Chapitre 13 LES DEUX PORTES DU CORRIDOR
C’était une demi-heure après le départ d’Isabel. La duchesse était seule dans sa chambre à coucher. Son lit restait défait, car elle ne l’avait quitté que pour se traîner jusqu’à l’appartement de sa fille. La lampe arabe suspendue au plafond jetait des éclats intermittents : l’orage secouait par intervalles les hauts châssis des croisées.
Eleonor de Tolède s’était arrêtée bien des fois en franchissant la courte distance qui séparait sa retraite de la chambre de sa fille. La fièvre et la fatigue mettaient des tons rougeâtres aux pommettes de ses joues, déjà maigries.
Ses yeux profonds brûlaient, et chaque fois qu’elle faisait effort pour avancer d’un pas, tout son corps avait un long tremblement.
Et pourtant elle passa près de son lit sans y chercher le repos. Ce n’était pas là le but de son laborieux voyage.
Elle fit le tour de l’antique galerie carrée ; elle pénétra dans la ruelle qui formait oratoire, et ne s’arrêta que pour s’agenouiller devant l’autel.
Ses pauvres mains pâles se joignirent. Elle essaya de prier.
Mais sa pensée était pleine de trouble. Les mots de l’oraison résistaient à son appel. Elle ne retrouvait plus la formule bénie qui, chaque soir, sanctifiait l’heure de son coucher.
Elle avait beau presser sa tête ardente, elle n’y trouvait que le vide turbulent de la fièvre.
Et puis les bruits qui venaient du dehors l’appelaient invinciblement. La bourrasque avait pour elle des voix qui étaient les cris de sa fille. Elle entendait au loin des chevaux galoper, souffler, hennir ; ou bien c’était des sanglots et des râles ; ou bien… hélas ! Isabel avait-elle le cœur de chanter à l’heure triste de la séparation.
Eleonor de Tolède frissonnait parfois de la tête aux pieds, parce qu’elle se sentait devenir folle.
Le crucifix vacillait devant ses yeux chargés de lassitude, et la blanche image de la Vierge allait se voilant.
– Mon Dieu ! mon Dieu ! mon Dieu ! balbutiait-elle du fond de sa détresse.
Quand elle ne parlait plus, le silence de cette nuit terrible l’enveloppait et l’écrasait.
Elle s’affaissa. Vous l’eussiez prise, en effet, pour une simple folle, accroupie qu’elle était et rapetissée dans son morne accablement.
Au bout de quelques minutes pourtant, un vague sourire vint à ses lèvres.
– J’ai bien fait ! Oh ! j’ai bien fait ! murmura-t-elle. Que sont les dangers du dehors auprès des embûches qui nous entourent ? Cet homme est le démon, puisqu’il a pu prendre la ressemblance d’Hernan, mon époux, au milieu de ces ténèbres, dans cette maison où il règne en maître.
– Vierge sainte ! divine mère de Dieu ! s’interrompit-elle, au nom de vos angoisses, au nom de votre fils, mon Sauveur, ayez pitié de mon enfant !
Elle sourit encore.
– Il y a du temps qu’elle est partie, reprit-elle ; plus elle s’éloigne de cette maison damnée, moins les embûches sont à craindre… Dieu sauveur ! sainte Marie ! merci pour l’espoir que vous me rendez !… Je peux prier ! Voici que la pensée renaît en moi !… Puissances du ciel ! quel vœu pourrais-je faire afin de gagner le salut de ma fille ? C’est trop peu que de vouer au Seigneur tous les jours de ma vie… trop peu de donner aux hôpitaux et aux sanctuaires tous mes joyaux, toutes mes parures… Dieu bon ! Dieu clément ! céleste miséricorde ! que nous retrouvions seulement le repos de l’exil !… Eloignez de nous à la fois toutes ces grandeurs et toutes ces épouvantes !… Que nous vivions humbles, oubliées dans la demeure de mon père !… Que ma fille soit heureuse épouse, et que je voie un fils sourire à sa mamelle !
Ouvrez la route où mes dernières amours marchent dans les ténèbres, mère de Jésus !… Je n’ai plus d’époux, je suis veuve, je suis seule… regardez en pitié mon deuil et mes larmes… trompez la poursuite de l’ennemi… que le noble jeune homme évite le piège des traîtres… que je retrouve un peu de joie dans la joie de mes enfants ! Sainte Vierge ! sainte Vierge ! veillez sur leur voyage !
Elle se tut. Mais elle ne cessa point d’implorer. Son beau visage, levé maintenant vers le ciel, rayonnait d’une extatique et pieuse ardeur.
Sa pensée tournait sans sortir du cercle des religieuses méditations. Ce nom d’époux qu’elle venait de prononcer la ramenait à son deuil. Peut-être souriait-elle à l’image évoquée de celui qui avait été l’amour et la douleur de toute sa vie.
A ces heures de passion épurée, les choses surnaturelles cessent d’être impossibles.
Il est un espoir, toujours le même : si Dieu permettait à la tombe de soulever sa lourde pierre ? si Dieu déchirait le linceul ?…
Une voix douce et grave résonna dans le silence de la chambre à coucher.
– Ce n’est pas ainsi qu’il faut prier, duchesse, dit-il.
Eleonor de Tolède ne se retourna pas. Elle devint plus pâle, mais le sourire de l’extase n’abandonna point ses lèvres.
Elle remercia Dieu qui lui envoyait cette illusion bien-aimée. C’était la voix d’Hernan, son époux.
Mais tout à coup le sang lui remonta violemment au visage, et une expression d’indicible horreur envahit ses traits.
N’était-ce pas aussi la voix de cet homme, de cet imposteur qui, le matin de ce jour, l’avait mise à la torture ?
Venait-il jouer, cet homme, une autre comédie ? Venait-il insulter encore à la chère religion de ses souvenirs ?
L’indignation la redressa de toute la hauteur de sa taille. Elle se retourna cette fois, l’œil enflammé, la menace à la bouche…
Elle retomba mourante, et foudroyée par l’éclair même de son bonheur.
Le tableau de Montanez, placé à gauche de l’oratoire, avait disparu. C’était maintenant une ouverture carrée et noire qui encadrait la noble taille du Medina-Celi debout et la main sur le cœur.
Elle aussi, la pauvre femme, serra de ses deux mains son cœur qui voulait briser sa poitrine.
– Eleonor de Tolède, dit Hernan, me reconnaissez-vous ?
Elle ne répondit que par un gémissant murmure. Hernan quitta l’embrasure de la porte secrète, et vint s’agenouiller auprès d’elle sur les marches de l’autel.
Elle s’éloigna de lui, n’osant plus le regarder. Il y avait du vague dans sa prunelle, et ses idées confuses se reprenaient à vaciller.
– Dieu mort sur la croix ! murmura-t-elle, l’autre avait ce visage et cette voix !… S’il avait deviné notre secret !
– Eleonor de Tolède, poursuivit le Medina-Celi, je vous l’ai dit et je vous le répète… vous avez oublié notre prière du temps où nous parlions à Dieu ensemble tous les deux…
Elle appuya son front baigné de sueur froide contre la balustrade.
Hernan continuait :
– Dieu ne veut point qu’on lui demande ceci ou cela… Souvenez-vous des enseignements du saint prêtre qui guida votre jeunesse… Vous répétiez ses instructions à votre mari ; vous lui disiez : « Dieu ne veut point qu’on dirige ici-bas sa miséricorde suprême, qui plane au plus haut des cieux. »
– Est ce toi ?… est-ce donc toi ?… murmura la duchesse entre la mort et la vie.
– En ce temps-là, reprit encore Hernan, vous n’eussiez pas dit : « Seigneur, rendez-nous le repos de l’exil !… Seigneur, écartez les périls de la route où marche mon enfant… » car le saint prêtre vous enseignait que l’homme végète dans son ignorance profonde… Et qui sait les voies de Dieu ? Le bien naît du mal, le salut peut être dans le péril…
– Qu’eussé-je dit ?… parle !
– Vous eussiez dit l’oraison que vous m’appreniez dans votre humilité angélique ; vous eussiez dit, agenouillée comme vous l’êtes, mais confiante en la bonté du Sauveur : « Mon Dieu ! abaissez un regard, sur votre créature, et que votre volonté soit faite sur la terre et dans les cieux ! »
Elle jeta ses deux bras autour du bras de Medina, qui la soutint pressée contre son cœur.
– C’est toi ! fit-elle dans un soupir profond ; oui… oui… c’était bien là notre prière !… Hernan !… mon pauvre Hernan !… Vais-je mourir de bonheur ?…
Ses yeux se fermèrent, comme si le sommeil eût pesé sur ses paupières.
Le Medina la contemplait au travers des larmes qui étaient dans ses yeux.
– Mais que disais-tu ? reprit-elle en tressaillant soudain ; tu parlais de dangers… pour Isabel ?
– Isabel ! reprit le duc, je l’ai vue… Elle est belle comme sa mère… Ecoutez-moi, Eleonor ; le temps s’écoule, et j’ai une tâche pour chaque heure de cette nuit… Vous avez demandé une audience au roi ?
– Je me croyais abandonnée…
– Vous avez bien fait, Madame… Tout pour le roi, rien contre le roi… Vous aurez demain une audience.
– Et que demanderai-je, maintenant que vous m’êtes rendu !
– Vous demanderez justice, duchesse : on vous a pris votre fille et le fiancé de votre fille.
– Isabel !… Mendoze !… il est arrivé malheur !
Medina la sentait défaillir entre ses bras ; cependant il acheva :
– Vous direz à Philippe IV que le neveu du comte-duc, Palomas le bâtard, a enlevé la fille de Medina-Celi et assassiné le fils de Louis de Haro.
La poitrine de dona Eleonor rendit une plainte faible. Le duc Hernan la porta inanimée sur son lit. Il la baisa au front longuement, puis il fit retentir le sifflet d’or pendu au chevet.
Quand il entendit le pas des femmes de la duchesse qui accouraient à cet appel, il se dirigea vers la ruelle et disparut derrière le tableau de Montanez, au moment où la porte s’ouvrait pour donner passage aux caméristes.
Tout à l’autre bout de la maison de Pilate, dans l’aile qui faisait pendant à l’appartement privé de la bonne duchesse, dans la chambre à coucher même qui répondait symétriquement à la chambre à coucher d’Eleonor de Tolède, il y avait aussi, nous le savons, un grand lit à galerie carrée, et une ruelle en forme d’oratoire.
Pour achever la parfaite similitude, un tableau de Montanez, le jumeau de celui qui naguère tournait sur ses gonds dans la ruelle de la duchesse pour donner passage au Medina-Celi, ornait un des côtés de l’oratoire du bon duc. Seulement, chez la duchesse, le tableau de Montanez était à gauche ; chez le duc, il était à droite.
La porte qui donnait sur la salle à manger restait ouverte. Les flambeaux achevaient de brûler sur la table. La lampe qui éclairait la chambre à coucher consumait lentement sa mèche charbonneuse et rougie. L’odeur du festin de Balthazar offert par le maître de céans au comte de Palomas, son gendre, était encore dans l’air.
Parmi les demi-ténèbres qui laissaient à peine une étincelle aux dorures assombries des lambris, aucun mouvement ne se faisait ; mais trois ronflements sonores, vibrants et modulés dans des gammes hardiment dissemblables, se mêlaient en accords détonnants et formaient les plus bizarres concerts.
L’œil, s’habituant à ce clair-obscur, eût distingué bien vite les divers instruments qui composaient ce terrible orchestre.
A tout seigneur tout honneur. C’était le bon duc, couché dans un lit, et qui ronflait comme un tuyau d’orgue ; c’était ensuite Picaros, plein de vertus et d’années, dont le chant nasal pouvait se comparer à un serpent de paroisse ; c’était enfin Gabacho, pauvre aveugle et l’un des chefs les plus influents de l’ancienne école : le nez de celui-ci cardait le tympan comme un cri de trompe.
Gabacho et Picaros, exécutant à la lettre l’ordre qu’ils avaient reçu, étaient couchés tête-bêche en travers de la porte. Leurs armes, véritable arsenal, gisaient autour d’eux avec une demi-douzaine de flacons vides. Quant au bon duc, il avait à sa gauche les deux pistolets-tromblons ; à sa droite, la gigantesque épée du marquis Tarifa.
Malheur à l’imprudent qui eût troublé ce repos hérissé d’artillerie !
En attendant, ils dormaient tous les trois du sommeil des justes, et tous les trois ils donnaient leur note en conscience, sans jamais tarder ni faiblir : on eût dit vraiment qu’ils étaient à la tâche et qu’ils essayaient de se surpasser l’un l’autre dans cette lutte de tapage.
Aussi n’entendit-on point le bruit que fit le tableau de Montanez en tournant avec lenteur sur lui-même. A la place de la toile parut un trou noir, puis dans le trou noir, un homme vêtu et coiffé de sombre.
Cet homme fit le tour de la galerie carrée, et vint s’asseoir au chevet du bon duc, après avoir placé la lampe sur la table de nuit.
Il disposa l’abat-jour de façon que la lumière tombât d’aplomb sur le visage de Medina endormi, puis il s’éloigna d’un pas et sembla se livrer à un minutieux examen de ce visage véritablement noble et beau.
– Etrange ! murmura-t-il ! si je n’avais la conscience de moi-même, j’aurais été trompé comme les autres.
L’abat-jour renversé mit dans l’ombre la figure du dormeur, et dirigea toute la lumière sur les traits du nouveau venu.
C’était étrange, en effet. En changeant de direction, la lampe éclairait toujours le même visage.
Le dormeur avait sa main droite étendue sur le lit, le nouveau venu la prit et lui fit subir une pression qui, faible d’abord, alla sans cesse en augmentant.
Il n’avait pas même accordé un regard aux pistolets-tromblons et à la grande épée ; en les apercevant il s’était contenté de sourire.
Au bout de quelques secondes, le ronflement du dormeur se modifia, il baissa d’un ton et prit des accents souffreteux. Après quelques secondes encore, il se transforma en une sorte de plainte. Le dormeur s’agita, gémit, puis s’éveilla.
A peine éveillé, il sauta sur son séant et se frotta les yeux. Son premier regard avait rencontré cette figure éclairée en plein par la lampe.
– Oh ! oh ! fit-il avec un vague sourire, c’est bien !… Toujours le même rêve !… Coquin de Pedro Gil !
Sa main était libre. Il ferma les yeux, puis les rouvrit.
– Etais-je ivre hier soir ? grommela-t-il. Pas tout à fait. D’ailleurs, je les entends qui ronflent… Quelqu’un m’a-t-il fait la plaisanterie d’accrocher un miroir devant moi ?… C’est ma figure que je vois, et pourtant elle ne bouge pas quand je remue.
Ces dernières paroles furent prononcées d’une voix qui s’altérait. En même temps la pâleur montait à ses joues.
C’est étonnant, ces diables de rêves ! reprit-il, on se croit toujours éveillé !
Il parvint à rencontrer l’épée à tâtons, car son regard restait invinciblement cloué à la figure de son Sosie. Ce n’était point pour frapper. Il s’en servit comme d’une baguette, et tâta doucement, espérant trouver devant lui la surface du prétendu miroir.
Mais la main de la vision s’éleva.
– Holà ! mes gardes ! s’écria le bon duc en une explosion d’épouvante ; Picaros ! Gabacho !
La vision mit un doigt sur ses lèvres.
Et comme le bon duc ne se taisait pas assez vite, la vision, parlant à la fin, prononça distinctement cette menace :
– Un mot de plus, maraud, je t’étrangle !
Le bon duc ne se formalisa point. Il se renversa sur son oreiller en murmurant d’un air plaintif :
– Coquin de Pedro Gil !
Puis, prenant son parti en brave :
– Allons ! dit-il presque gaiement ; ce n’est pas un rêve. Votre Grâce est là en chair et en os… et même assez bien portante, comme je l’en félicite de tout mon cœur… S’il faut avouer la vérité, j’ai bien eu depuis deux jours quelques petites fumées d’ambition, mais ce rôle me fatiguait déjà…
Ce n’est pas la grandeur qui fait le bonheur. Excellence, le temps de me botter et de mettre mon pourpoint, je vous cède la place et je m’éclipse.
Il avait déjà une jambe hors du lit.
– Reste ! dit le nouveau venu.
– Sans compliments, Excellence, je préférerais m’en aller.
– Reste !
– C’est bien toi, demanda le nouveau venu, qui es le mendiant Esteban d’Antequerre ?
– Voilà un nom que personne n’est en droit de me disputer, Excellence, reprit notre homme avec une dignité orgueilleuse ; je suis le saint Esteban comme vous êtes le duc de Medina-Celi… Ce sont là deux grandes renommées, par Dieu ! dans notre beau pays d’Espagne !…
Mais puisque Votre Grâce m’adresse des questions auxquelles je réponds loyalement, me serait-il permis de lui demander à mon tour comment elle est entrée dans ma chambre à coucher, malgré les précautions que j’avais prises !
Le bon duc, – le vrai Medina-Celi, puisque l’autre prenait soin lui-même d’établir la position et l’identité de chacun, – regardait sans colère ce curieux personnage, habitant sa propre maison, couché dans son propre lit, affublé depuis deux jours de son nom et de ses titres.
– Demain, à la première heure, dit-il, le roi fera mander en son palais don Hernan Perez de Guzman… ne m’interromps plus… Je sais que tu voudrais être à cent pieds sous terre, mais ton audacieuse imposture a servi mes desseins. Tu m’appartiens ; je te garde.
– Votre Seigneurie très illustre me parle de haut comme c’est son droit, répliqua Esteban d’un ton calme et ferme ; si je me permets de répondre malgré sa défense, c’est que je ne suis pas ici le seul imposteur… J’ai pris, il est vrai, le nom de Medina, mais nous sommes à deux de jeu, puisque le Medina a pris mon nom.
– Je te payerai ton nom de mendiant… Mon nom ducal sera purifié par le feu et par le sang. Ecoute. Au messager du roi, tu répondras : « Don Hernan Perez de Guzman, aujourd’hui comme autrefois, est aux ordres de Sa Majesté. »
– Très bien, Seigneur, j’ai compris.
– En présence même du messager, tu donneras tes ordres à haute voix pour que la litière soit préparée.
Le saint Esteban ne put cacher le plaisir qu’il éprouvait.
– Votre Grâce verra, dit-il avec toute sa suffisance revenue, si son serviteur très dévoué sait remplir un rôle de grand d’Espagne à l’occasion.
– Tais-toi… écoute. La litière préparée devra t’attendre au bas de l’escalier qui conduit aux appartements de la duchesse.
– M’attendre ?… répéta le gueux ; alors j’irai chez le roi.
– Ecoute… Aussitôt après avoir donné tes ordres, tu t’enfermeras dans cet appartement seul… seul… il faut que tu sois seul… Tu n’ouvriras à personne, sous aucun prétexte, quand même on te crierait à travers la serrure que le feu est à la maison !…
– Comment, Seigneur !… mais la litière ! pour qui est la litière ?
– Ne t’inquiète pas de la litière… Ecoute encore ceci : Tu ne seras point puni pour ce que tu as fait contre moi, tu ne recevras même aucun châtiment pour ce que tu as fait contre ma femme et ma fille… mais te voilà dépositaire d’un secret, car ceux-là même qui ont imaginé cette intrigue ignorent ma présence à Séville… on me croit mort… je tiens à ce que tu saches cela… Pedro Gil, tout le premier, me croit mort ; si Pedro Gil ou tout autre venait à percer ce mystère, par ma religion, tu serais pendu sans miséricorde !
Il se leva, coiffa son feutre à larges bords, et rejeta sur sa bouche le pan de son manteau.
– Le ministre Zuniga t’a donné un sauf-conduit ? reprit-il.
– Oui, Seigneur.
– Au nom de Medina-Celi ?
– Comme de raison.
– Donne-moi ce sauf-conduit.
Le roi des gueux hésita. Hernan répéta froidement :
– Donne !
L’autre plongea sa main sous son oreiller en grommelant encore une fois :
– Coquin de Pedro Gil !
Puis il tendit le parchemin plié.
Le duc Hernan l’examina et le mit dans son sein.
– Debout maintenant ! commanda-t-il ; éveille tes hommes et qu’on m’ouvre la porte !
– Votre Seigneurie, risqua Esteban toujours raisonneur, ne peut-elle sortir par où elle est entrée ?
Medina le regarda ; Esteban, malgré son effronterie, sauta hors du lit en baissant les yeux.
Picaros et Gabacho, éveillés en sursaut, restèrent bouche béante devant cet homme qui, pour eux, avait surgi de terre. On enleva les obstacles, et la porte principale fut ouverte.
– Saluez ! ordonna Esteban ; c’est un de mes amis qui est grand d’Espagne et cousin du roi.
Les deux gueux s’inclinèrent.
Pendant qu’ils avaient la tête baissée, Medina dit à demi voix :
– Obéissance… ou le gibet…
– Voilà qui est parler, répliqua Esteban. Vous serez obéi, Seigneur… A vous revoir !
– Par où celui-là s’est-il introduit ? demandèrent à la fois Picaros et Gabacho, dès que la porte fut refermée.
Esteban les toisa d’un regard qu’il voulait faire goguenard.
– Ne savez-vous pas que les trois quarts de nos vieux manoirs ont de ces issues secrètes ? répondit-il ; – c’est un secret de famille.
– Nous devions tout tuer ! insista Gabacho, – tout exterminer.
– O mon roi ! appuya Picaros, – à quoi bon ces armes dont tu chargeais naguère nos bras dévoués ?
– Une gageure… balbutia Esteban qui décoiffa un flacon ; – à votre santé, mes braves !
– A votre santé maître !… une gageure !… l’avez-vous gagnée ?
Tandis que le successeur légitime du grand Lépreux restait en proie aux questions indiscrètes du faux aveugle et du centenaire à barbe noire, Hernan Perez de Guzman, duc de Medina-Celi, descendait le grand escalier de la maison de Pilate. Il portait à la main un flambeau qu’il avait pris sur la table du festin. Le temps de se cacher n’était plus, car il traversa tête levée le vestibule, et ne s’arrêta qu’au perron donnant sur la cour d’honneur.
– Savien ! appela-t-il d’une voix haute et claire ; Nunez !
Et comme nulle réponse ne sortait ni des écuries ni de la cabane du concierge, le Medina, revenant sur ses pas, décrocha un cor d’argent pendu à l’un des piliers du vestibule. Il approcha l’embouchure de ses lèvres et donna un seul son grave, prolongé, retentissant.
La porte de la maison du garde et celle de l’écurie s’ouvrirent en même temps, Nunez et Savien, demi-vêtus, s’élancèrent à la fois de toute la vitesse de leurs vieilles jambes.
– Il y avait quinze ans !… prononcèrent-ils en même temps.
– Quinze ans que vous n’aviez entendu l’appel de nuit, n’est-ce pas, bons serviteurs ? acheva le duc Hernan. Je viens à vous parce qu’il y a quatre cierges allumés là-bas, sous le massif, et que la terre fraîchement creusée dit votre dévouement fidèle.
Ils étaient en bas des marches, plongés tous deux dans une sorte de recueillement joyeux.
Au sommet du perron, le Medina se tenait debout, son flambeau à la main. Les plis de son manteau grandissaient sa riche taille, la lumière du flambeau éclairait vivement ses traits fiers et doux.
Cependant le mot de l’énigme n’était point trouvé encore. Savien et Nunez avaient le cœur serré de ce pressentiment qui annonce les soudaines révélations ; mais leur maître qui était là, c’était bien pour eux le même qu’il avaient vu le matin.
– Tes trois fils sont-ils braves, Nunez ? demanda le bon duc ; aussi braves que toi ?
– Plus braves, je mentirais, Seigneur, répliqua le vieil homme.
Le duc Hernan sourit.
Les deux bons serviteurs se regardèrent. Celui de ce matin souriait-il ainsi ?
– As-tu encore de bons chevaux devant les râteliers, Savien ? interrogea de nouveau le Medina-Celi.
– Aussi bons qu’autrefois, quand ils seront montés par leur maître.
– Bien répondu tous deux !… Nunez, que tes trois fils se lèvent et s’arment.
– Ils sont levés et armés, Seigneur.
– Pour quel motif ?
– Parce qu’ils ont vu d’étranges choses, et qu’il y a ce soir tempête sur la terre comme dans les nues.
– Allons ! prononça don Hernan avec émotion ; j’ai des amis… c’est bien, Nunez ; va chercher tes trois fils.
Nunez s’inclina et courut à la conciergerie.
– Prends ceci, dit le duc à Savien, en tendant son flambeau, et voyons tes chevaux.
Le vieil écuyer, tête nue, prit aussitôt le chemin des écuries.
Après le roi, les bons ducs avaient, en Espagne, la réputation de posséder les premiers chevaux du monde. Leur haras de Tarifa, sans cesse alimenté par la pure race africaine, donnait de merveilleux élèves, et les guerres de Flandre avaient récemment propagé par toute l’Europe la renommée des coursiers andalous.
Les écuries de la maison de Pilate, grandes et hautes comme une église, avaient leurs cases au complet, malgré le malheur des temps. Les chevaux dormaient sur la litière fraîche ou mangeaient le foin parfumé de la Guadaïra.
Les deux maîtres palefreniers reposaient dans leurs lits, élevés sur des estrades aux deux extrémités de cette longue file de râteliers, tandis que les valets, Arabes pour la plupart, ronflaient dans la litière.
Les narines du duc Hernan se gonflèrent en respirant ces chaudes vapeurs, qui étaient pour lui comme un lointain et violent souvenir de liberté, de batailles, de jeunesse. Il s’arrêta néanmoins au bout de quelques pas et resta triste, contemplant cette longue ligne de nobles animaux.
– Tous ceux de mon temps sont morts ! murmura-t-il.
Savien ouvrait la bouche pour répondre, lorsque soudain le regard du bon duc jeta un éclair. Il s’élança vif et souple comme un jeune homme, et mit ses deux mains frémissantes sur le garrot d’un superbe cheval rouan, à la crinière déteinte par la vieillesse.
Le cheval rouan leva la tête, renifla bruyamment, et tâcha de se mettre sur ses jambes roidies. Savien avait les larmes aux yeux.
Le bon duc avait pris dans ses bras la tête du vieux cheval, et l’avait baisé à la joue en disant :
– Bajazet ! mon vaillant Bajazet !
– Seigneur, dit en entrant le gardien de la conciergerie, voici les trois Nunez prêts à vivre et à mourir pour l’amour de vous.
Hernan regarda les jeunes gens, fiers et beaux tous les trois sous le harnois de guerre.
Nunez le père ajouta :
– Me sera-t-il permis de donner aussi mon sang pour Monseigneur ?
Le duc sourit, voyant qu’il avait l’épée à la main et des pistolets à la ceinture.
– Nous avons besoin de braves cœurs à la maison, répliqua-t-il.
Puis, se retournant vers Savien :
– Y a-t-il ici un fils de Bajazet ?
– Farruch ! appela l’écuyer.
Un Maure montra son visage noir entre les jambes d’un admirable cheval bai, voisin du doyen de l’écurie.
– Selle Sultan-Yusuf, ordonna Savien.
Les trois Nunez harnachaient déjà leurs montures.
– Il y a cinq lieues jusqu’à l’Isla-Mayor… murmura le duc ; Bajazet eût mis une heure…
– Yusuf mettra moins, Seigneur… mais les trois garçons ne pourront vous suivre.
Farruch, qui avait peine à maintenir l’ardeur du magnifique coursier, le mena par la bride jusqu’à la porte de l’écurie. Le duc Hernan sauta en selle.
– Ton épée, vieux Nunez, dit-il.
Le vieillard mit un genou en terre et la lui tendit après l’avoir baisée.
– Enfants, s’écria le bon duc, qui réduisait en se jouant la fougue de Sultan-Yusuf, l’honneur de Medina-Celi est en péril… Ventre à terre jusqu’au gué de l’Ile Majeure… Ils n’ont qu’une heure d’avance ; si celui-ci vaut Bajazet, nous les rejoindrons en chemin !
Catalina venait d’ouvrir toute grande la porte extérieure.
Le duc Hernan la franchit au galop, et disparut dans la nuit, suivi des trois jeunes gens que les premiers élans de Sultan Yusuf avaient distancés déjà.
Pendant que la bonne femme accompagnait son maître de ses prières et de ses bénédictions, Savien et Nunez revenaient tristement à l’écurie.
– Vieux cheval sur la litière, vieil homme à la maison, dit l’écuyer avec un soupir. Tu es heureux, Nunez, tu lui as donné tes trois fils.
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