Chapitre 11 PREPARATIFS D’UN SIEGE
Mon Dieu ! oui seigneur mon gendre, disait le bon duc qui avait roulé sa bergère jusqu’à la croisée pour jouir des brises fraîches de la nuit : j’avais laissé Eleonor de Tolède jeune, accorte, rose, charmante ; j’ai retrouvé une respectueuse dame, frisant la quarantaine ; j’aurais dû m’attendre à cela…
– D’autant que, pendant quinze années, seigneur mon beau-père, vous aviez eu le loisir d’y songer mûrement.
– Eh bien ! oui… Mais les prisonniers restent jeunes… La vie retarde son courant, là-bas, derrière les murs épais de ces citadelles… Tel que vous me voyez, je m’émerveille après un long somme et j’ai vingt-cinq ans, ni plus ni moins, comme au jour où je m’endormis.
Le comte de Palomas but une ample rasade.
– A la santé de votre adolescence, beau-père, dit-il en riant ; ventre saint-gris ! vous êtes un joyeux convive !
– Vous plairait il, mon gendre, de parler un peu d’affaires.
– Je parlerai de tout ce que vous voudrez, beau-père, tant vous m’avez mis en bonne humeur.
– A merveille !… Ah ! quelle jolie famille nous ferons, mon gendre !
– Quand j’y pense, répliqua don Juan qui riait de tout son cœur, j’en ai les larmes aux yeux !
Le bon duc toussa et croisa ses jambes l’une sur l’autre en manière de transition aux choses sérieuses qui allaient se dire, puis il reprit d’un ton calme et rassis :
– Mon gendre, je voudrais savoir ce que vous prétendez en épousant Isabel Perez de Guzman, ma fille unique ?
– Je prétends me donner une femme jeune et charmante, un beau titre et la plus magnifique fortune qui soit en Espagne.
– Voilà qui est répondu admirablement !… Et, je vous prie, qu’offrez-vous en échange ?
– Mon amour, repartit don Juan d’un air goguenard.
– Après ?… fit sèchement le bon duc.
– Mon crédit à la cour…
– Après ?
– De par tous les diables ! voici que vous le prenez sur un singulier ton, seigneur !… Je suis le neveu du comte-duc !
– Moi, je suis un peu son parent, mon gendre. Ne vous fâchez pas et souvenez-vous que nous parlons affaires. Votre oncle m’a joué d’assez méchants tours autrefois.
– Il en a d’autres dans son sac, soyez certain de cela.
– Menacez-vous, mon gendre ?
– Du tout… Je parle affaires, pour obéir à votre fantaisie, beau-père.
Ils souriaient tous deux en se regardant. Il y avait vraiment de l’intelligence sur le joli visage du comte de Palomas. Quant au bon duc, la large régularité de ses traits grimaçait on ne peut mieux le scepticisme trop fin des physionomies diplomatiques.
– Pendant que nous soupions tranquillement, reprit ce dernier, avez-vous entendu ces bruits sourds et lointains qui semblaient venir de l’Alcazar ?
– J’ai entendu pour le moins une douzaine de mousquetades, le tocsin, et je ne sais plus quoi… Cela ne vous a pas fait perdre un coup de dent, beau-père.
– Ni à vous une gorgée, mon gendre !… Touchez-la !
– De grand cœur… et ne nous disputons plus, puisque nous sommes deux parfaits philosophes.
Ils échangèrent une poignée de main, après quoi le bon duc prononça d’un accent pénétré :
– Une chose impie que ces guerres civiles !
– Une mauvaise comédie, plutôt ! rectifia le jeune comte avec dédain.
– Au commencement de notre souper, reprit le Medina, vous avez reçu une lettre, mon gendre ?…
– Et vous aussi, beau-père.
– La mienne parlait d’affaires politiques.
– La mienne également.
– La mienne disait que votre oncle respectable, le très puissant comte-duc, branlait un peu dans le manche, passez-moi la trivialité expressive de ce mot.
– Je vous la passe, beau-père. La mienne disait : « La farce est jouée ; le roi en est le dindon. » – (Passez-moi donc l’irrévérence de ce terme). – Le comte-duc vient de monter au Capitole !
– Et la signature de cette lettre, mon gendre ?
– Lisez le nom qui est au bas de la vôtre, mon beau-père.
– Pedro Gil !… De qui se moque ce coquin ?
Don Juan alla prendre sur la table un flacon de rota et remplit le verre que lui tendait le bon duc.
– De vous, seigneur, répondit-il ; de moi, de tout le monde, et aussi de lui-même, sans qu’il s’en doute. Voulez-vous mon avis ? Ne jouons pas au fin l’un contre l’autre ; nous avons essayé de nous griser mutuellement, c’était un tort.
Cartes sur table, ventre-saint-gris ! je ne sais point de si gros mots qui puissent écorcher ma bouche en les prononçant, mon oreille en l’écoutant… Avez-vous dessein de me vendre votre fille ? Dites le prix bravement, je vous écoute.
– En conscience, prononça le bon duc avec gravité, vous avez, seigneur don Juan, un mérite au-dessus de votre âge. Je ne regrette pas la fermeté que j’ai montrée ce matin à madame la duchesse en défendant vos intérêts. J’avais entendu parler de vous, et quelque chose me disait que vous étiez mon homme. Stipulons, puisque vous le voulez… En épousant Isabel Perez de Guzman, vous avez espéré un titre de duc et une fortune royale… Vous aurez tout cela après ma mort.
– C’est trop juste, interrompit le jeune comte.
– N’est-ce pas ? mais je dois vous prévenir que je vivrai vieux.
– Dieu vous entende, beau-père.
– Très bien ! je ne parle même pas de certaines éventualités fâcheuses. On a vu des gendres fatigués d’attendre un héritage qui tardait trop à leur gré…
– Fi ! seigneur !
– Vous avez raison, il faut sous-entendre ces tristes côtés de notre nature humaine… J’ajoute seulement que, moi, je comprends tout, et que j’enverrais mon gendre à ses aïeux sans remords ni scrupules, s’il s’impatientait.
– A votre tour, menacez-vous, beau-père ?
– Je joue cartes sur table, mon gendre, comme vous m’y avez engagé, sans crainte d’écorcher ma bouche ou vos oreilles… Arrivons à l’article de l’acte de mariage déchiré…
– J’y ai réfléchi.
– Voyons le résultat de vos méditations.
– Le voici : j’enlève tout de même.
– A vos risques et périls ?
– Il n’y a ni risques ni périls… J’aime dona Isabel… En vérité, je me croyais à l’abri de ces maladies de jeunesse, mais l’amour est un petit dieu malin… Tous nos poètes l’affirment… Il a inventé un stratagème pour entrer dans mon cœur… Il a pris les traits de dame vengeance, sa cousine germaine…
– Je sais… Il y a un jeune gentilhomme d’Estramadure qui vous a mené rondement…
– Un superbe rustre !… Je lui fais l’honneur de le haïr. Si dona Isabel n’est plus l’héritière de Medina-Celi, c’est toujours une adorable fille qui ne déparera nullement la liste de mes maîtresses.
Le bon duc se redressa et mit ses deux poings fermés sur les bras de son fauteuil. Ses sourcils se froncèrent. Il prit cet air de dignité froide et hautaine, qui, en vérité, lui allait admirablement.
– Vous parlez de ma fille, seigneur don Juan, dit-il à demi-voix.
– Seigneur Hernan, répondit le comte de Palomas, je vous demande pardon de bon cœur, mais vous m’aviez aidé à l’oublier.
– Peut être… fit le bon duc en se radoucissant, peut-être… Nous devisons librement… Les jeunes gens d’aujourd’hui ne savent pas rester en deçà de certaines bornes… Vive Dieu ! mon respecté père vous aurait fendu le crâne jusqu’aux épaules pour moitié moins d’audace.
Je vous pardonne, don Juan ; vous ne pêchez que par la forme… les galantes manières s’en vont mourant. Nous savons faire pis que vous en gardant les apparences, mon gendre.
– Eh bien ! beau-père, faites-moi part de votre science. Je ne demande pas mieux que de garder les apparences en faisant pis.
Le bon duc rapprocha son fauteuil et prit une attitude de confidentielle familiarité.
– Posons la question sur son véritable terrain, dit-il ; de deux choses l’une : ou madame la duchesse abandonnera ses absurdes prétentions de résistance, ou elle continuera la guerre qu’elle m’a si imprudemment déclarée…. Est-ce bien cela ?
– Un dilemme parfaitement symétrique, seigneur.
– Dans le premier cas, dona Isabel est Medina-Celi comme moi, et vous devenez mon héritier légitime… Dans le second, dona Isabel n’est qu’une bâtarde, légalement parlant, et n’a aucun droit à mon héritage… Est-ce bien cela encore ?
– Admirable de logique !
– Eh bien ! mon gendre, il faut épouser dans les deux cas ; c’est indispensable, et c’est sans danger. Je le prouve. Ecartant la première corne du dilemme, qui ne présente aucune difficulté, j’arrive à la seconde qui semblerait militer contre le mariage avec une bâtarde… Mon gendre, je me sers toujours de ce titre parce que je suis certain de vous ramener à mon opinion… Ce qui vous effraye dans le mariage, c’est son indissolubilité. Intelligent et dépourvu de préjugés comme vous l’êtes, vous consentiriez à vous marier tous les jours, pourvu que chacune de ces unions fût brisée le lendemain… Est-ce vrai ?
– J’accorde cela.
– Eh bien ! l’acte d’Alphonse IX, de 1258, Si fortè vir nobilis, et le rescrit de Ferdinand IV, en date de l’an 1309, si je ne me trompe. De nuptiis, décident formellement votre cas ; la seconde corne du dilemme vous met dans la position d’un époux trompé sur la personne : mariage nul, de par le droit castillan, de par les coutumes aragonaises, et aussi d’après le droit romain, mon gendre.
Don Juan regardait le bon duc avec stupeur.
– Peste ! peste ! peste ! s’écria-t-il par trois fois ; le comte-duc, mon oncle, n’est que bachelier de Salamanque, vous êtes docteur en droit, vous, beau-père !
– Attendez seulement, répliqua Medina-Celi, et vous verrez ce que quinze ans d’études solitaires peuvent donner à un premier ministre !
– Vous auriez l’espoir ?…
Le duc mit un doigt sur sa bouche et tendit son verre.
– A boire, jeune homme ! reprit-il. Le sage se tourne du côté du soleil levant… On fait l’aumône à son parent ; mais on pousse son gendre ; c’est la famille, c’est le grand pacte de la conservation des races ! Réfléchissez à tout cela, si vous êtes capable de réfléchir, et menez votre barque comme vous l’entendrez… Avez-vous votre sauf-conduit ?
– Signé du roi, répondit don Juan.
Le bon duc se leva comme un grand seigneur qui donne congé à un visiteur attardé. Il fit quelques pas vers sa chambre à coucher.
Malgré son étourderie effrontée, le comte de Palomas réfléchissait, en effet. Il était venu, croyant avoir meilleur marché de cet homme. Il se sentait dériver malgré lui, loin, bien loin de ses insolentes fanfaronnades de la veille. Ses compagnons de la maison du Sépulcre n’eussent point reconnu leur don Juan dans ce jeune homme au regard hésitant, à la tenue embarrassée.
– Bonsoir, beau-père, dit-il d’un ton qu’il voulait rendre léger ; je vais enlever, épouser, divorcer… La lettre de César en trois infinitifs.
Au moment où il tournait la table, la porte donnant sur la galerie intérieure s’ouvrit brusquement, et la brune Encarnacion s’élança tout essoufflée dans la chambre.
Le duc était dans l’ombre à l’autre bout de la pièce.
– Enfin, je puis vous dire deux mots ! s’écria Encarnacion ; j’ai cru que le seigneur duc n’en finirait pas de souper !… Versez moi un verre de bon vin pour me remettre.
– Qu’est-ce donc, belle enfant ? demanda le Medina-Celi en se rapprochant.
Ceci fut prononcé du ton le plus doux et le plus galant. Cependant, la senora Encarnacion laissa tomber le verre que déjà elle tenait à la main, et recula de quelques pas en chancelant.
Elle s’appuya au dos d’un fauteuil pour ne point tomber à la renverse. Son visage était devenu tout blême, et ses yeux agrandis se fixaient sur le duc avec un indicible étonnement.
– Je croyais, balbutia-t-elle, j’avais vu… seigneur don Juan, quelques gouttes d’eau fraîche, je vais me trouver mal !
Comme le jeune comte n’obéissait pas assez vite, ce fut le duc lui-même qui prit sur la table un verre et une carafe. Encarnacion, à son approche, se mit à frémir convulsivement. Son regard exprimait une épouvante folle.
Le bon duc lui servit d’échanson ; elle porta le verre à ses lèvres, mais ses dents claquèrent contre le cristal.
– Remettez-vous, mon enfant, dit paternellement Medina-Celi.
– Ventre-saint-gris ! fit don Juan avec brusquerie, assez de grimaces, ma belle ! Tu croyais me trouver seul ici. Pourquoi ? je n’en sais rien ; mais don Hernan n’est pas si noir que tu le penses… M’apportais-tu des nouvelles ? parle sans crainte : nous sommes d’accord, nous n’avons point de secret l’un pour l’autre.
Encarnacion but une gorgée avec effort et poussa un long soupir.
– Vous êtes, je crois, la suivante de dona Isabel, reprit le bon duc ; n’ayez pas peur, je vous en prie, ma jolie fille. La terreur n’est pas le sentiment que je prétends inspirer aux dames…
Ces paroles encourageantes semblaient ne point rassurer la camériste. Ses yeux se détournaient malgré elle, et les paroles s’étouffaient dans son gosier.
Il n’y avait point à s’y tromper : ce n’était pas une comédie, bien que d’ordinaire Encarnacion fût capable de jouer toutes sortes de comédies.
Don Juan, pour le coup, éclata de rire.
– Ventre-saint-gris ! s’écria-t-il, voilà votre affaire trouvée, mon beau-père… et toi, fillette, si tu veux, ta fortune est faite !… Eleonor de Tolède a déchiré son acte de mariage. As-tu fait parfois ce rêve de t’entendre appeler madame la duchesse ?
– Seigneur comte, dit sèchement le Medina, n’oubliez pas que je ne suis point habitué encore aux belles façons des jeunes gens d’aujourd’hui… Je me donnerais peut-être le ridicule de m’offenser de vos paroles… Sachez seulement de cette aimable personne, je vous prie, quelle est la cause de sa frayeur.
Don Juan s’inclina avec une déférence moqueuse et reprit :
– Voyons, aimable Encarnacion, vous devez bien voir que le lion de cet antre est on ne peut mieux apprivoisé… Je suis un vieil ami, en voici un tout jeune… Qu’avez-vous encore à trembler ? Auriez-vous rencontré dans les corridors, déserts à cette heure, une ombre, une apparition, un fantôme ?
Les paupières de la soubrette battirent et sa tête ébaucha un signe affirmatif.
Le sourire galant du bon duc se glaça.
– Un fantôme ! répéta-t-il d’une voix légèrement altérée ; jeune fille, expliquez vous.
– Et d’abord, demanda Palomas, par quel étrange calcul avez-vous cru me trouver seul dans l’appartement privé du seigneur duc ?
– C’est le fantôme… articula péniblement la soubrette.
La physionomie de Medina-Celi se rembrunit davantage.
– Ah çà ! beau-père, s’écria don Juan qui l’examinait, vous le connaissez donc, ce fantôme ? ou tout au moins saviez-vous qu’il y avait un fantôme dans votre maison ?
C’était un terrain sur lequel il ne fallait point railler. Le sang monta au visage de Medina-Celi, tandis qu’il répétait d’un ton plein d’amertume :
– De mon temps, la mode n’était point à certaines plaisanteries. Nous n’étions pas des esprits forts… Nous ne faisions pas venir nos idées de France avec les plumails de nos feutres ou les dentelles de nos rabats… Interrogez la senora ; je désire être fixé… Vous entendez ; il m’importe de savoir précisément ce qu’elle a vu.
Don Juan retourna gravement vers la table, emplit un grand verre de vin de rota et le présenta à Encarnacion en disant :
– Vous avez beau être de méchante humeur, seigneur duc, voilà ce qu’elles entendent maintenant par ces mots : quelques gouttes d’eau. Vous allez voir comment on guérit les paralysies de la langue… Bois, belle petite !
Encarnacion lampa une ample rasade et fit claquer sa langue gaillardement.
– Eh bien ! dit-elle en fixant sur Medina un regard clair et hardi, pourquoi m’en cacherais-je ?… C’est vous que j’ai vu, seigneur.
– Comment ! moi !
– Vous en personne ! j’en ferais serment devant le saint tribunal !… et c’est justement parce que je vous ai vu que je suis venue ici, où je pensais rencontrer le comte de Palomas tout seul… car je ne croyais pas qu’un homme pût être double et se trouver à la fois en deux endroits différents.
– Voilà qui est clair ! murmura don Juan qui continuait de railler.
Le duc avait la tête courbée sur sa poitrine. Il gronda entre ses dents :
– Infâme coquin de Pedro Gil !…
– Vous dites ? demanda Palomas.
– Je dis, s’écria le duc avec colère, que cette fille est folle à lier !
– Par ma sainte patronne ! riposta Encarnacion qui avait recouvré toute la volubilité de sa langue, je ne sais pas, moi, si monseigneur a intérêt à me faire passer pour folle…
Qu’il le dise, je suis aux gages de la maison… mais il me semble que j’ai l’esprit présent, et je ne sens rien clocher dans ma cervelle… Je cherchais le comte de Palomas, qui a été poli et convenable avec moi ce matin ; j’avais quelque chose à lui dire en particulier, et comme je savais qu’il dînait en compagnie de notre maître, je me déterminais à le faire prévenir par un valet, lorsque… Mais est-ce déjà si fou, ce que je vous dis là, messeigneurs ?
– Non, répondit don Juan, c’est très sage. Continue.
Le bon duc haussa une seconde fois les épaules. Son air devenait de plus en plus morose.
– J’étais dans le couloir qui longe l’appartement de madame la duchesse, poursuivit la soubrette ; je veux mourir sans faire pénitence si je songeais au seigneur duc !…
Tout à coup une porte dérobée s’est ouverte… une porte que je ne connaissais pas… J’ai trouvé cela tout simple… Je n’ai eu qu’une pensée, c’est de m’applaudir de l’heureux hasard qui me permettait d’entretenir seul à seul le comte de Palomas.
– C’était donc bien le seigneur duc ? fit don Juan, le sourire aux lèvres.
– Qui sortait de chez la duchesse ? Oui, répondit Encarnacion.
– Beau-père, prononça tout bas Palomas, la situation se complique et devient délicate.
– Ignoble coquin de Pedro Gil ! grommela le bon duc au lieu de répondre.
Il avait le sang au visage, et ses mains se fermaient malgré lui.
Il se leva brusquement et gagna le buffet, où se trouvait une sonnette qu’il agita avec violence.
– Fi donc, opina don Juan, j’espère que vous n’allez pas faire un éclat.
– Je vais faire tout ce que je voudrai, entendez-vous ! répliqua le bon duc en proie à un accès d’extravagante colère. Que le diable vous emporte tous tant que vous êtes !… Ne pouvait-on me laisser en repos dans mon trou ?
– Au château de Alcala ? commenta Palomas ?
– La peste vous étouffe !… Il s’agit bien du château de Alcala… Dès le premier moment, j’ai flairé tous ces tracas… je voulais refuser… Ah ! s’interrompit-il en prenant sa tête à deux mains, si je sauve mes oreilles, ce scélérat de Pedro Gil sera pendu, j’en fais le serment !
Il se promenait à grands pas autour de la chambre.
– C’est tout de même bien étonnant… murmura la soubrette à l’oreille de don Juan.
Celui-ci lui fit un signe de se taire et demanda tout haut :
– Petite, qu’avais-tu donc de si pressé à me dire ?… Je t’autorise à parler devant le seigneur duc.
– J’avais à vous dire, répliqua Encarnacion, qu’il est temps d’entrer en campagne… Dona Isabel vient de nous donner congé à toutes deux…
– A toutes deux ?… répéta Palomas.
– A la fille de l’oïdor et à moi, s’entend… Je crois que cette senora Gabrielle est une rusée commère… Et je crois aussi que le jeune estremeno… vous savez, votre rival, lui tient au cœur.
– Comment sais-tu cela ?
– Comment sais-je le reste ?… Le seigneur Ramire a rôdé sous les fenêtres, et la fille de l’oïdor a de grands yeux bleus qui parlent…
Un domestique entra et dit :
– Sa Grâce a sonné ?
Le bon duc s’arrêta court dans sa promenade.
– Sa Grâce ! répéta-t-il. Ah ! le coquin !
Puis, s’adressant au domestique :
– Comment t’appelles-tu, toi ?
– Votre Excellence m’avait si bien reconnu ce matin ! Je suis Pedro Nunez…
– C’est bien !… tais-toi ! on a perdu le respect dans cette maison qui est restée si longtemps sans maître… Par tous les saints ! nous mettrons bon ordre à cela…
Ecoute moi et obéis, si tu tiens à ta peau ! Tu vas sortir par la grande porte qui donne sur la place de Jérusalem… tu vas aller jusqu’au parvis de Saint-Ildefonse… Là, à gauche de l’église, tu trouveras deux hommes déguisés en mendiants, tu diras : Saint-Esteban…
– Il se passe d’étranges choses dans la ville, murmura Pedro ; si on allait me prendre pour un conspirateur !…
– Butor ! je te chasse… Appelle un autre de mes serviteurs !
– Que Votre Excellence s’apaise ! j’exécuterai de point en point les ordres qu’elle voudra bien me donner.
– Je te le conseille !… Les deux hommes viendront à toi ; tu retourneras sur tes pas sans mot dire ; ils te suivront. Tu les amèneras jusqu’ici… Va !
Pedro Nunez sortit courbé en deux.
– Beau-père… voulut dire don Juan.
– Je ne suis pas tombé si bas qu’on le pense, Seigneur comte, interrompit Medina en proie à une agitation fiévreuse ; par les Sept douleurs ! je me tiens encore ferme sur mes jambes… Faites vos affaires et marchez droit !… J’ai besoin d’être seul.
– Ah çà, insista le comte, quelle mouche vous pique ?
Le bon duc lui montra la porte d’un geste impérieux.
– Allons ! fit don Juan, gardant héroïquement sa belle humeur. Viens, petite : le seigneur duc a des moments d’humeur noire… C’est le produit de sa dure et longue captivité… A vous revoir, beau-père.
Il ceignit son épée, posa son feutre de travers et passa le seuil en adressant un signe familier.
Celui-ci, resté seul, se laissa tomber de son haut dans un fauteuil.
– Coquin de Pedro Gil ! prononça-t-il pour la troisième fois sur un mode plus plaintif encore. Traître ! scélérat ! malfaiteur ! Voilà dix ans ! peut-être quinze ans… même davantage… que j’avais désappris à souffrir de l’estomac !… mes digestions se faisaient admirablement, mes nuits étaient tranquilles, je me levais le matin frais comme une rose. Eh bien ! je sens que ce misérable dîner ne passe pas… J’ai reçu un coup… Et c’est pour de pareils soucis que j’ai abandonné ma bien-aimée besace… Aurea mediocritas, si jamais il en fut ! je poignarderai ce Pedro Gil… je l’étranglerai de mes propres mains… je ne plaisante pas : il me faut une victime !
Il essuya son front en sueur et reprit :
– Medina !… un homme terrible ?… qui aurait tué le Cid comme une mouche ! Dieu vivant ! dans quel pétrin m’a-t-on fourré ! Un fantôme, a-t-elle dit ! un fantôme qui rôde du côté des appartements de la duchesse !… Ce sont les spectres de chair et d’os qui me font peur, à moi !… S’il allait venir…
Il sauta sur ses pieds, leste comme un acrobate.
On venait de frapper tout doucement à la porte extérieure.
Le bon duc fit en courant le tour de la table, et jeta à la ronde ses regards effarés.
La porte s’ouvrit. Pedro Nunez rentra suivi de deux hommes déguenillés, mais qui portaient leurs loques avec cette fière crânerie des gueux de bon aloi.
Le duc, qui semblait avoir voulu se faire de la table un rempart, les regarda d’un air satisfait. Son visage bouleversé reprit un peu de calme.
– Ce Gabacho est un solide gaillard, dit-il en les toisant de l’œil, et ce Picaros a des épaules de taureau, malgré ses cent ans !
– Entrez, mes bons amis, reprit-il tout haut, et toi, maraud, va t’en !
– Entends-tu, maraud, appuya Gabacho, qui drapa d’un geste superbe les débris de son manteau.
Pedro Nunez se hâta d’obéir et courut à la conciergerie, où le conciliabule des bons serviteurs était encore assemblé. Il raconta son aventure.
– Hommes, dit Catalina, bourrez les espingoles !
Dans la chambre du bon duc notre paire de gueux faisait son entrée.
– Comment cela va-t-il, depuis ce matin ? demanda Gabacho.
– O toi, que j’ose appeler mon maître et mon ami ! ajoutait le centenaire Picaros, que toutes les bénédictions du ciel descendent sur ta vénérable tête !… Tu as sauvé aujourd’hui l’antique monarchie espagnole, et quoique je ne comprenne pas bien comment tu es à la fois Medina-Celi et Esteban d’Antequerre…
– Que chante celui-là ? gronda le bon duc, dont le front se rembrunit encore une fois.
Gabacho déposa son bâton dans un coin et se mit bravement à table.
– Vous êtes le libérateur des gueux de Séville et l’ange gardien de Philippe IV, dit-il. On vous aurait fait quelque joli cadeau, si vous étiez resté dans la cour de l’Alcazar.
Il chargea son assiette de tout ce qui était à sa portée, et se versa un large verre de vin.
Puis il poursuivit la bouche pleine :
– On ne parle que de vous dans la ville… et ceux qui savent un peu la politique ne sont pas embarrassés pour dire le fin mot… Vous avez pris le nom et les habits de saint Esteban pour dépister le comte-duc…
– Moi !… fit le bon duc dont les yeux s’écarquillaient, j’ai pris le nom et les habits de saint Esteban ! Par le calvaire, vous me ferez perdre la raison !
Picaros étendit la main.
– Maître, dit-il avec douceur et noblesse, et très illustre duc ! J’ai bien vu que tu étais un peu exalté quand tu as assommé ce pauvre Caparrosa, qui croyait bien faire en brûlant la première amorce… Tu aurais pu frapper moins fort !
– J’ai assommé Caparrosa ! grommela le bon duc.
– Il était de la jeune école et ne respectait pas assez les anciens, reprit Gabacho après avoir vidé son verre ; mais le roi des gueux n’a pas droit de vie et de mort sur ses frères. Voyons, Picaros, à table !
Le bon duc pressa ses tempes à deux mains.
– Il y a donc un effronté misérable, commença-t-il, qui a osé jouer ce rôle de roi des gueux et voler le nom de saint Esteban !…
– Comment ! comment ! s’écrièrent à la fois Picaros et Gabacho.
– Quel temps ! quel siècle ! fit le Medina, en proie à une sincère et profonde indignation ; quelles mœurs !… que reste-t-il de sacré ?… Un duc qui s’abaisse à voler un pauvre malheureux mendiant !
Gabacho eût certes étouffé s’il n’avait saisi un flacon et bu à même.
Picaros poussait des exclamations de tragédie :
– O ciel ! qu’entends-je ?… En croirai-je mes sens ?…
Le bon duc donna sur la table un coup de poing qui fit sauter assiettes, verres et bouteilles.
– L’oïdor Pedro Gil était là, n’est-ce pas ? dit-il, comme si un trait de lumière l’eût frappé tout à coup.
Les deux gueux de la vieille école répondirent affirmativement.
– Je comprends tout ! s’écria le bon duc ; c’est une nouvelle machination de ce démon incarné ! Le Medina est roi des gueux, pendant que le roi des gueux est…
– Ah çà ! interrompit Gabacho, sommes-nous malade ?
– O mon maître très illustre ! ajouta le centenaire Picaros, avec respect, est-ce que la tête déménage ?
– Levez-vous ! ordonna le duc d’une voix tonnante ; voici le moment venu de mourir pour la défense de votre roi !
Gabacho repoussa son assiette, tandis que Picaros voûtait instinctivement son échine et ramenait ses épaules en dedans. Cet héroïque destin semblait leur répugner également à l’un et à l’autre. Gabacho fit un faux pas vers la porte, Picaros en risqua deux.
– Restez ! commanda le bon duc ; toutes les issues sont gardées. Si vous franchissiez le seuil de cette salle, je ne donnerais pas un maravédis de votre vie.
Ils s’arrêtèrent tous deux, frissonnants et tremblants sur leurs jambes. L’idée leur vint peut-être de résister : ils étaient deux contre un. Mais ce diable d’homme avait des épaules d’hercule, et la façon dont il avait traité Caparrosa dans la cour de l’Alcazar donnait la chair de poule à nos braves.
Le bon duc, au contraire, grandissait. Son agitation prenait des tournures épiques. Il avait la tête haute, le regard sombre et fier. Sa parole lente retentissait pleine d’emphase. Ses gestes eussent embelli une scène de tragédie.
– Votre silence est pour moi plus éloquent que de longs discours, dit-il ; je suis content de vous voir dans des dispositions pareilles. Du reste, je n’espérais pas moins de votre dévouement : vous êtes l’élite et la crème de la gueuserie andalouse. Barricadez ces portes ! roulez des meubles contre ces fenêtres ; je ne vous cache pas que nous allons soutenir un siège…
– O mon maître bien aimé ! insinua Picaros, ma prudence peut être utile dans le conseil, mais s’il s’agit d’un coup de main…
– Tais-toi, rusé compère… Tu ne connais pas ta propre valeur !
– Du diable si je suis bon pour semblable besogne ! dit à son tour Gabacho ; n’avez-vous point des valets pour soutenir vos sièges ou livrer vos batailles ?
– La paix ! tu te ravales !… Voyons ! à l’œuvre, ou je ne réponds plus de rien !
Les deux portes qui donnaient accès au dehors furent d’abord fermées à double tour, puis assujetties au-dedans à l’aide de deux barres de fer.
Nos deux braves y allaient mollement et le bon duc suait sang et eau pour aiguillonner leur paresse. On parvint cependant à rouler de gros meubles devant les fenêtres, qui furent en outre solidement recouvertes de leurs volets. Medina-Celi inspectait les travaux et mettait parfois la main à l’œuvre.
– Demain, il fera jour, disait-il cependant ; que nous parvenions seulement à passer la nuit sans encombre, tout est sauvé… Soyons fermes, mes enfants… Vous savez si j’ai du crédit à la cour.
Demain vous serez à votre choix, bourgeois de Séville ou fonctionnaires publics, car je ne sais pas mettre de bornes à ma reconnaissance.
– Y a-t-il des fonctions publiques où l’on n’ait rien à faire ; demanda Gabacho.
– Parbleu !… Du neuf ! Nous sommes à bout de nos peines !
– Moi, soupira Picaros, j’aimerais une retraite paisible, non loin des fraîches rives du fleuve, avec un verger modeste, des gazons fleuris et quelques animaux domestiques pour animer le calme de cet asile.
– Tu auras tout cela ! Du cœur à la besogne ! Dieu vivant ! Vous êtes d’honnêtes âmes ! Nous voici dans une forteresse ! toutes les issues sont closes !
Il se frotta les mains en contemplant d’un air satisfait son appartement barricadé.
– Aux armes, maintenant !
Pour le coup, Gabacho et Picaros échangèrent des regards qui parlaient ouvertement de révolte. Mais le bon duc était à l’une de ces heures où l’on ne connaît pas d’obstacle.
Il saisit d’une main le faux aveugle, de l’autre le centenaire de quarante ans, et les entraîna tous les deux, bon gré, mal gré, au pied d’un magnifique trophée qui ornait l’une des encoignures de sa chambre à coucher.
Il y avait là l’épée du grand marquis de Tarifa, la hache d’armes de Guzman le Bon, une zagaie conquise sur Boabdil au siège de Grenade, un cimeterre ayant appartenu au farouche Muley ; il y avait des armes à feu gigantesques et des hallebardes faites pour être maniées par des Titans. Le duc se jeta sur cet amas d’engins destructeurs comme sur une proie. Il arracha plutôt qu’il ne prit deux hallebardes ; il saisit des cimeterres et des épées à deux mains. Il choisit deux espingoles grosses comme des canons de huit livres de balles.
– Tenez ! criait-il en même temps, la sueur au front et l’éclair dans les yeux : pensez-vous que la garnison soit au dépourvu ? Mort du Sauveur ! mes camarades, nous mettrons de la mitraille dans les deux tromblons… assez de mitraille pour foudroyer un bataillon ! Ah ! ah ! de par le Calvaire ! ils n’ont qu’à venir !… Prends ce cimeterre, Picaros… Crois-tu qu’il y ait beaucoup de soldats comme toi dans l’armée de Philippe IV ?… Prends ce kangiar et aussi cette pique, au nom de tous les saints !… Glisse ces deux poignards à ta ceinture, Gabacho ! Sais-tu que tu es encore vert ? A toi cette bonne lame de Tolède, avec cette miséricorde et cette hache d’armes ! Munis-toi, par dessus le marché, de cette espingole, et vise à l’estomac, mon garçon… et tire vaillamment la languette !…
Moi, je vais revêtir cette cotte de mailles. J’aurai pour combattre au besoin ce casse-tête, cette épée castillane et ces deux pistolets évasés. Ventre-Mahon ! cet abject coquin d’oïdor ne se doute pas de ce que je lui prépare !…
– C’est donc Pedro Gil ?… commença Picaros.
– Demain, mon ami, demain ! interrompit Medina au comble de l’exaltation ; êtes-vous armés de toutes pièces ?… A vos postes ! Par saint Michel Archange ! le roi d’Espagne n’a qu’un gentilhomme étendu en travers de la porte de sa chambre à coucher… moi, j’en aurai deux… et de fiers garçons ! j’en jure par l’espoir de mon salut éternel !
Il les prit tous deux par la main et les tint à distance pour les passer en revue, armés qu’ils étaient de pied en cap. Puis il les ramena dans la salle où avait eu lieu le souper.
– Un flacon à chacun, continua-t-il en joignant le geste à la parole, mais n’en abusez pas ! Gardez vos mains libres et votre esprit présent… Toi, Gabacho, à gauche ; toi, Picaros, à droite… Restez debout ou couchez-vous, cela m’est bien égal. Vous êtes intéressés à vous garder, car le danger est commun… Bonne nuit, mes enfants, je vais dormir tranquille.
Il repassa la porte qui communiquait avec la salle à manger, et se garda de la fermer.
Puis tenant à la main sa lampe, il fit le tour de sa chambre à coucher, tâtant partout les lambris et les tapisseries, pour se bien convaincre qu’il n’y avait point d’issue secrète.
– Demain, il fera jour, répétait-il tout haut ; nous verrons si le roi paye ses dettes !
Mais tout bas, en revêtant la cotte de mailles qui devait protéger son sommeil, il ajoutait :
– Demain, je prends la clef des champs… Le coquin de Pedro Gil se débrouillera comme il pourra. Dieu vivant ! je crois que j’ai eu de l’ambition pendant vingt quatre heures ! Esteban, mon ami, l’ambition perd les hommes… Soyez matinal demain, videz la cassette du bon duc dans votre besace, décampez comme un joli garçon et allez goûter quelque part, en Navarre ou en Galice, le repos qu’ont mérité vos vertus !
Il se jeta tout cuirassé sur le lit, et dit à ses gentilshommes de la chambre, qui buvotaient pour se consoler :
– Veillez, mes braves… une nuit est bientôt passée !
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