‹ La Maison de PilateChapitre 12 sur 30 · Chapitre 12 LA FILLE DE L’OIDOR

Chapitre 12 LA FILLE DE L’OIDOR

C’était derrière ces fenêtres où brillait doucement, au travers des carreaux, la gaze blanche des draperies. En levant les yeux vers ces fenêtres, les cinq Nunez et le vieux Savien avaient dit :

– Notre senorita fait la prière du soir ; que Dieu garde le plus doux de ses anges !

Il y avait une lampe sur un guéridon massif de vieux style espagnol. Les lambris, tapissés de cuir largement historié et doré, renvoyaient par place la lumière discrète.

De grands vases rouges en terre de Tétuan se rangeaient en demi-cercle sur quatre ou cinq lignes superposées et formaient une odorante colline d’arbustes en fleurs.

Par les portes ouvertes, on apercevait d’une part la blanche retraite de dona Isabel, dont les croisées donnaient sur la place de Jérusalem, de l’autre le corridor conduisant aux appartements de la bonne duchesse.

Il était tard, aucun bruit ne montait plus de la ville endormie. A l’intérieur, le silence n’était coupé, à de longs intervalles, que par le cri des gonds rouillés et ne sachant plus virer sur leur axe. Toutes les portes allaient ainsi se fermant tour à tour. Il y avait déjà du temps que les pas du dernier valet attardé avaient éveillé l’écho sonore des galeries.

Dona Isabel était demi-couchée sur un lit de repos, au pied des arbustes fleuris. Sur la table, on voyait son livre d’heures ouvert et montrant les riches enluminures de ses marges, quelques feuillets de musique, et sa broderie où les fils de métal chatoyaient parmi les suaves couleurs de la soie.

Le costume de dona Isabel n’était point celui qui convient à pareille heure. Au lieu des vêtements légers et flottants qui laissent le corps libre pour le repos du soir, elle portait un juste de velours noir agrafé du haut en bas, sur lequel s’ouvrait un corsage à la turque, noir aussi, mais relevé par une garniture de microscopiques boutons en argent ciselé. Sa basquine longue se retroussait sur le côté, retenue par un lac de rubans, et découvrait ses petits pieds, chaussés de brodequins montants.

Une résille à mailles serrées emprisonnait l’abondante richesse de ses beaux cheveux, et se cachait à demi sous un énorme voile de dentelle dont les plis doubles se drapaient au loin sur le divan.

Ainsi s’habillaient les nobles voyageuses au temps de Philippe IV. Les coches et autres moyens de transport qui commençaient à se montrer en France étaient encore inconnus en Espagne. On n’allait en carrosse qu’à la condition d’avoir pour escorte un bataillon de valets armés jusqu’aux dents, et une avant-garde de piqueurs-pionniers pour écarter les roches, abattre les buissons et combler les fondrières.

Les routes ne se distinguaient de la campagne abrupte que par la fréquence des pièges à mules creusés par les soins des bandits de grand chemin.

Un métier presque aussi recherché que celui de gueux ou d’Alguazil !

Le plus court et le plus sûr était encore de voyager à dos de mulet ou à cheval. Quand on échappait aux mille embarras de la voie, on pouvait livrer bataille aux voleurs, ou marchander avec eux le droit de passage. Ces deux sortes de dangers une fois évités, il n’y avait plus qu’à composer avec l’hermandad, protectrice de la sécurité publique.

On citait des gens hardis et heureux qui avaient rapporté ainsi de Grenade à Séville ou de Madrid à Valladolid tous leurs membres, toute leur peau et une certaine portion de leurs bagages.

Mais on n’en citait pas beaucoup, et quiconque bouclait sa valise de voyage donnait son âme à Dieu après avoir fait son testament.

A l’autre extrémité de la chambre, debout et appuyée contre le haut dossier d’un fauteuil armorié, se tenait une jeune fille à la taille frêle et charmante, qui semblait attendre et rêver. Celle-là était dans l’ombre. La lampe trop éloignée n’envoyait à son visage que de faibles et vacillants reflets. On distinguait cependant sous sa coiffure de dentelle noire les masses abondantes et bouclées d’une merveilleuse chevelure blonde.

Elle était immobile. Vous l’eussiez prise pour une ravissante statue, sans les battements de son sein, qu’un soupir contenu soulevait par intervalles.

Un coup unique et retentissant sonna à l’horloge, dont le balancier patient grondait dans son armoire d’ébène.

– Onze heures et demie ! murmura Isabel.

– Vous appelez, Senora ? demanda l’autre jeune fille, qui sembla s’éveiller en sursaut.

Les sourcils noirs de la belle Medina se froncèrent, tandis qu’elle tournait son regard vers sa compagne.

– Je vous avais ordonné de suivre Encarnacion, dit-elle, pourquoi êtes-vous près de moi ?

La jolie blonde quitta l’appui du fauteuil, baissa les yeux et ne répondit pas.

– C’est Gabrielle, je crois, qu’on vous nomme, reprit la Medina dont la voix s’adoucit ; allez vous reposer, ma fille ; vos soins me sont désormais inutiles, et je désire être seule.

Au lieu d’obéir, Gabrielle fit quelques pas vers la table. Elle entra ainsi dans le cercle de lumière que rabattait le chapeau de métal suspendu au-dessus de la lampe.

Vous eussiez reconnu alors le riant et doux visage de la fille de Pedro Gil.

Seulement il y avait sur son front d’enfant un nuage de mélancolie.

– Ne m’a-t-on point trompée ? pensa tout haut la Medina. Est-ce un espion qu’on a mis à mes côtés, sous prétexte de me donner une suivante ?

Gabrielle avançait toujours.

Elle vint ainsi, d’un pas calme et lent, jusqu’au pied du lit de repos. Elle s’arrêta ; puis, fléchissant un genou elle baisa la main de la Medina.

– J’étais une toute petite enfant, murmura-t-elle, quand mon père m’éloigna de lui pour me renfermer au couvent de Badajoz.

Et pourtant, je me souviens des hautes tours de Penamacor, du grand jardin plein d’ombre et de touffes de fleurs bleues qui se balancent à la brise des soirs, le long des rives de la Mabon.

Dona Isabel la regarda avec étonnement.

– Et je me souviens de vous aussi, noble Senora, poursuivit la fille de l’oïdor comme si elle eût éprouvé un plaisir mêlé de tristesse à remonter ainsi le cours des années. Je me souviens de vos bontés et de vos caresses… Vous aviez un an de plus que moi : c’est beaucoup à cet âge… Pendant bien longtemps je n’avais qu’à fermer les yeux pour revoir votre angélique sourire… Vous, au contraire, vous avez oublié tout de suite la pauvre enfant que vous pariez comme une poupée et que vous aimiez comme un de vos jouets…

– Gabrielle, murmura la Medina, dont la mémoire s’efforçait, je me souviens bien… je pleurai quand on m’enleva ma Gabrielle.

Les larmes vinrent aux yeux de la fille de l’oïdor.

– Vous êtes bonne, Senora, dit-elle ; Dieu me garde d’accuser mon père… mais je sais qu’il vous a fait du mal, je sais qu’il vous hait… et moi je vous aime.

Cette dernière parole fut prononcée d’un ton si sincère et si doux, que la belle Medina ne put s’empêcher de sourire.

Mais ce fut un éclair. Elle tourna la tête et demanda :

– A quel propos me parlez-vous ainsi, ma fille ? Je suis lasse aujourd’hui, et je ne sais pourquoi j’ai une grande tristesse dans le cœur…

– Vous ne savez ?… répéta Gabrielle avec une inflexion de voix étrange.

Ses yeux, demi-clos et longs, fendus, étaient fixés sur ceux de la Medina, qui reprit sa posture nonchalante.

Il est des heures où quiconque veut entrer dans votre secret vous est suspect. Et certes, dans cette maison, la fille de l’oïdor n’était pas la première venue. Son nom seul et les liens étroits qui l’unissaient à Pedro Gil devaient faire naître le soupçon.

Isabel dissimula ses méfiances derrière un geste de fatigue et dit à Gabrielle :

– Plus tard, mon enfant, nous reprendrons cet entretien, mais, en ce moment, je n’ai qu’un besoin : être seule, afin de reposer.

– Appellerai-je Encarnacion pour votre toilette de nuit, senora ? demanda Gabrielle.

La Medina frappa du pied avec colère.

– J’ai parlé, prononça-t-elle sèchement, je suis habituée à être obéie.

Gabrielle s’inclina avec respect.

– Il ne me reste plus qu’a m’éloigner, dit-elle ; mais que ma noble maîtresse me pardonne ; cet entretien ne sera jamais repris… nous sommes à la dernière heure… plus tard, il ne sera plus temps !

Les yeux de la Medina interrogeaient malgré elle.

– Vous avez dit tout à l’heure, poursuivit Gabrielle : « J’ignore pourquoi j’ai la tristesse dans le cœur… » Moi, je le sais…

– Vous ! s’écria Isabel.

– Hélas ! Senora, moi aussi, je suis triste, bien triste… Hier, je ne savais que sourire, aujourd’hui j’ai pleuré… je pleurerai tous les jours et je ne sourirai plus… Mais ne craignez point que je vous fasse ici l’histoire de mes peines…

Il s’agit de vous. Vous ne savez, c’est vrai… mais vous vous sentez au bord d’un danger profond comme un abîme. La bonne duchesse, votre mère, vous a quittée ce soir en vous disant : « Tiens-toi prête… »

– Comment sais-tu cela, jeune fille ? demanda Isabel qui tremblait.

– « Tiens-toi prête, » répéta Gabrielle au lieu de répondre ; « tu partiras cette nuit. » Vous avez demandé le but de ce voyage… Et depuis que vous avez l’âge de parler et de penser, vous ne vous souvenez point d’avoir adressé à votre douce et tendre mère une question qui soit restée sans réponse… Pourtant elle a froncé le sourcil, et sa bouche a prononcé ces paroles sévères :

« Ne peux-tu avoir confiance et obéir ?… » Or, vous avez un secret, Senora, et votre mère l’a surpris aujourd’hui même…

– Tu m’épiais déjà ?

– J’étais la troisième, et ce n’était pas vous que je cherchais.

La voix de Gabrielle se fit plus sourde en laissant tomber ces dernières paroles.

Isabel avait les yeux baissés. Elle les releva avec une sorte de terreur farouche.

– Nous étions seuls tous trois… murmura-t-elle.

– Vous vous trompez, senora ; ils étaient deux de l’autre côté de la haie de buis…

Vous avez craint un châtiment, reprit-elle, car aimer est un crime, et votre secret, c’était de l’amour… Mais depuis que la noble Eleonor de Tolède vous a parlé avec cette rudesse austère, vous l’avez revue, et sur son visage pâli vous n’avez trouvé que miséricorde et douceur.

Vous avez passé deux longues heures auprès de son lit de souffrance ; vous avez suivi les progrès de la fièvre. Vous l’avez entendue qui disait : « Mon Dieu ! ne m’appelez pas à vous encore ; ces deux enfants ont besoin de moi !… »

– Tu étais là, jeune fille ! interrompit la Medina dont la paupière brûlante essayait de retenir une larme ; penses-tu que ma bien-aimée mère soit en danger de mourir ?

– Dieu la sauvera, senora ; j’ai fait un vœu…

– Toi, un vœu !… Pourquoi t’intéresses-tu à ma mère ?

Gabrielle eut un sourire mélancolique et charmant.

– Nous étions deux amies, là bas, dit-elle, dans la maison de mon père… Deux sœurs plutôt, car j’aurais donné mille fois ma vie pour Aïdda… Son père, comme le mien, menait une existence mystérieuse.

Ne vous étonnez plus, Senora, si j’ai pu soulever devant vous certains voiles ; on ne s’inquiétait point de moi parce que j’étais une enfant ; on parlait : j’ai souvent écouté d’étranges choses… Mais c’est d’Aïdda, ma compagne, que je veux vous entretenir… Nous restions ensemble tant que durait le jour, et Dieu sait où allaient nos longues causeries… Un soir, je me souviens de cela, ma sœur était triste et toute pâle. Nous vînmes à causer d’amour, sujet toujours nouveau, thème inépuisable, surtout pour celles qui n’aiment pas encore et qui bravent en riant le péril inconnu. Je ne sais comment cela se fit, la mélancolie d’Aïdda fut plus forte que ma gaieté. L’entretien s’assombrit. J’avais déjà le cœur serré, quand Aïdda me demanda : « Que ferais-tu, toi, Gabrielle, si tu aimais et si tu étais trahie ? »

– Comment puis-je savoir, répondis-je, puisque je n’aime pas !

– Ne devines-tu point ce que c’est que la jalousie ?

– Si fait, ma sœur ; il me semble que c’est un mal cruel.

– Cruel… oui… bien cruel ! répéta par deux fois Aïdda dont les yeux noirs lançaient de lugubres éclats.

Elle me demanda encore :

– Tu te représentes bien une rivale ?

– Certes.

– Une rivale heureuse ?…

J’eus comme un frisson dans le cœur. Aïdda poursuivit :

– Si tu avais devant toi ta rivale… heureuse, Gabrielle, que ferais-tu ?

– Je ne sais… et toi ?

– Moi, repartit froidement Aïdda, que je n’avais jamais vue ainsi, car ses prunelles brûlaient comme deux flammes au milieu de sa face livide ; moi, je la torturerais avant de la tuer !

Dona Isabel se souleva sur le coude. De vagues lueurs s’allumaient dans ses yeux.

– Cette Aïdda est fille de Maure ? dit-elle.

– Fille de Maure, mais chrétienne… Depuis que j’existe, Senora, je n’ai point rencontré d’âme plus loyale et plus généreuse que celle d’Aïdda, ma sœur ; mais elle m’aime… Moi qui n’aimais pas encore, je lui pris les deux mains et je lui dis : « Moi, ma sœur, je la fuirais victorieuse… si je la voyais vaincue ou menacée, je crois que ma colère tomberait… »

– C’est que vous n’aimiez pas… murmura dona Isabel ; si vous aviez aimé…

– J’aime, prononça doucement la fille de l’oïdor.

– Et vous rétractez vos paroles ?…

– Et je les répète, Senora… je n’aimerai qu’une fois…

– Ecoutez… elle est bien courte l’histoire de mon pauvre cœur… Elle commença hier, elle s’est terminée ce matin… Je l’ai vu, je l’ai adoré ; j’ai eu de lui un baiser sur le bout de mes doigts, avec un sourire… Ce sourire et ce baiser feront tous mes souvenirs ; ma vie n’aura eu qu’un jour. Mes radieux espoirs se sont évanouis en naissant, toute mon existence a vécu l’âge d’un rêve, quand j’ai compris qu’il ne pouvait m’aimer…

– Son cœur est à une autre ? demanda Isabel, intéressée à son insu.

– Tout son cœur !… et cette autre est si fort au-dessus de moi !… Mais revenons à mon vœu, Senora. Je voulais mourir… la pensée de ma mort séchait déjà mes larmes, lorsque je vis la bonne duchesse, votre mère… Je devinai le deuil qui emplit cette demeure, et je promis à Dieu de supporter ma souffrance s’il ramenait le bonheur dans la maison de la fiancée de don Ramire de Mendoze… »

– Ce serait lui ! s’écria Isabel en se redressant stupéfaite.

– Le jour où mon vœu sera exaucé, vous ne me verrez plus, Senora. Je disais à ma sœur Aïdda : « Je la fuirai victorieuse. » Ce que j’ai dit, je le ferai… Je sais un couvent silencieux et profond comme une tombe… Vous serez victorieuse, dona Isabel Perez de Guzman : je vous fuirai.

La Medina était Espagnole. Cette race vit d’orgueil. Il y eut je ne sais quelle nuance de fierté déplacée dans le compatissant regard qu’elle tourna vers Gabrielle.

Toute rivalité implique comparaison ; il lui déplaisait d’être dans un des plateaux de la même balance avec la fille de l’oïdor.

Ce fut l’affaire d’une seconde. La véritable noblesse de son cœur reprit bien vite le dessus. Elle tendit sa main à Gabrielle, qui la porta une seconde fois à ses lèvres.

– Vous êtes généreuse et bonne, ma fille, dit Medina, j’ai confiance en vous, malgré le nom que vous portez… Apprenez-moi ce que vous savez… Aussi bien l’heure passe, et peut-être les desseins de ma mère ont-ils changé.

Gabrielle secoua la tête d’un air de doute.

Le premier coup de minuit tomba du clocher de Saint-Ildefonse.

Un son de guitare vibra au loin. Il semblait partir des bosquets.

Dona Isabel se leva tremblante.

– C’est lui ! dit Gabrielle, qui essaya de sourire, mais dont la douce voix chevrota.

– Vous saviez qu’il devait venir ?

– Je le savais…

– Si ma mère venait maintenant !… dit Isabel, inquiète.

– Elle va venir… Le signal n’est pas pour vous ; il est pour Eleonor de Tolède.

– Pour ma mère ? Au nom du ciel, parlez ! je ne vous comprends pas.

Au lieu de répondre, la fille de l’oïdor tendit l’oreille vers la fenêtre ouverte, et se mit à écouter attentivement. Du côté de la place de Jérusalem, le cri du veilleur de nuit mourait au lointain ; vers le jardin, c’était au contraire le silence.

Mais de même qu’on aperçoit vaguement dans l’obscurité, si complète qu’elle soit, le mouvement et la forme des objets, de même parmi le silence le plus profond, l’oreille saisit parfois des vibrations sourdes et confuses, – des fantômes de sons, si l’on peut ainsi dire.

Ce n’était pas aux soupirs de la brise nocturne balançant doucement le feuillage des lauriers roses que Gabrielle prêtait ainsi une oreille attentive.

– Il y a plus de deux chevaux, murmura-t-elle, et il n’est pas seul dans le jardin !

– Je vous en prie… insista Isabel, expliquez-vous !

– Elle va venir ! répéta la fille de Pedro Gil ; elle a tardé jusqu’à cette heure, mais il faudra bien qu’elle parle.

C’étaient les murs d’un cloître qui vous faisaient peur, n’est-ce pas, senora ? Le silence de la bonne duchesse vous épouvantait… Elle va venir plus tremblante que vous, non point pour menacer et pour supplier… Elle va venir, elle a entendu le signal : don Ramire vous attend…

L’expression de la physionomie d’Isabel changea brusquement. Tout l’orgueil de sa race brilla dans son regard fixe et froid.

– Quel rôle jouez-vous ici, jeune fille ? prononça-t-elle avec dédain.

– Vous m’avez interrogée, senora. Je vous réponds que votre noble mère a choisi Mendoze pour votre protecteur… Ce voyage est un enlèvement…

Les deux mains d’Isabel pressèrent ses tempes.

– Et c’est ma mère !… commença-t-elle.

Puis, se reprenant et retrouvant toute sa fierté :

– Tu mens !… Tu es la fille du serviteur infidèle… Je devine derrière tes tromperies quelque misérable trame… Tu as feint d’aimer et de te sacrifier pour conquérir tout d’un coup ma compassion et ma tendresse… Nos ennemis t’ont dit : « Elle est jeune, elle est éprise : tu n’auras pas de peine à l’entraîner, si tu lui jettes pour appât le nom de Mendoze… » Ils n’ont oublié qu’une chose, c’est le nom que je porte… Je suis la Medina-Celi, ma fille ! Va leur dire que ma noblesse est un rempart contre la trahison.

Le vent des nuits apportait un second accord de guitare.

– Va ! répéta Isabel ; ils attendent en vain…. Si ma mère chérie venait elle-même en ce moment me confirmer tes paroles, je dirais que Dieu l’a frappée et qu’elle a perdu la raison !

Gabrielle avait croisé ses bras sur sa poitrine. Ses yeux charmants exprimaient une sorte de respectueuse pitié.

– Et si vous n’étiez plus la Medina-Celi ? prononça-t-elle si bas qu’Isabel eut peine à l’entendre.

Les yeux de celle-ci s’ouvrirent tout grands, et une pâleur mortelle envahit son visage.

Une voix sourde et brisée s’éleva vers la porte de l’appartement de la bonne duchesse.

– Ta mère n’est pas folle, disait-elle, et ta mère t’ordonne de partir… Tu n’es plus l’héritière des ducs… Tu es la fille d’une pauvre femme trop faible pour défendre son enfant.

Isabel essaya de se mettre sur ses pieds, mais elle retomba paralysée.

Son œil distendu se fixait sur le seuil où Eleonor de Tolède, livide comme une morte et appuyée des deux mains aux montants de la porte, se tenait debout.

– Enfant, reprit celle-ci avec effort, j’ai donné ma gloire pour ton salut… j’ai déchiré le contrat qui me faisait la femme légitime du premier gentilhomme du royaume, afin de garder sur toi mon autorité de mère qui te protège et te couvre… si Dieu me punit, je demande à sa miséricorde que le châtiment ne me vienne pas par toi.

– Ma mère ! ma mère ! balbutiait Isabel, dont les sanglots éclataient, n’ajoutez pas un mot. Je vous crois et je vous bénis !

La duchesse voulut lui tendre ses bras, mais elle chancela dès qu’elle n’eut plus l’appui des montants de la porte. Isabel s’élança pour la soutenir.

– Si tu me crois, et si tu me bénis, ma fille, poursuivit Eleonor de Tolède, en couvrant de baisers le front que la senorita cachait dans son sein, il faut m’obéir, car l’heure presse. J’ai mis longtemps à venir de ma chambre à coucher jusqu’ici.

– C’est donc bien vrai ce qu’elle me disait ? murmura Isabel en montrant la fille de l’oïdor.

La duchesse, épuisée par l’effort qu’elle venait de faire, fut quelques secondes avant de répondre. La fièvre tachait de rouge ses joues blêmes. Dans les mains d’Isabel, ses mains se glaçaient et brûlaient tour à tour.

– Cette jeune fille ?… dit-elle enfin : ma pauvre tête est bien faible, et il me semble parfois que mes idées s’égrènent comme les perles d’un collier dont le fil serait rompu… cette jeune fille m’a remis une lettre signée d’un nom bien cher et qui me dit d’avoir confiance… La Vierge sainte aura pitié de nous, mon Isabel… Le pavé, la poussière des chemins, tout vaut mieux pour toi que cette maison déshonorée et maudite. N’ai-je pas entendu le troisième signal ?

– Vous l’avez entendu, noble dame, répondit Gabrielle, qui avança de quelques pas, tenant la mante et l’aumônière d’Isabel.

Eleonor de Tolède colla ses lèvres sur le front de sa fille.

– Il faut partir, dit-elle, je l’ai jugé : c’est un cœur loyal. Porte-lui le baiser de sa mère, car je l’ai déjà nommé mon Ma…

Adieu, toi qui aurais été l’amour de mon Hernan ! adieu, trésor de mon cœur ! Mon cerveau est en feu et parfois d’éblouissantes espérances me bercent comme une ivresse. Va-t’en, je t’en prie, je te l’ordonne…

– Je vous guiderai jusqu’à Votre lit, ma mère, dit Isabel dont les joues s’inondaient de larmes ; vous chancelez…

– Va-t’en, mon âme chérie ! pas une minute de plus sous ce toit qui appelle la foudre !… Je regagnerai mon lit sur mes genoux et sur mes mains. Va-t’en… et sois bénie comme tu es aimée !…

Elle fit un signe. Gabrielle jeta la mante sur les épaules de sa jeune maîtresse, et l’entraîna.

Dona Eleonor tomba prosternée. Ses mains jointes et frémissantes se tendirent vers le ciel, pendant qu’une muette prière montait de son cœur et s’étouffait avant d’arriver à ses lèvres.

La nuit était chaude et orageuse. La lune à son premier quartier déclinait au couchant, entourée de petits nuages tumultueux. Vous eussiez dit une blanche barque, sans mâts ni voilures, qui fendait, poussée par une force invisible, les vagues amoncelées au devant de sa proue d’argent.

Le vent se plaignait dans les arbres du jardin de Pilate. A de larges intervalles, le lion blessé de la fontaine de Cid-Abdallah laissait choir une goutte d’eau qui tombait dans le bassin de marbre en rendant un son grave.

La ville dormait. On entendait par bouffées rares et lointaines – et c’était la seule voix de la cité – cette grêle et sempiternelle harmonie qui passait, toutes nuits durant, par les fentes des croisées closes de la maison du Sépulcre.

Chez maître Galfaros, c’était comme chez le roi : on dansait, malgré l’émeute et les arquebusades.

Le terrain poudreux qui entourait l’abreuvoir de Cid-Abdallah était désert. Nulle lueur n’apparaissait aux fenêtres de la maison de Trasdoblo, située derrière les grands appentis où ronflaient les bœufs destinés au sacrifice.

Au milieu de cette silencieuse solitude, deux hommes vêtus de lambeaux aux couleurs bizarres et tranchantes débouchèrent par la ruelle qui rejoint la place de Jérusalem en tournant autour de la maison de Pilate. Nous connaissons cette voie pour l’avoir suivie le matin de ce jour, en compagnie de Bobazon, le bon serviteur, conduisant Pepino avec Micaja, et pleurant son jeune maître.

Nos deux hommes étaient faciles à distinguer, malgré l’ombre qui descendait des terrasses de Pilate. Ils tranchaient en brun sur le sol blanchâtre, et nous eussions pu les reconnaître pour ces deux étranges créatures aux mouvements de chacals qui s’étaient glissées vers l’abreuvoir pour enlever les sacs de son, en même temps que la fameuse litière portée par deux jeunes filles, sortait des ruines du quartier incendié.

Cette nuit, comme le jour précédent, ils allaient à pas de loup, flairant au vent et s’arrêtant l’oreille contre terre pour écouter.

– Passe à gauche de la fontaine, dit Ismaïl en arrivant aux abords de l’abreuvoir ; moi, je vais aller à droite… J’ai trouvé parfois des chrétiens endormis sur le marbre.

– Les chrétiens se méfient, répondit Sélim, l’autre gitano ; nos femmes sont maigres, et les petits mourront de faim.

Ils tournèrent en rampant l’immense auge de pierre : deux couleuvres roulant dans la poussière eussent fait plus de bruit.

– Personne ! gronda Sélim.

– Personne ! répéta Ismaïl.

Et tous deux :

– Les chrétiens se méfient !

Ils s’assirent côte à côte sur la margelle du bassin. Leurs jambes, longues et maigres, portaient leurs genoux à la hauteur du menton. Ismaïl reprit :

– Ce Trasdoblo est fort comme un taureau.

– Et il a beaucoup de serviteurs, ajouta Sélim.

Il y eut un silence. Sélim se dit avec un gros soupir :

– J’ai vu trois de nos frères au gibet de la barbacane !

– Faut-il rentrer encore les mains vides ! grommela Ismaïl, dont les dents claquaient.

Tous deux se levèrent. Ces gitanos, plus poltrons que des lièvres, volent toujours et ne volent qu’en tremblant.

Ismaïl et Sélim se reprirent à ramper dans la direction de l’établissement de Trasdoblo.

– Est-tu bien sûr que le caillou est entré dans la gâche ? demanda le premier, chemin faisant.

– Je voudrais être aussi sûr d’emmener un bœuf sans encombre jusqu’à Triana, répondit le second ; le pène ne peut plus s’engager… il n’y aura qu’à pousser…

Ils arrivaient à l’enclos.

Ismaïl se colla au mur, à gauche de la porte ; Sélim, à droite. Tous deux grelottaient par cette nuit tiède.

– A toi ! murmura Ismaïl.

– A toi ! riposta Sélim.

– Puisque tu as mis le caillou…

– Puisque tu n’as encore rien fait…

– Lâche ! fainéant !

– Bête inutile !

Leurs dos voûtés se redressèrent, et des couteaux brillèrent dans leurs mains.

Mais ces sauvages ne frappent que les désarmés. Quand chacun d’eux vit que son adversaire était sur ses gardes, la colère de chacun d’eux tomba ; les lames disparurent sous les guenilles.

– Si tu me tuais, frère, dit Ismaïl hypocritement, ta femme et tes enfants auraient-ils à manger pour cela ?

– Et toi, frère, repartit Sélim, connais-tu quelqu’un qui voulut t’acheter ma peau ?

Ils se rapprochèrent de la porte et collèrent ensemble leurs oreilles, habituées à saisir au loin le plus imperceptible son. Aucun bruit n’éveilla leur défiance.

– Allons ! firent-ils en même temps.

Et tous deux poussèrent la porte d’un commun effort.

Il n’y avait pas besoin de cela. Le battant libre roula sur ses gonds, et nos gitanos, entraînés par leur élan, firent une demi-douzaine de pas à l’intérieur de l’enclos. Une masse noire qui formait une sorte de mur derrière la porte s’ouvrit pour les laisser passer.

Sélim râla sous une main robuste qui lui écrasait la bouche ; Ismaïl ne put jeter qu’un cri de détresse.

Ils gisaient déjà bâillonnés dans la poussière.

– Bonne aubaine pour la potence ! dit une voix dans cette sombre cohorte qui était redevenue immobile.

– Chut ! fit une autre voix ; le signal est donné, là-bas, dans le jardin ; nos amoureux vont venir d’un moment à l’autre… Pas un mot, si nous voulons les avoir !

– Un accord de guitare ! reprit la première voix qui raillait ; ces provinciaux sont tous des poètes !…

– Silence, au nom du diable ! seigneur comte !

Mais le seigneur comte avait fait diète de paroles trop longtemps, à ce qu’il paraît, son bavardage rentré l’étouffait.

– Oïdor, demanda-t-il, as-tu mis deux ou trois flacons de Rota dans les valises ?… La première heure du voyage sera triste, et nous aurons grand besoin d’un peu de gaieté.

Parmi les alguazils, car cette noire armée, en embuscade derrière l’enclos de Trasdoblo semblait entièrement composée d’alguazils enveloppés dans leurs manteaux de nuit, il y avait un grand et fort gaillard, dont le sombrero rabattu dépassait tous les autres feutres. Il sortit des rangs et mit sa main sur l’épaule de celui qu’on appelait seigneur comte.

– Don Juan de Haro, dit-il froidement, c’est moi qui ai vu ta fortune dans les astres, j’ai fait de toi, bâtard sans nom, un grand d’Espagne… Laisse-là ton épée : je suis Moghrab.

– Ah ! ah ! fit le jeune comte en riant, c’est toi, sorcier, qui as prédit à don Bernard de Zuniga, mon vénérable oncle, que je serais favori du roi ?

– C’est moi… Et je ne t’ai pas encore demandé mon salaire.

– Païen, mon ami, grand merci pour le crédit que tu me fais !… mais ta main est de plomb, retire-la !

– Don Juan de Haro, poursuivit Moghrab, chaque parole de ceux qui ont le don de prophétie est une gageure… S’il ne faut que te bâillonner pour t’empêcher de jeter à terre follement le gain assuré de notre partie, je te préviens que je suis ici le maître, et que le bâillon d’un gitano peut servir à un comte.

– Oses-tu bien mécréant !… s’écria Palomas furieux.

Mais il sentit les rangs des alguazils se fermer autour de lui, et Pedro Gil lui dit à l’oreille :

– Celui-là fait toujours plus qu’il ne promet. Il est l’homme du comte-duc… et que serions-nous sans le comte-duc ?

Palomas murmura une menace, puis se tut.

Ce profond silence, rompu depuis quelques secondes, régna de nouveau autour de l’abreuvoir.

Mais nous ne pourrions plus ajouter le mot solitude. Il y avait désormais un témoin curieux et attentif sur la place qui entourait la fontaine.

Au cri de terreur poussé par Ismaïl le gitano, la poterne du jardin de Pilate, située juste en face des hangars de Trasdoblo, avait tourné doucement sur ses gonds. Dans l’entre-bâillement, une tête ronde et chevelue s’était glissée, explorant le terrain à l’aide de deux gros yeux inquiets.

Le corps trapu et court auquel appartenait cette tête ronde restait dans le jardin. Une de ses mains, large comme un battoir, tenait une miche de belle taille sur laquelle s’étalait une bonne tranche de lard ; autour de l’autre main, deux bridons de cuir s’enroulaient.

– Que diable est-ce cela, Micaja, mon garçon ? disait-il tout bas ; as-tu entendu, Pepino ?… Mais allez donc voir ! Les deux bêtes gloutonnes se bourrent d’herbe et de camomille comme si elles n’avaient pas mangé depuis trois jours !… Ma parole ! on aurait juré qu’ils égorgeaient un homme ici près… Méchant endroit que cette mare ! mauvais pays que cette ville ! j’en ai vu assez pour souhaiter d’aller ailleurs !…

Il prêta l’oreille. L’enclos du boucher empêchait les voix d’arriver jusqu’à lui. Cependant, de temps à autre, notre homme percevait un sourd murmure.

– Jamais je n’ai connu d’animaux pour faire un bruit pareil en mâchant leur nourriture ! reprit-il avec mauvaise humeur ; y a-t-il besoin de tant de tapage pour avaler du foin vert ? Voyons, Pepino ; tu es l’aîné, donne l’exemple à Micaja et mange honnêtement. M’entendez-vous jouer des dents, moi qui ai pourtant bon appétit ?

Ces réprimandes, appuyées de deux coups de pied, donnèrent à penser à Pepino, doyen d’âge, et au jeune Micaja. Ils allèrent brouter un peu plus loin. Notre Bobazon mit alors tout son corps en dehors, et posa son chapeau de travers pour former un cornet acoustique.

Mais Moghrab venait de traiter le seigneur comte de Palomas à peu près comme Bobazon en avait usé avec ses deux bêtes, et il avait obtenu le même résultat.

On ne faisait plus aucun bruit dans l’enclos du boucher. « – Je me serai trompé, pensa notre paysan d’Estramadure : j’ai martel en tête et je crois sans cesse entendre ou voir des choses extraordinaires. L’expérience aurait dû cependant me guérir… Cet étourneau de Mendoze se porte aussi bien que moi, et je l’ai pleuré pour mort… Oh ! oh ! si jamais je prends femme, là-bas de l’autre côté de Badajoz, j’aurai de quoi raconter aux petits enfants. Saint Jacques de Compostelle ! la drôle de bagarre, dans cette cour du palais !… et encore dans le quartier des gueux !… Y a-t-il beaucoup de gens d’esprit qui s’en seraient tirés aussi bien que moi ?… Foin des pleutres qui se noient dans leur crachat !… Moi je n’ai qu’un tour dans mon sac ; c’est de faire l’homme d’importance quand je sens le roussi… mais le tour est bon, et si jamais j’en ai l’occasion, j’en ferai voir au roi… Et pourquoi non ?… l’enfant joue avec le gland qui deviendra un chêne…

Il coupa une bouchée de miche épaisse de quatre doigts et la graissa de lard avec sensualité, puis, la bouche pleine et réprimant un malicieux éclat de rire :

– Le Mendoze m’a dit : « Il me faut deux bons chevaux ; tiens, voilà quarante pistoles… » Où prend-il son argent, ce mignon ? Dieu le sait. Il est peut-être moins nigaud qu’il n’en a l’air… Trinité sainte ! c’est Micaja qui a été content quand je l’ai tiré de ce taudis… et Pepino, donc !… J’en avais le droit, puisque j’avais vendu ces deux pauvres amis à la confrérie des gueux et que je fais partie de la confrérie… et quand à Mendoze, mon maître, s’il n’est pas content, c’est qu’il n’a pas de cœur : on aime toujours à retrouver d’anciennes connaissances.

Bobazon frappa tout doucement sur le boursicot qui pendait à sa ceinture, en dedans de ses chausses.

– Cela s’arrondit ! prononça-t-il avec un inexprimable accent de tendresse : cela se pelote… c’est le pain de mes vieux jours et le bien-être de toute ma petite famille !…

– Tiens ! tiens ! s’interrompit-il, voilà bien ce qu’ils diront tous, là-bas, Félix, Bonifaz, Zaime, Benito, Crabron, Cristina, Genuefa et dame Carlotta, la duègne de notre défunt alcade : « Tiens ! tiens ! voici le seigneur Bobazon qui a fait fortune à la cour ! Il a de quoi acheter tout le pays, le seigneur Bobazon ! Il est jeune encore et bien tourné… quelle fille noble aura la chance de devenir la senora Bobazon ? »

A quelques cent pas de lui, sous l’impénétrable couvert des bosquets de Pilate, un accord de guitare vibra fortement.

Il eut un sourire dédaigneux et haussa les épaules.

– Non, non, non, dit-il par trois fois, ce n’est pas moi qui ferai la folie de tomber amoureux…. J’ai l’exemple de mon maître Mendoze, qui est devenu le roi des nigauds depuis que l’amour lui a tourné la cervelle… Mon père disait : « Les écus courent après la première pistole… une aubaine en appelle une autre ». Depuis que j’ai fait ce bon marché au pays, les douros pleuvent dans mon sac… Voici Pepino et voici Micaja ! je les ai vendus trois fois chacun, quoiqu’ils ne m’aient rien coûté… mais la plus innocente des femmes me vendrait à mon tour. Je resterai garçon.

Il préparait en ce moment la dernière tranche de sa miche et la dernière bouchée de son lard, avec le même soin sensuel qu’il avait mis pour les premières. Ce fut avec un plaisir nouveau qu’il les engloutit dans sa large bouche.

– J’en connais diantrement qui se reposeraient maintenant, reprit-il ; la soirée est chaude et j’ai sommeil… Mais j’ai aussi de la besogne ; il faut que je sache un peu ce qui se passe ici près… Bien m’en a pris déjà d’écouter et de voir… Un secret est comme un lièvre dont il suffit d’entrevoir le bout de l’oreille… Je n’ai pas un seul de leurs secrets, moi, j’ai mes poches pleines de bouts d’oreilles. Broute, Micaja ; prends ton repas, Pepino. S’il arrivait malheur à mon jeune maître, je vous revendrais demain… Faites-vous de belles panses, mes bijoux, pour augmenter d’autant le magot du seigneur Bobazon !…

Il passa les bridons dans la fourche d’une branche morte, et s’enfonça dans le fourré, à pas de loup.

En quittant l’Alcazar quelques heures auparavant, Mendoze s’était absolument refusé à prolonger la reconnaissance entamée par le fidèle Bobazon. Bobazon, toujours docile, essuya ses larmes et suivit son maître à distance. Mendoze et le saint Esteban, roi des gueux, étaient sortis ensemble par la porte des Bannières. Ils marchèrent longtemps côte à côte, dans les rues étroites et sombres qui entouraient alors le palais des Césars.

Ils avaient profité du tumulte pour s’éloigner inaperçus. Ils évitaient la foule qui suivait les grandes voies en repassant bruyamment les faits de la soirée.

Nous n’avons pas besoin de dire que notre Bobazon était tout oreilles, mais chaque fois qu’il essayait de se rapprocher, la voix sonore et grave du roi des gueux lui ordonnait de se tenir au large.

Les deux compagnons s’entretenaient d’ailleurs tous bas. Bobazon, malgré sa bonne envie, ne put saisir que les derniers mots de leur conversation.

– Ami Mendoze, disait le saint Esteban, les voiles vont tomber et vous ne resterez pas longtemps dans les nuages… L’homme qui vous a renié ce matin vous tend la main ce soir et vous appelle son fils chéri ; n’essayez pas de trouver le mot de cette énigme. Vous êtes de ceux qui ont leur étoile au ciel… Le danger est autour de vous, mais vous avez bonne âme et bon bras… Souvenez-vous que le père de celle que vous aimez n’a que six mots dans sa devise : Mas el rey que la sangre !…

La voix du sang vous parlera bientôt peut-être ; écoutez la voix de l’honneur… allez à votre devoir et que Dieu vous garde !

Le saint Esteban disparut à l’angle d’une ruelle, et Mendoze revint vers Bobazon. Celui-ci put remarquer que son jeune maître était en proie à une grande agitation. Il n’osa interroger, bien que les paroles de la devise si connue lui donnassent fort à supposer.

Il était tard. Mendoze, pensif et comme absorbé, suivait au hasard la rue où le saint Esteban l’avait quitté, lorsque le carillon sonna onze heures de nuit.

– Dans une demi-heure, dit-il en s’arrêtant brusquement, il faut que tu sois avec deux bons et forts chevaux à la poterne du jardin de Pilate qui donne sur l’abreuvoir de Cid-Abdallah. Tu trouveras la poterne entr’ouverte ; tu feras entrer tes chevaux et tu attendras.

L’or chantait dans la poche de Mendoze ; Bobazon tendit la main et reçut une poignée de pistoles.

C’était, en son genre, un esprit droit, à qui l’idée venait tout d’une pièce. Il partit en courant pour témoigner son zèle. Au détour de la rue, il s’arrêta net et se mit à marcher doucement, allure qui convient aux méditations fécondes.

Micaja ! Pepino ! pauvres exilés des fraîches prairies que verdit le cours sinueux de la Mabon, vous dormiez dans un coin de Puchero, près de vos mangeoires vides, le flanc sur la terre dure recouverte de quelques brins de paille ! vous rêviez sans doute aux gras pâturages de l’Estramadure ; vous hennissiez au souvenir de ces plaines immenses où les juments foulent indolemment l’herbe humide et longue !

Deux coups de pieds vous éveillèrent. Vous connaissiez ce langage et ces caresses. Vous vous dressâtes sur vos jambes maigres avec une docilité résignée, et vous tendîtes vos têtes tristes, que Bobazon coiffa du bridon volé en même temps que vous-mêmes.

Les gueux buvaient et festoyaient à l’autre bout du Puchero, célébrant la victoire de la confrérie réintégrée dans ses droits et privilèges.

Bobazon regretta sincèrement sa part du festin, mais le devoir avant tout ! Il monta sur Pepino et tint Micaja par la bride. A ceux qui lui demandèrent : « Où vas-tu ? » il répondit d’un ton de mauvaise humeur :

– Les chevaux sont comme les hommes, ils ont besoin de manger. Pensez-vous que des bêtes pareilles, habituées à être choyées, peuvent se passer de l’abreuvoir ?

Une fois hors de l’enceinte de la Grandesse, il prit le trot et put arriver à l’heure dite à la poterne qui était entr’ouverte. Il entra et attendit.

Mendoze devait être là, sous le couvert ; Bobazon le sentait ; mais il n’acquit une certitude qu’après le douzième coup de minuit tinté aux horloges des alentours. Ce fut alors seulement que le premier accord de guitare résonna sous les bosquets.

– Nous y voilà ! pensa Bobazon en tirant son souper de sa poche. Jusqu’au cou dans la chevalerie ! je suis l’écuyer de don Quichotte… Songeons à nous entretenir l’estomac en attendant notre île !

Il y avait entre les signaux de longs intervalles. Ce fut seulement quand son repas fut fait, solidement et à loisir, que notre Bobazon songea à satisfaire sa curiosité intéressée.

Dès les premiers pas qu’il fit sous le couvert, la chair de poule lui vint, parce qu’il entendit autour de lui les feuilles sèches bruire. La nuit était fort noire sous ces épais ombrages, mais de temps en temps la lumière de la lune argentait quelque étroite éclaircie. Bobazon se guidait par la connaissance sommaire qu’il avait prise du terrain dans la matinée, en regardant par la grille ouverte sur la rue. Il cherchait à tâtons ce pavillon mauresque d’où partait une large route qui descendait vers la maison de Pilate. Mais la nuit change singulièrement l’aspect des lieux accidentés et boisés. Au bout de trois minutes, le prudent Bobazon errait à l’aventure.

Au bout de cinq minutes, il eût été incapable de retrouver son chemin pour regagner la poterne. Ce fut du reste ce qu’il essaya car la frayeur le talonnait sérieusement. Il croyait entendre tout autour de lui des pas qui s’étouffaient dans la mousse, et mille voix étranges lui envoyaient de loin leurs murmures. A chaque instant il ouvrait la bouche pour demander : Seigneur Mendoze, est-ce vous ?

La terreur paralysait ses lèvres. Ce n’était peut-être pas Mendoze.

Bobazon ne chantait plus d’antiennes à la mémoire de son père, ce partisan éclairé de la curiosité ; la curiosité, source de sa fortune, commençait à lui paraître pleine d’inconvénients et de dangers.

Un drame allait se passer dans ces mystérieuses ténèbres ; il le savait. Quel drame ? A chaque pas son pied pouvait tomber dans l’embûche préparée. Ses yeux éblouis voyaient briller dans le noir des yeux brûlants et de froides épées. Il éprouvait par avance l’angoisse d’un homme qu’on bâillonne et qui se tord sous les poignards levés.

Qu’était-il venu faire dans ces bosquets maudits ?

Une lueur perça tout à coup le feuillage, puis deux, puis quatre.

Tout donne la chair de poule à qui a commencé de trembler. Les dents de Bobazon claquèrent convulsivement.

Elles étaient immobiles, ces lueurs, et formaient, de loin, une sorte de carré long. Bobazon les vit un instant portées par quatre pénitents affublés des sinistres costumes des auto-da-fés – puis elles marchèrent, pour lui, tenues en main par des femmes en deuil. – C’étaient des cierges de funérailles, – puis encore Bobazon vit au dessus les longs chandeliers noirs des messes du deuil.

Il n’osait plus ni avancer ni reculer.

Les feuillus crièrent ; le vent coucha les quatre flammes qui pâlirent. Une ombre noire et de taille gigantesque se dessina vaguement dans l’obscurité. Elle s’arrêta derrière les quatre flambeaux. Bobazon distingua une longue figure livide ; puis l’ombre passa lentement, éclairée par les quatre flammes qui se relevaient.

Elle venait droit à Bobazon, qui se jeta à plat ventre sous un buisson, cachant sa tête dans les feuilles. Il ne voyait plus l’ombre, mais il entendit son pas grave et mesuré qui devenait à chaque instant plus distinct. L’ombre approchait, l’ombre était là, si près que Bobazon faillit mourir en sentant les plis de son manteau qui frôlaient sa jambe en passant.

Puis le pas s’éloigna comme il était venu, et le silence régna de nouveau.

Les quatre cierges brûlaient toujours.

Tout à coup le bruit d’une porte qu’on ouvre vint jusqu’aux oreilles de Bobazon. Il se releva sur ses genoux, et découvrit, au travers des branches dépouillées d’un lentisque tué par les lianes, la ligne carrée de la maison de Pilate.

Une silhouette se détacha : une femme vêtue de blanc, qui étendit ses deux bras comme pour bénir.

Le rond lumineux d’une lanterne sourde se montra en même temps au rez-de-chaussée et descendit le perron.

Cette fois Bobazon eut dans tout son corps grelottant une bonne sensation de chaleur. Il n’y avait plus là rien de fantastique ni de surnaturel. Femmes qui sortent la nuit rentrent dans le domaine rassurant de la comédie. Bobazon avait reconnu deux femmes enveloppées de mantes noires.

C’était une affaire d’amour. Il comprenait la présence de Mendoze, la poterne entr’ouverte, les deux chevaux et même le signal. Restaient, il est vrai, ces quatre flambeaux qui continuaient de briller patiemment, et l’ombre au long manteau ; mais ces deux femmes, avec leur lanterne sourde, égayaient la situation.

C’était pour Bobazon la première lueur de l’aube, devant laquelle fuient toutes les nocturnes épouvantes.

Bobazon se cacha derrière un gros arbre, sûr qu’il était de retrouver son chemin à l’aide des belles aventurières. Il se sentait, ma foi ! tout gaillard, et surprenait en lui-même des pensées presque galantes.

Dans tous les bons contes, l’écuyer participe plus ou moins aux honneurs amoureux du chevalier errant. Si le maître courtise la maîtresse, le valet s’entend avec la suivante.

L’une de ces charmantes coureuses de nuit était sans doute la camériste de l’autre. Bobazon frotta ses deux grosses mains, oubliant les réflexions morales et philosophiques qu’il avait faites en dévorant sa miche graissée de lard.

Les deux mantes noires se dirigèrent d’abord vers le massif où brûlaient les quatre cierges ; mais, au lieu de passer auprès tranquillement, comme avait fait le fantôme, elles se détournèrent en pressant le pas.

– Elles ont peur, se dit Bobazon, qui eut un petit frisson par contre-coup ; il y a plus d’une histoire sous jeu dans ce diable de bosquet !

Les deux femmes effrayées allaient à travers bois. Au moment où Bobazon craignait de les perdre de vue, l’œil de la lanterne sourde brilla à vingt pas de lui, et il n’eut que le temps de faire le tour de son arbre.

Elles passèrent. Il y en avait une qui marchait péniblement et qui semblait prête à défaillir. L’autre la soutenait et lui disait : Courage !

Bobazon les suivit dès qu’elles furent dans le sentier. Malgré les précautions qu’il prenait, elles se retournèrent plusieurs fois au bruit de ses pas.

La lanterne sourde s’éteignit tout à coup, et Bobazon entendit la voix de Ramire qui disait :

– Me voici. Rassurez-vous, dona Isabel, vous n’avez plus rien à craindre.

– Oh ! oh ! pensa Bobazon, c’est la Medina-Celi !… Ce Mendoze, avec son air timide !… S’il gagne cette partie-là, je ne donnerais pas ma place pour cent mille réaux !

Un rêve l’éblouissait comme une fusée, qui éclate tout à coup. Il se voyait au beau château de Penamacor, comme un rat dans un fromage taillant, rognant et enflant son boursicot d’heure en heure ; il était intendant : c’était une bénédiction.

Il n’eut pas le loisir de savourer longtemps ces délicieux espoirs. Mendoze avait entraîné Isabel vers la poterne.

– Nos chevaux sont ici, dit-il.

Et presque aussitôt après, il appela :

– Bobazon ! Bobazon !

– Présent, maître ! répondit celui-ci, qui avait joué des jambes et qui déjà détachait les bridons de Micaja et de Pepino ; voilà les deux bêtes que j’ai eu bien de la peine à me procurer à cette heure de nuit, dans une ville où chacun ferme sa porte à double tour par crainte des coups de mousquets… J’y suis du mien… mais quand on sert un seigneur tel que vous…

– Trêve de paroles !… Senora, daignez vous aider de moi.

Mendoze mit un genou en terre. Le petit pied de la Medina-Celi toucha en frémissant cet appui.

La lune était sous les nuages, le vent redoublait ; une obscurité complète enveloppait la scène.

Bobazon entendit plutôt qu’il ne vit Mendoze enfourcher l’autre cheval.

– Ouvre la poterne ! ordonna le jeune cavalier.

Gabrielle baisait la main de la Medina et y laissait une larme.

Bobazon, cependant, s’approchait de la poterne, au milieu d’un silence solennel et profond. Le battant vermoulu roula sur ses gonds en gémissant, et le vent du dehors s’engouffra dans le jardin.

Mendoze sortit le premier, tenant le cheval d’Isabel par la bride. Il était monté sur Micaja.

A peine le pauvre animal eut il fait trois pas vers les sentiers qui traversaient le quartier brûlé, qu’il poussa un grand gémissement, et s’abattit court, les deux jarrets tranchés par un coup de cimeterre.

– Trahison ! criait en même temps Gabrielle.

Mais sa voix fut couverte aussitôt par un concert de sauvages clameurs. Il se fit comme une immense ondulation dans les ténèbres. Un flot noir monta de tous côtés. La Medina chancela sur sa selle, parce qu’une main brutale venait de saisir le pan de sa mante.

Gabrielle entendant sa plainte, s’élança au milieu de cette sombre foule où tous les visages étaient noirs. Elle se sentit retenue. Un cri lui échappa.

– Mon père !

– Silence, dit l’oïdor, qui lui serrait les poignets.

La pression fut si violente que Gabrielle tomba sur ses genoux.

Au premier bruit, Bobazon avait refermé solidement la poterne, comme un brave garçon qu’il était. Le mur était solide. Il eut ce moment de joie que l’homme éprouve, au dire du poète philosophe Lucien, en se sentant tout prêt d’un danger qu’il ne partage point.

Des cliquetis d’épée se mêlèrent bientôt aux cris et aux murmures. On se battait.

– Mon pauvre maître Mendoze, se disait Bobazon, doit être seul contre tous. Il ne l’a pas volé ! Semez le vent et vous récolterez la tempête !

Il écouta. On se battait toujours. Des lueurs se montrèrent au travers des fentes de la porte.

Bobazon, malgré la peur qu’il avait, grimpa dans un arbre afin de voir par dessus le mur, son pied touchait le faîte de la muraille, ses mains s’accrochaient aux branches.

Quand son regard avide plongea sur la place de l’Abreuvoir, il ne vit d’abord qu’une infernale et turbulente mêlée. Une noire cohue se pressait autour de deux chevaux, dont l’un était debout encore, portant dona Isabel échevelée, et dont l’autre gisait dans une mare de sang.

On criait :

– De par le roi !

D’autres clameurs répondaient :

– Au nom du très saint tribunal !

Et les cliquetis de fer grinçaient, on ne savait où dans cette sombre bagarre.

Mais des lueurs s’allumaient de l’autre côté de la place et forcèrent les yeux de Bobazon à quitter le lieu de l’action principale.

Il y avait des torches qui couraient en secouant leur crinière de fumée ; derrière l’abreuvoir et à la porte même de Trasdoblo, un groupe vivement éclairé sollicitait le regard.

C’était d’abord un cavalier, dont le brillant costume se montrait sous son manteau d’alguazil soulevé par l’orage ; il portait un masque de velours dont sa main gantée serrait la barbe sur son menton.

C’étaient ensuite deux pauvres diables, dont l’un avait la bouche fermée par un bâillon. Bobazon les reconnut tout de suite pour ces deux créatures aux allures de bête fauve qu’il avait vues le matin, à cette place même, et qui avaient dérobé les sacs de son.

Le cavalier masqué leur parlait avec menace. Ils mirent le couteau à la main.

On ôta le bâillon de celui qui avait la bouche close et on les lâcha comme des chiens démuselés.

Bobazon les perdit aussitôt dans la foule où ils se jetèrent tête baissée.

Il chercha son maître. Il vit à la lueur rapprochée des torches un cercle flamboyant : c’était l’épée de Mendoze.

Mendoze était monté sur le ventre du pauvre Micaja, mort au bout de son sang. D’une main il tenait toujours la bride du cheval d’Isabel ; de l’autre il faisait face à dix épées. Il y avait déjà autour du cheval des cadavres qui formaient rempart.

Mendoze se tenait droit et ferme : sa tête était haute ; ses cheveux, rejetés en arrière, volaient au vent. Pour la première fois de sa vie, notre Bobazon se sentit le cœur élargi par un mouvement qui ne se rapportait point à lui-même.

Le sang lui monta au cerveau, tandis qu’un frisson inconnu courait le long de ses veines. Ses narines s’enflèrent, ses rudes cheveux frémirent sur son crâne, ses mains crispées broyèrent la branche où il s’accrochait.

– Saint patron ! gronda-t-il, c’est beau d’avoir du cœur !… mais ils sont trop contre lui, les lâches coquins ! Ils vont me le tuer !

En ce moment les assaillants reculaient découragés par les brèches que Mendoze avait faites dans leurs rangs. Bobazon avait bonne envie d’applaudir, mais sa vaillance toute neuve n’allait pas encore jusqu’à l’action. Elle se bornait à toute sorte de souhaits en faveur de Mendoze. Louons Dieu ! c’était un premier pas. Il y eut des héros qui partirent de plus loin.

– Ferme ! ferme ! disaient cependant ceux qui étaient trop éloignés pour craindre la terrible rapière de Mendoze.

– En avant ! poltrons ! en avant !

– Avez-vous peur d’un seul homme ?

– D’un enfant qui n’a pas encore de barbe.

– Poussez de par le roi !

– Gagnez la prime promise à qui prendra l’assassin de Palomas.

– Le premier qui le saisira au collet aura les cent pistoles !

– Ah ! pensa Bobazon avec mélancolie, il est perdu si on parle de pistoles !

Le flot se rua, en effet, de plus belle. Les torches éclairaient la scène maintenant ; on aurait pu compter ces noirs visages qui grouillaient autour de la mâle beauté de Mendoze.

Dona Isabel avait fermé les yeux, et sa tête charmante s’inclinait, couverte d’une mortelle pâleur, sur la crinière de Pepino.

Mendoze ne répondait point aux clameurs de la foule. C’était son épée qui parlait. Il était comme le lion qu’ils appellent aussi le Cid, là-bas, dans les sables brûlants du désert africain, comme le lion attaqué par une armée de sauvages chasseurs, et qui tombe parfois, non pas en vaincu, mais fatigué de carnage.

Or, le lion ne se lasse jamais quand il a sa lionne ou ses lionceaux.

Et dona Isabel était là, plus belle dans l’agonie de son épouvante.

Un instant, Mendoze élargit si victorieusement le cercle qui l’entourait, qu’il aurait pu fuir s’il avait eu un bon cheval entre ses jambes. Sur l’honneur, en ce moment, Bobazon eût donné de sa poche une demi-douzaine de douros pour ressusciter Micaja. Suivez la marche de ses progrès dans le sentier de l’héroïsme !

Mais Micaja avait rendu le dernier soupir et Mendoze avait du sang à sa collerette.

Il essaya pourtant ; il tira violemment la bride de Pepino ; il parvint à sauter en croupe derrière Isabel, qu’il entoura de son bras gauche.

– Bravo ! cria cette fois Bobazon ; hardi ! Pepino, mon bijou !

Le sang se retira de son cœur.

Les deux chacals de ce matin, les deux gitanos déguenillés sortaient de la foule en rampant.

L’un d’eux se pendit aux rênes de Pepino, pendant que l’autre passait sous le ventre du cheval, qui s’abattit, perdant ses entrailles par une hideuse blessure.

Bobazon lâcha sa branche et resta en équilibre sur le mur. Il avait de l’écume aux lèvres. Il arracha, car il était fort comme un taureau et la colère doublait sa force, il arracha une des énormes briques qui protégeaient le faîte de la muraille.

Ismaïl avait le poignard levé sur Mendoze étendu à la renverse.

La brique, pesante comme une pierre de taille, siffla et alla frapper la bête fauve en pleine poitrine. Ismaïl roula mort dans la poussière.

L’homme masqué souleva dans ses bras dona Isabel évanouie, tandis que vingt limiers se précipitaient sur Mendoze.

– Il est à moi, dit une voix éclatante sous les larges bords d’un sombrero d’alguazil, j’ai gagné les cent pistoles !

Bobazon connaissait cette voix-là.

– Le sorcier Moghrab ! murmura-t-il en laissant échapper une seconde brique qu’il tenait à la main.

Des pas de chevaux retentissaient dans la ruelle et dans la voie la plus large qui conduisait à la haute ville. Moghrab chargea Mendoze sur son épaule, après lui avoir tâté le cœur.

– La besogne est faite, dit-il ; sauve qui peut !

Les torches s’éteignirent, toute cette lugubre cohue s’enfuit comme un tourbillon chassé par le vent. Les lourds chevaux des guetteurs de nuit de l’hermandad débouchaient déjà par deux issues.

– Qui vive ?

– Alferez Rodriguez ?… Qui vive ?

– Alferez Pabellon !

Les deux colonnes avancèrent, précédées chacune par un valet de ville monté sur son bidet et portant un fanal pendu à l’arçon de sa selle.

– Rien de nouveau ? demanda l’alferez Pabellon.

L’alferez Rodriguez allait répondre : « Rien de nouveau », lorsque, des deux côtés, les éclaireurs s’arrêtèrent, disant :

– Du sang et des morts !…

Les deux officiers descendirent gravement de cheval.

Après avoir examiné les lieux, ils échangèrent un regard plein d’importance.

– Alferez, dit Pabellon, il s’est passé quelque chose ici.

– Je pense que vous avez raison, alferez, répliqua Rodriguez.

– Deux rosses abattues, reprit Pabellon.

– O Pepino ! pensa Bobazon, toi une rosse ! toi une rosse, ô Micaja !

– Deux gitanos assommés, poursuivit Rodriguez.

– Et quatre mercenaires, déguisés en alguazils.

Puis tous deux ensemble :

– Il s’est passé quelque chose ici !

Les six cadavres furent chargés sur les croupes des chevaux ; trois pour l’escouade de l’alferez Rodriguez, trois pour l’escorte de l’alferez Pabellon.

– Confrère, dit ce dernier, nous avons fait de notre mieux ; ne m’oubliez pas dans votre rapport.

– A charge de revanche, confrère, répliqua Rodriguez. Notre métier est dangereux et difficile… Si vous m’en croyez, en rendant compte à l’alcade de cette épouvantable mêlée, nous appuierons sur le zèle de nos subordonnés.

– Tous seront nommés…

Y compris les valets de ville… Que Dieu soit avec vous, alferez Pabellon !

– Que la Vierge vous protège, alferez Rodriguez !

Les deux escouades se séparèrent. Officiers et soldats avaient besoin de repos après une pareille bataille.

La place qui entourait l’abreuvoir de Cid-Abdalah se trouva de nouveau déserte et silencieuse. Bobazon descendit de son mur.

Il vint se placer entre Micaja et Pepino morts tous les deux. Il ne parlait point : les grandes douleurs sont muettes.

Au bout de quelques minutes données au recueillement de ses regrets, il se pencha sur Micaja d’abord, puis sur Pepino. Quand il se releva, il avait les deux harnais proprement pliés sur son épaule. Puis tirant de sa poitrine un pénible et profond soupir, il s’éloigna en pensant tout haut :

– Pauvres amis !… Leurs peaux sont bonnes… J’amènerai demain le corroyeur.

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