Chapitre 14 LA CHAMBRE DE LA MORTE
Les derniers rayons de la lune passaient au travers des lianes fleuries qui dormaient comme une diaphane tenture au-devant de la croisée d’Aïdda. Il n’y avait pas d’autre lumière dans la chambre. Une lueur faible venait seulement par la porte entr’ouverte de la pièce voisine.
Aïdda était demi-couchée sur une pile de coussins. Gabrielle s’agenouillait auprès d’elle.
C’était à peu près l’heure où le bon duc, enfourchant son cheval arabe, franchissait au galop la grande porte de la maison de Pilate.
L’orage grondait au loin, vers la montagne. Sauf les voix sourdes de l’ouragan, la nuit était morne et muette.
Quand un nuage, voyageant au ciel, venait à passer sur le croissant, la chambre d’Aïdda se trouvait plongée tout à coup dans une complète obscurité. La lueur de la pièce voisine grandissait alors et traçait un large éventail sur le tapis ; le nuage continuait sa course, découvrant la lune inclinée à l’horizon, et la lueur pâlissait.
De temps en temps une plainte faible sortait de la chambre éclairée. A des intervalles plus rares encore, un long soupir venait de la partie opposée du réduit d’Aïdda.
Il y avait là encore une porte cachée dans l’ombre.
– S’il ne m’aime plus, dit tout bas Aïdda, je mourrai… Mais avant de mourir, je me vengerai.
Sa voix avait des inflexions sourdes et saccadées.
– Tu souffres, pauvre sœur, murmura la fille de l’oïdor.
– Oui, je souffre… répondit l’Africaine ; ils souffrent aussi tous les deux.
– Et cela te console ?
– Je ne sais… j’ai l’enfer dans le cœur !
Gabrielle lui prit les deux mains, et, se relevant à demi, elle approcha son gracieux visage du front de la Mauresque.
Celle-ci la repoussa avec fatigue.
Gabrielle dit :
– Comme ton front brûle !
La poitrine d’Aïdda fit un effort pour rendre un sanglot.
– Toi, reprit-elle, Dieu t’a vengée…
– Sur mon salut ! s’écria la fille de l’oïdor, j’aurais donné mon sang pour qu’elle fût heureuse !
– Tais-toi !… je suis une femme et non pas un ange… Je hais ma rivale… je la hais d’autant plus qu’il m’a forcée de la sauver !
Elle retira ses deux mains qui restaient dans celles de sa compagne et les colla sur son front.
– Que la Medina soit morte ou qu’elle soit déshonorée, dit-elle encore, Mendoze t’aimera… tu as un bonheur !
Gabrielle secoua sa douce tête blonde.
– Je ne veux pas du bonheur à ce prix, répondit-elle.
Un bruit se fit vers cette porte qui était dans l’ombre.
– Ton père est là ? demanda la fille de l’oïdor.
– Non, répondit Aïdda.
– Qui donc est là ?
– Un conjuré, je pense. Mes yeux ne me servent plus qu’à contempler mon malheur.
– Un conjuré ? un blessé peut-être ?… Est-il venu avec ton père ?
– Moghrab est fort… Il tenait le blessé dans ses bras quand il est revenu cette nuit.
– Et il ne t’a rien dit ?
– Il m’a dit : « Veille sur celui-ci comme tu veillerais sur moi-même. »
– Et tu n’as pas obéi ?
– J’avais oublié les ordres de mon père… La pensée me fuit et je n’ai plus de cœur.
Elle se leva. Elle entra dans la chambre où était la lumière et en sortit aussitôt, tenant une lampe en main.
Gabrielle eut le cœur serré tant elle la vit défaite et pâle.
Aïdda traversa d’un pas plein de fatigue sa chambre à coucher, dont la lampe éclairait même le désordre. Elle ouvrit toute grande la porte de la seconde pièce et demanda :
– Seigneur cavalier, avez-vous besoin d’aide ?
Il n’y eut point de réponse.
Aïdda franchit le seuil. Un cri s’échappa de la poitrine de Gabrielle, qui la suivait, non seulement curieuse, mais émue, car un pressentiment la tenait.
– Mendoze ! dit-elle.
– Mendoze ! répliqua la Mauresque ; est-ce donc Mendoze ?
Puis elle ajouta avec un sourire amer :
– Tu as du bonheur.
Gabrielle était déjà penchée sur le visage de Mendoze, contemplant dans le cadre de ses grands cheveux noirs cette tête belle et calme où le sang manquait sous la peau. Il y avait des taches rouges à la collerette de Ramire et aussi aux draps du lit. Un vase plein d’eau teintée de rose et quelques bandes de linge éparses sur les dalles disaient qu’un pansement avait été opéré. Malgré sa livide pâleur et l’expression de fatigue accablante qui était sur les traits de Mendoze, il semblait dormir d’un paisible sommeil.
– Rien, répondit Gabrielle d’un ton de rancune.
– On se perd à vouloir pénétrer leurs desseins, murmura la Mauresque. As-tu bien regardé en face Moghrab, mon père, Gabrielle ?
– Jamais. Il me fait peur.
– L’as-tu regardé assez, quand tu levais sur lui tes yeux à la dérobée, pour reconnaître son portrait sur la toile ?
– Oh ! certes.
Le doigt d’Aïdda montra Mendoze endormi.
– Et si tu voyais son portrait vivant ? dit-elle.
Les grands yeux bleus de Gabrielle exprimèrent d’abord un étonnement d’enfant. Elle comprenait confusément que les paroles de sa compagne se rapportaient à Mendoze. Elle l’examina bien, cherchant en conscience la ressemblance annoncée.
– Quand je l’ai vu tomber, murmura la fille de l’oïdor, j’ai cru que j’allais mourir.
Les yeux d’Aïdda étaient fixes et sans regard.
Elle demanda tout bas et d’un accent distrait :
– La Medina est-elle belle ?
– Belle et douce comme une madone, répondit Gabrielle en étouffant un soupir.
La Mauresque poursuivit, comme se parlant à elle-même :
– Elle a nom Isabel… Il y avait une autre Isabel qui possédait aussi la beauté des anges… Et la fière Eleonor… et Blanche, ma bien-aimée marraine, que de sourires et que de promesses voilés derrière le seuil sombre de ce passé !
– Je n’ai pas compris, ma sœur, prononça timidement Gabrielle.
– Il n’y a qu’une vivante, poursuivit Aïdda au lieu de répondre : c’est Eleonor de Tolède… Pauvre sainte ! son martyre aura été le plus long de tous !
Son bras étendu éleva la lampe, comme pour mieux éclairer le dormeur. Elle le regarda. Un sourire triste erra autour de ses lèvres.
– L’autre Isabel, murmura-t-elle. Je me souviens du jour où Blanche de Moncade se dévoua pour protéger sa fuite… Voici les traits d’Aguilar et de Haro : le jeune homme a le visage d’un chevalier… ce sont des races marquées au sceau d’une fatalité étrange !…
– Ne m’as-tu pas dit, s’interrompit-elle en se tournant vers la fille de l’oïdor, que Moghrab n’avait rien fait pour le défendre tant qu’il a été debout !
Mais elle eut un sourire, et, secouant les blonds anneaux de ses cheveux :
– Moghrab est sombre et terrible… murmura-t-elle.
Puis, d’une voix qui, a son insu, s’imprégnait de caresses :
– Celle-ci sait si bien sourire !… et son regard a tant de douceur !
Une ride dédaigneuse plissa les lèvres d’Aïdda, qui laissa tomber cette parole :
– Tu resteras enfant toute ta vie !
Elle tourna le dos en même temps et reprit le chemin de sa chambre.
– Achève ton récit ! dit-elle.
– Mon récit est achevé, répliqua la fille de l’oïdor ; quand Mendoze est tombé, j’ai senti comme une main de fer qui me tordait le cœur, et mes yeux se sont voilés… j’ai entendu pourtant un grand bruit et une voix qui criait : « Sauve qui peut !… » Mon père m’a entraînée… Il me semblait que je nageais dans une vapeur épaisse…. La bouche d’un homme a frôlé mes cheveux pour dire à l’oreille de mon père : « Dans l’île Majeure ! A la taverne de Colombo !… »
– Ah ! fit Aïdda, c’est là qu’ils l’ont emmenée !…
– Quand j’ai pu rouvrir mes paupières, la nuit était noire autour de nous. De tous côtés on entendait des chevaux et, au lointain, des torches couraient. C’était, je crois, dans cette partie de la ville que nous avons traversée ce matin avec la litière. J’ai dit à mon père : « Au nom de Dieu, seigneur, ayez pitié de dona Isabel ! » Il m’a répondu : « N’es tu pas Espagnole ? Ne comprends-tu pas la vengeance ? »
– Non ! s’interrompit la pauvre enfant qui avait les larmes aux yeux, je ne comprends pas la vengeance ! Dieu est au dessus de nous pour récompenser et punir… Mon père a dit encore : « C’est pour toi que je veux des palais et des châteaux… Tu seras la fille d’un ministre du roi et la femme d’un grand d’Espagne… »
Aïdda, distraite, n’écoutait plus.
– Mon père voulait me faire rentrer à la maison de Pilate, poursuivit Gabrielle ; j’ai cru qu’il perdait la raison quand il m’a dit : « Qui sait si tu ne seras pas là chez toi quelque jour ? » Il a ajouté : « J’ai bien travaillé ; notre Espagne est un champ fertile pour qui l’ensemence à propos. »
Et d’autres choses encore que je ne comprenais pas… J’ai tant pleuré, qu’il m’a ramenée jusqu’à notre porte… Il m’a quittée en ce lieu, disant : « Ma besogne de cette nuit n’est pas terminée… »
J’étais seule dans ma chambre, faisant ma prière, quand tu m’as appelée. Je n’osais pas monter, de peur de trouver là Moghrab. Dieu veuille que je puisse rester près de toi, ma sœur, jusqu’à la fin de cette terrible nuit.
Elle se tut. Dès qu’elle ne parla plus, Aïdda tressaillit et s’éveilla de son rêve.
Elle avait mis la lampe sur sa table de travail, et demeurait immobile, les yeux fixes, les sourcils froncés.
– Terrible !… répéta-t-elle ; Moghrab et Pedro Gil vont revenir…
Gabrielle se prit à frissonner sans savoir pourquoi.
– Serait-il menacé de quelque nouveau danger ? balbutia-t-elle.
– Qui, lui ? demanda la Mauresque.
– Lui ! répéta Gabrielle en rougissant.
Aïdda, au lieu de répondre, saisit la lampe d’un brusque mouvement, et dit tout à coup :
– Veux- tu voir comme elle est belle ?
La fille de l’oïdor n’imita point sa compagne. Elle ne demanda point : Qui, elle ?
Elle marcha sur les traces d’Aïdda, qui gagnait d’un pas saccadé la porte de la première chambre.
Aïdda s’approcha du lit.
A deux pas du lit Aïdda s’arrêta.
Tout son corps tremblait et ses cheveux frémissaient sur son crâne.
– Si tu étais un homme, prononça-t-elle avec effort, laquelle de nous choisirais-tu ?
– Mais elle est morte ! s’écria Gabrielle, qui voulut s’élancer.
La Mauresque la contint d’un geste impérieux.
– Laquelle ?… demanda-t-elle pour la seconde fois. Regarde-la, c’est le bouton tout prêt d’éclore… Moi j’ai déjà bien souffert, et je suis la fleur qui va se faner demain…
– Elle est morte !… elle est morte !… répétait Gabrielle consternée.
– Tais toi !… Sais-tu qu’il faut souffrir pour mourir ?…
Elle dirigea les rayons de la lampe sur le front d’Inez. Les yeux de celle-ci frémirent, et tout son corps eût comme un léger contre-coup.
La poitrine de Gabrielle rendit un long soupir.
– Vois-tu bien qu’elle n’est pas morte ? reprit l’Africaine, dont la voix avait des inflexions glaciales : mais elle mourra…
– Si l’ont vient à son secours ?…
– Elle mourra… nous l’avons condamnée !
Le bras fatigué d’Aïdda faiblissait. Elle déposa la lampe au chevet d’Inez.
Elle se tourna vers Gabrielle qui tremblait et dit avec un sourire où il y avait autant d’angoisse que d’orgueil :
– Il n’y a pas à le nier ; elle est plus belle que moi, mais je la tiens vaincue sous mon pied : Elle est plus noble, plus riche, mais elle est mon esclave… Elle est aimée, mais elle va mourir !…
– Aïdda, ma sœur ! s’écria Gabrielle, je ne t’ai jamais vue ainsi… Chacune de tes paroles fait une brûlure cuisante.
– C’est le sort du brasier… Tu as raison, je brûle… Va ! moi aussi, je mourrai… je mourrai consumée !… Des cendres à la place où était mon cœur !… Je devine l’enfer dès cette vie…
– Mais que t’a-t-elle fait, cette douce enfant ?…
– Ah ! ah ! répliqua l’Africaine avec une sourde explosion, tu me demandes cela, toi ! Ne m’as-tu pas vue sourire ? Ce matin encore n’ai-je pas prié Dieu ?…
– Eh bien !…
– Eh bien ! je n’ai plus d’espoir et je blasphème !…
– Mais songe donc ! s’interrompit-elle avec un rire sinistre ; en prière, là-bas, dans la maison du ministre favori !… j’ai vu les larmes d’une duchesse… elles sont de sang !… Le comte-duc me parlait avec soumission, comme si j’étais la reine. « Ma fille ! ma fille !… » Ils veulent qu’on leur rende leur fille… Un roc ! entends-tu ? Ils parlaient à un roc !… J’ai aimé deux fois, la sœur et le frère : la sœur comme ma mère, le frère comme mon époux… Ils m’ont tué l’une, ils m’ont pris l’autre… Ah ! ah ! ce qu’ils m’ont fait ? fille aveugle et sourde, tu me demandes ce qu’ils m’ont fait !…
Elle croisa ses bras sur sa poitrine.
– La sœur m’avait enseigné Dieu, reprit-elle en baissant la voix : le frère m’apprit la vie. Un jour que j’avais ma main dans sa main, je sentis pour la première fois mon cœur… J’étais déjà femme pourtant ; j’avais déjà parcouru l’Europe et l’Afrique pour chercher des vengeurs… Il y avait cinq ans que je suivais, comme un chien soumis marche après son maître, celui qui avait juré d’être sans pitié, celui que vous appelez Moghrab.
– Ne s’appelle-t-il point Moghrab ? demanda Gabrielle, dont la curiosité s’éveillait au milieu même de ses terreurs ; n’est-il point ton père ?
– Qu’importe cela ? Ah ! tu n’es qu’une enfant frivole… Quand je rencontrai Moncade, j’avais vingt ans. La vengeance nous appartenait à tous deux ; je crus qu’en partageant la même haine, nous pourrions bercer les mêmes amours ; j’espérais (j’étais folle) que je pourrais sans crime jeter quelques fleurs sur le noir sentier où s’épuisait ma jeunesse… j’aimai… Celles qui sont comme moi ont tort d’aimer…
Inez s’agita sur sa couche, Aïdda tourna vers elle un regard implacable et froid.
– Viens, dit-elle, je respire mal ici.
Elle repassa lentement le seuil et reprit sa place sur les coussins.
Tout en elle parlait de découragement profond et d’incurable souffrance.
Pendant que Gabrielle traversait la chambre pour la rejoindre, elle entendit les sanglots qui déchiraient sa poitrine.
Elle revint s’agenouiller auprès d’Aïdda et mit sa tête dans son sein.
– Tu as été ma meilleure et ma seule amie, dit-elle, je voudrais te consoler et t’apprendre les joies de la miséricorde… Sais-tu, toi qui me regardes en pitié et qui me traites d’enfant ignorante, sais-tu de quel baume le pardon remplit les cœurs généreux comme le tien ?
– Le pardon ! dit Aïdda, comme si elle eût prononcé un mot d’une langue inconnue.
– Ecoute, reprit Gabrielle, tu as un secret qui te pèse. Mon cœur est ouvert, ma sœur chérie ; partageons ton secret.
L’Africaine l’attira plus près d’elle.
– Je n’ai pas de secret, répliqua-t-elle ; Séville entière saura demain la double histoire : l’injure odieuse et lâche, la vengeance terrible… Mais tu as raison, jeune fille, il faut que je parle… Parler trompera ma torture… Ton idée est bonne, tu me plaindras… Moi ! moi ! s’interrompit-elle révoltée ; mon supplice m’a donc brisée à ce point que j’ai besoin de compassion !
Gabrielle posa ses lèvres sur ce pauvre front ardent et si fier.
– Ce fut le serment d’un grand d’Espagne, commença la Mauresque avec une singulière emphase ; les prêtres crièrent au sacrilège, mais Dieu fit les âmes des gentilshommes avec l’étincelle de ses foudres… Un hidalgo est le gardien de son honneur… Honte à qui dira qu’Hernan de Moncade, premier marquis de Pescaire, ne fit pas son devoir !
Une fois, par une nuit triste comme celle-ci, Gabrielle, je t’ai raconté cette sombre histoire, pendant que l’ouragan hurlait dans l’air et que les tonnerres lointains éveillaient l’écho des montagnes.
Tu sais le crime odieux et sans nom du favori de Philippe IV ; tu sais que Blanche de Moncade revint au palais de ses pères pour mourir.
Tu sais que le vieux soldat Hernan, marquis de Pescaire, dit : « La terre sainte ne s’ouvrira point pour ma fille morte avant l’heure de la vengeance. »
Et tu m’as avoué souvent depuis, fillette craintive, que tout ton corps frissonnait en passant sous les hautes murailles de la maison de Moncade, ce palais des muettes et inconsolables douleurs.
C’était fête, hier soir, dans cette demeure en deuil.
Grande fête. C’était la fête attendue depuis de longues années.
La fête de la vengeance !…
Aïdda poursuivit ainsi son récit :
– Il est là-bas, dans la maison de Moncade, vieille comme la monarchie espagnole et plus noble que le palais de César, il est une chambre retirée où la lumière du jour ne pénètre jamais.
L’air du dehors n’y vient point, non plus que les vulgaires bruits de la vie. Les fenêtres en sont murées. Deux portes y donnent accès : l’une communique avec la retraite du père de Blanche, l’autre avec les appartements de son frère.
Depuis des années, les deux Moncade, le père et le fils, ne se voient que là.
C’est la chambre de la morte, c’est la chambre où elle souriait autrefois, jeune, belle, heureuse et comblée de tous les dons que Dieu peut prodiguer à sa créature préférée.
C’est la chambre où elle attend aujourd’hui sa sépulture chrétienne.
Rien n’y fut changé depuis l’heure où Blanche de Moncade rendit le dernier soupir. Le missel est ouvert à la page qui contient la prière du matin ; l’aiguille est prête pour achever la broderie commencée ; les mules de drap d’or attendent sur le tapis ; la harpe seule a détendu ses cordes qui toujours garderont le silence.
Les cierges brûlent la nuit et le jour.
Blanche est couchée sur son lit, dans ses habits de cour. La première fois que je l’ai revue, il m’a semblé que le temps s’était arrêté ou que je m’éveillais d’un rêve. Elle me souriait, elle m’appelait. Blanche, ma mère et ma sœur ! Blanche, ma marraine chérie ! Je tendis mes deux bras, trompée par le mensonge de cette morte qui semblait vivre !
Hélas ! les bras de Blanche ne se soulevèrent point, et ses mains de cire, croisées sur sa poitrine, ne purent desserrer leurs doigts qui tenaient Jésus crucifié…
Je restai agenouillée dans cet étrange tombeau. Combien de fois l’illusion ne revint-elle pas bercer ma tristesse ! Combien de fois ne vis-je pas ces lèvres immobiles remuer, et ces yeux fixes tourner vers moi leur regard !
Ils vinrent tous deux, les Moncade, le père et le fils, tous deux en deuil, dans ce réduit tendu de blanc. Le jeune homme et le vieillard se donnèrent la main en silence. Ils prièrent ensemble. Quand ils se relevèrent, moi je dis :
– L’heure de la vengeance est bien longue à sonner !
Le vieillard baisa les mains décolorées de la morte, puis il me répondit :
Les années ont passé, tu as raison, jeune fille. La vengeance tarde, mais elle approche. Son pas est lent, son pas est sûr… Blanche avait dix-sept ans : ne fallait-il pas attendre que l’autre eût dix-sept ans aussi ?…
J’eus froid jusqu’au fond de mon cœur, car un mot me suffit, à moi, quand il s’agit de vengeance. Je comprenais. Il y avait en moi de l’admiration et de l’horreur. Toi, Gabrielle, comprends-tu ?
– Je tremble, répliqua la fille de l’oïdor, mais je ne comprends pas.
– Elles sont belles, poursuivit le vieux Moncade, elles sont pleines, les heures de cette austère attente. L’arrêt est porté. Le cœur blessé se repose dans la pensée du juste châtiment.
Il a suffi d’une nuit pour blanchir cette noire forêt qui couvrait mon crâne et faisait dire aux gens de cour : « Moncade ne sait ni jouir ni souffrir… » J’attends depuis cette nuit-là… C’est un breuvage ardent et divin que la vengeance, mais il n’a toute sa saveur enivrante que si le cœur patient lui donne le temps de refroidir… Dans un des plateaux de la balance, il y avait l’honneur et la vie de cette vierge à la beauté angélique : fallait-il mettre dans l’autre plateau une chétive enfant, et, par trop de hâte, manger en herbe la riche moisson de haine !… J’ai l’âge de n’être plus prodigue. Il me faut le même poids de honte, le même poids de bonheur et d’honneur. La victime est marquée, jeune fille, je la connais ; elle est à moi, on me l’élève. Il m’est arrivé d’aller la voir passer toute brillante et souriante dans nos promenades ou dans nos fêtes…
Moi, l’homme du deuil éternel, j’ai affronté ces joies pour contempler ma vengeance qui grandit et mûrit comme un beau fruit sur l’arbre… Et j’ai été content de moi, entendez-vous, car, je le jure sur la gloire de mon nom, je n’ai ressenti dans mon cœur ni regret, ni pitié…
– Tu frissonnes, Gabrielle ! Est-ce à dire que tu as compris ?
– Il y a en moi je ne sais quelle horreur poignante, répliqua la blonde fille de Pedro Gil, mais je n’ai pas compris encore.
Un rayon de lune frappait obliquement les carreaux de la fenêtre entr’ouverte et glissait jusqu’au visage d’Aïdda. Ses yeux profonds brûlaient parmi la pâleur de sa face. Son front s’inspirait. Il y avait autour d’elle comme une atmosphère de merveilleuse et terrible poésie.
– C’est beau, reprit-elle de cette voix qu’on a dans les rêves, c’est beau et c’est grand un cœur capable de savourer ainsi, sans hâte ni faiblesse, la coupe pleine de la vengeance !… Je vois encore la tête calme et noble de Moncade, et j’entends le son grave de sa voix… Celui-là sait haïr, celui-là est un vrai Castillan !…
Et cependant elle entrait dans la vie, la fille du comte-duc – un ange ! – Des cheveux noirs comme les miens, des yeux bleus comme l’azur de ta prunelle… Que de joies ! que de triomphes ! La cour, autour d’elle, c’était un cercle de sourires… Je te dis que c’est beau une vengeance gigantesque cachée sous cette montagne de fleurs !…
Moi aussi, je l’ai vue ; moi aussi j’ai suivi les radieux progrès de sa jeunesse.
Et je revenais dans la chambre de la morte, et je disais à Blanche immobile et muette sur son lit funèbre :
– Sœur, il sera bientôt temps !
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