foule, le Maure en avait menti comme un chien !… Mon bon jeune maître don Ramire de Mendoze se porte au mieux et va vous le faire voir !
La voix grave et sonore du roi des gueux s’éleva, tandis que son geste impérieux appelait l’attention du soldat à la plume noire.
– Regarde-nous bien tous les deux, dit-il.
– Place ! fit Moghrab qui brandit son cimeterre.
Sous la visière de son feutre, on voyait la sombre et ardente lueur de ses yeux.
– Regarde-nous bien ! répéta le saint Esteban, pour arriver jusqu’à Philippe d’Espagne, il te faudra passer sur nos deux cadavres.
– Je n’en veux pas à Philippe d’Espagne ! s’écria l’Africain en colère. Place ! te dis-je.
Il fit un pas.
Le saint Esteban lâcha le bras de son jeune compagnon.
– Défends ton maître, fils de chevaliers ! ordonna-t-il d’une voix tonnante.
Et plus bas :
– Enfant ! gagne ici ton bonheur !
Ce fut comme le limier qu’on ne tient plus en laisse, ou comme le faucon dont le chaperon tombe. Don Ramire de Mendoze mit la pointe de sa lame aux yeux de l’africain. Celui-ci était en avant de sa troupe qui s’élança aussitôt pour entourer Mendoze. L’un des cavaliers de la sombre phalange distincte du gros de l’émeute, mais qui avait toujours suivi l’émeute, arriva le premier au bas des degrés, il se mit entre Mendoze et les assaillants.
– Hara ajuijar a haron ! murmura-t-il. Frère, me reconnais-tu ?
– Vincent de Moncade ! fit Ramire étonné.
Le bras du marquis de Pescaire arrêtait les desservidores.
– Frère, reprit-il, ne sois pas contre nous, et souviens-toi que je t’ai sauvé la vie.
– Je m’en souviens.
Moncade montra le saint Esteban de la pointe de son arme.
– Sur l’honneur de mon nom ! prononça-t-il, celui-là n’est qu’un vil imposteur !
– Celui-là est mon guide et ma loi, interrompit Mendoze ; arrière !
Moncade baissa la tête en disant :
– Que sa trahison retombe sur lui !… Cavaliers, à votre devoir !
Vingt épées entourèrent Mendoze. L’africain semblait être en proie à une émotion extraordinaire.
– Courage de lion ! murmura-t-il les yeux fixés sur Mendoze, dont le glaive étincelant était comme un rempart de feu.
– Regarde-nous bien ! répéta pour la troisième fois Esteban ; regarde-le bien tant qu’il est debout !
L’africain passa ses doigts tremblants sur son front, où la sueur froide perçait.
– Quel âge aurait ton fils ? murmura le roi des gueux à son oreille.
Moghrab se dressa de toute sa hauteur.
Il bondit en avant, car ses compagnons avaient déjà fait reculer Ramire. Son cimeterre tailla dans toutes ces rapières, dont plusieurs volèrent en éclats.
– Bas les armes, dit-il, l’heure n’est pas arrivée…
A droite et à gauche de la cour des fanfares éclatèrent. Le connétable de Castille et don Pascual de Haro parurent à la tête des gardes du roi. La porte des Bannières était maintenant trop étroite pour donner passage aux fuyards.
L’africain avait pris Ramire entre ses bras.
– Enfant, dit-il, au moment où ses cavaliers l’appelaient, ne me juge pas, je vengerai ta mère…
Il se mit à la tête des desservidores, qui se retirèrent fièrement et en bon ordre, tenant toujours les miquelets à distance.
Ramire restait là, étourdi et plongé en une sorte d’ivresse.
Quelqu’un le tira par son pourpoint ; il se retourna et vit Bobazon prosterné dans la poussière, qui essayait d’embrasser ses genoux. Ce bon garçon n’avait pas liberté complète de ses mouvements, parce qu’il avait fait un peu son tour d’Alcazar, et que ses poches trop pleines l’embarrassaient.
– O mon maître ! disait-il cependant avec des sanglots dans la voix, depuis deux jours je travaille pour vous gagner une honorable sépulture… Aurais-je pu garder sous mes yeux Micaja et Pepino, qui me rappelaient si cruellement votre souvenir ?… Je les ai vendus, seigneur Mendoze, et j’ai eu le malheur d’en perdre le prix dans cette bagarre… Il y a de nombreux malfaiteurs à Séville, seigneur Mendoze… Ce que j’ai vu me donne grande envie de retourner au pays.
Les miquelets et la garde espagnole vinrent se ranger en bataille devant le péristyle, où le roi tendit sa main au comte-duc en l’appelant son sauveur.
– Sire, répondit le ministre avec une orgueilleuse modestie, tout mon mérite est d’avoir eu cette idée d’enrégimenter les gueux de Séville. La postérité me tiendra compte de ce fait, je l’espère. Avec de la boue, J’ai fait de l’or.
Le roi passa, et la belle marquise, rassurée, lui dit à l’oreille :
– La postérité sera bien ingrate si elle ne s’occupe pas un peu de Sa Grâce à ses moments perdus.
Le roi sourit.
– Les criailleries de ces coquins, murmura-t-il, et leurs coups de mousquets auront éveillé Almanzor…
Puis, travaillant, lui aussi, pour la postérité, il prit une pose chevaleresque et enfla sa voix pour ajouter :
– Messieurs, reprenons notre bal !
On enlevait les morts et les blessés dans la cour.
– Qu’on fasse venir près de moi, ordonna le comte-duc, le roi des gueux, Esteban, et ce jeune gaillard qui a si vaillamment tenu tête aux desservidores !
Une demi-douzaine de grands d’Espagne s’élancèrent pour obéir à cet ordre. Chacun désormais faisait assaut de platitudes autour du ministre, rehaussé de dix coudées ; mais le saint Esteban et son aide de camp à la longue épée nue furent introuvables. Ils avaient disparu tous les deux.
Une heure après, les patrouilles parcouraient la ville tranquille et silencieuse. A la Grandesse, on faisait bombance aux frais de l’Etat. La charte des gueux, renouvelée et contre-signée par don Bernard de Zuniga, était affichée aux colonnes du Puchero. Ce jour devait marquer dans les annales de la gueuserie de Séville.
Pendant toute la soirée, le comte-duc eut plus de courtisans que le roi. La belle marquise lui sourit, le vieux Zuniga l’encensa. Tous nos hommes d’Etat, réunis autour de lui en phalange serrée, l’adorèrent comme un corps saint.
Vers minuit, il se retira pour ajouter à son manuscrit la page illustre qui devait raconter les événements de cette soirée. La duchesse l’attendait au seuil de son appartement.
– Ma fille, seigneur ! dit-elle seulement.
En quelques heures elle avait vieilli de dix années.
– Pendant que vous pleuriez, madame, répondit le comte-duc avec sévérité, j’agissais… Ce n’est pas à vos larmes que nous devrons le salut de ma fille.
La duchesse se pencha sur sa main et la baisa.
– Que Dieu vous bénisse, seigneur, murmura-t-elle.
Le comte-duc franchit le seuil de son cabinet de travail et referma la porte ; il était seul. Il respira l’air à pleins poumons, et sa poitrine sembla s’élargir.
– C’est bon, le triomphe ! pensa-t-il tout haut.
Celui-là n’avait même pas besoin de perroquet. Il chantait lui-même l’hymne de ses grandeurs.
Cependant, avant de quitter son royal soupirant, la belle et inhumaine marquise glissa ce mot, barbelé comme la flèche d’un Parthe :
– Reposez-vous, Sire, sous la haute protection du comte-duc !
Le roi se retira triste et soucieux. Avant de se mettre au lit, il dit à Michel Telles, secrétaire de ses ordres :
– Je veux que demain, à la première heure, Medina-Celi soit à mon chevet.
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