‹ La Maison de PilateChapitre 15 sur 30 · Chapitre 15 LE TALION

Chapitre 15 LE TALION

Un poids navrant oppressait la poitrine de Gabrielle.

– Je ne sais, je ne sais, fit-elle avec détresse, mais si Blanche de Moncade, qui t’a tenue par la main pour te guider jusqu’au sanctuaire du vrai Dieu, si Blanche de Moncade, ta marraine, est une sainte dans le ciel, son regard doit se détourner de toi.

– Dieu châtie, répliqua l’Africaine : ceux qui se vengent sont les instruments de la justice de Dieu… Du haut du ciel, Blanche nous regarde !… Elle attend comme nous ! Mais tu n’as pas compris, jeune fille, car moi-même je n’avais pas deviné.

Un soir, Hernan de Moncade dit à son fils :

– C’est le jour de sa naissance : elle a l’âge qu’avait Blanche ; elle a dix-sept ans.

J’eus un frisson dans les veines, cette fois. Vincent de Moncade et moi, nous nous aimions.

Vincent ne répondit pas. Le vieillard reprit :

– Moncade, tu as juré.

Vincent de Moncade se mit à genoux ; je l’entendis qui murmurait :

– Ayez pitié de moi, mon père !

J’eus honte pour mon amant. Je l’accusai de lâcheté dans mon cœur.

– Tu as juré, dit pour la seconde fois le vieillard ; relève-toi !

– Mon père, reprit Vincent, si vous voulez, je repousserai du pied ces vaines prudences des conspirateurs, j’irai tête levée jusqu’à cet homme, et je le provoquerai en combat singulier.

– Ce n’est pas assez, Moncade, dit le vieillard ; relève-toi, tu as juré.

– Mon père, mon père ! s’il le faut, je renoncerai à l’épée, arme des gentilshommes… je prendrai le poignard des vengeurs et je frapperai !

– Ce n’est pas assez, Moncade !

– Voulez-vous des tortures, mon père ? J’apprendrai le métier de bourreau…

– Je ne veux pas de torture ! Le vrai supplice est celui de l’âme… Moncade, relève-toi !

– Mon père !… écoutez-moi, mon père !… Je m’introduirai dans le palais du traître comme un bandit, j’entrerai dans la chambre de sa fille et je la percerai de mon couteau pour avoir le droit de mourir !

Le vieillard mit la main sur l’épaule de son fils et dit :

– Moncade, ce n’est pas assez !

Gabrielle essuya la sueur froide qui coulait de son front.

Aïdda poursuivit, droite maintenant sur ses coussins, la parole libre et le regard clair :

– Vincent se releva et ne prononça plus un seul mot. Le vieillard, au contraire, continuait :

– Mesure pour mesure ; je veux ma dette intégralement payée. Que parles-tu d’épée et de poignards ? nous avons le choix des armes : nos pères prendront-ils un doigt pour un bras, une dent pour un œil ?… Tu t’es chargé du talion, tu as juré ; j’ai marqué l’heure : elle est sonnée, marche !

Cette fois, Gabrielle, je comprenais. Comprends-tu ?

– Horrible ! horrible ! balbutia la fille de l’oïdor.

– Terrible, c’est vrai, mais juste. Poids pour poids dans le mal comme dans le bien : c’est la loi… Seulement j’eus une défaillance dans le cœur ; j’aimais : je songeai à cette jeune fille si belle ; je fus jalouse : j’eus peur.

Le vieux Moncade avait attiré Vincent dans ses bras ; il lissait ses grands cheveux noirs comme une mère tendre, caresse sa fille en la parant.

– Dieu t’a fait beau, murmura-t-il, mon fils, mon espoir… tu sais le chemin qui conduit au cœur des femmes… Elle est jeune et sans défiance…

– Horrible ! horrible ! répéta Gabrielle qui se rejeta en arrière, indignée et révoltée.

– Tu as compris ? dit froidement Aïdda.

– Don Vincent de Moncade n’accepta pas, s’écria la fille de l’oïdor ; il ne put pas accepter cette mission d’infamie !

– Don Vincent de Moncade refusa, en effet. Le vieillard sortit la menace à la bouche, et laissant sa malédiction suspendue sur la tête de son fils préféré… mais j’étais là.

– Toi ! dit Gabrielle avec une épouvante nouvelle ; toi, Aïdda !

– Quand nous fûmes seuls tous deux, Vincent et moi, poursuivit froidement la Mauresque, je restai partagée entre mes craintes jalouses et ma haine. Ma haine fut la plus forte. Ce que le père n’avait pu obtenir l’amour l’obtint.

– Ah ! Dieu est juste ! interrompit encore Gabrielle, tu as été punie !

L’œil de l’Africaine lança un éclair.

– Pauvre petite sœur ! dit-elle, les prières d’une enfant ne savent pas exciter ma colère. Je ne me repens point de ce que j’ai fait. Les anges peuvent rendre le bien pour le mal ; mais le talion est la loi de notre nature humaine…

Gabrielle se leva tout à coup et tendit l’oreille. Un bruit faible était venu de la pièce voisine où gisait la fille du comte-duc.

– Ne crains rien, lui dit Aïdda : elle ne nous entend pas… Je n’avais pas épuisé, hier matin, pour les porteurs de la litière du favori, le flacon où Moghrab met son narcotique.

– Tu l’as endormie ?…

– Quand ils me suppliaient là-bas, au palais de l’Alcazar, le père qui est tout puissant, la mère qui est une sainte, j’ai dit : « Je ne sais pas… m’a-t-on donné la noble fille de Guzman à garder ? »

– Les paroles de Caïn !… murmura Gabrielle.

– J’étais forcée de me rendre à l’appel du comte-duc. Il me fallait une chaîne solide pour cette captive… Ne crains rien : elle ne nous entend pas !…

– Et ne puis-je rien pour la sauver ? pensa tout haut la fille de l’oïdor.

– Ma mère elle-même, si j’en avais une, répliqua l’Africaine, dont la voix trembla légèrement, ma mère n’obtiendrait pas de moi sa grâce !

Il y eut un silence pendant lequel la fille de Pedro Gil écouta de son mieux, espérant que le bruit se renouvellerait ; mais tout était muet dans la chambre voisine.

– Elle te fait peur mon histoire ! reprit tout à coup la Mauresque avec un sauvage triomphe. Attends la fin !… Moi, cela me fait du bien de te la raconter… Vincent de Moncade avait promis. Il partit de Séville et rejoignit la cour, qui était à Valladolid. Je le suivis en secret ; je soutins plus d’une fois sa résolution défaillante. Seuls, les vieillards et les femmes savent bien se venger ; les jeunes hommes ont des scrupules.

Inez aima Moncade. Je vis avec bonheur les progrès de cet amour qui était un poison. Le voyage de la cour à Séville fut annoncé. J’écrivis à Hernan de Moncade : « Préparez pour Blanche la sépulture chrétienne. »

Hier, jour pour jour, Inez de Guzman eût l’âge qu’avait Blanche quand elle fut assassinée.

C’était l’heure de la méridienne : nous attendions, le vieillard et moi, dans la chambre de la morte. Le seigneur marquis avait endossé son harnois de cour. Le riche collier qu’il portait à Naples, quand il était vice-roi, mettait des gerbes de feu sur sa poitrine. Il enleva lui-même les crêpes qui recouvraient les écussons de famille.

Elles allaient être lavées, ces glorieuses armoiries ! la fête était pour elles.

Pour elles et pour Blanche la martyre. J’avais tressé moi-même une couronne de lis que le vieillard déposa sur son front.

Nous entendions le choc lointain et sourd des pioches ; on creusait la terre consacrée dans les caveaux de l’hôtel.

Blanche souriait, je te le dis, Blanche souriait comme je n’avais jamais vu sourire son pâle visage de trépassée.

Trois heures de relevée sonnaient à la Giralda quand la porte des appartements de Vincent s’ouvrit. Il parut. Je crus voir un fantôme. Le marquis s’élança vers lui les bras ouverts. Vincent le repoussa si rudement que le vieillard faillit tomber à la renverse.

– Bien, Moncade ! fit-il sans se courroucer ; le sacrifice t’a coûté. Repose-toi et calme-toi.

Vincent fixait sur lui un regard égaré.

– La fille du traître est-elle en notre pouvoir ? demanda Hernan.

Il n’y avait point de doute. C’était plutôt une constatation qu’une question.

En effet, la tête de Vincent s’inclina en signe d’affirmation.

– Dans votre appartement, mon fils ? demanda encore le vieillard.

Vincent fit de nouveau un signe affirmatif.

– Tout condamné a droit d’entendre sa sentence, continua don Hernan d’une voix plus grave ; avez-vous pris ce soin ?

Un rugissement de rage et d’angoisse souleva la poitrine de Vincent.

– Mon père, prononça-t-il d’une voix étranglée, vous avez brisé mon cœur et souillé ma conscience ; vous que je respectais à l’égal d’un Dieu sur la terre… J’ai accompli mon serment. Mais je vous renie et je vous maudis !

Il chancela en même temps et tomba roide sur les dalles.

Le vieillard s’agenouilla près de lui et le baisa au front, disant :

– Moi, je te bénis, Moncade ; tu as fait ton devoir !

Un trait de lumière venait de me frapper ; un poignard barbelé venait de me traverser le cœur.

– Il l’aime ! m’écriai-je ; ne voyez-vous pas qu’il l’aime ?

Le vieux marquis secoua la tête lentement ; un sourire orgueilleux était à ses lèvres.

– Folle ! murmura-t-il, où as-tu vu que le fils de l’aigle pouvait s’éprendre de l’impure couvée du vautour ?… Il est jeune, elle est douce et belle ; à cet âge, le bras ne sait pas tenir la hache du bourreau… viens !

– Je ne l’abandonnerai pas ainsi, répliquai-je.

– Viens, te dis-je, ce sommeil est un bienfait… j’aime mieux qu’il ne voie point ce qui va se passer ici.

– Qu’allez-vous donc faire ?

Il y avait dans ses yeux je ne sais quel égarement tranquille. Sa grande figure avait des taches rouges parmi sa pâleur ; et ses cheveux, plus blancs que la neige, semblaient frémir sur son crâne.

Il me dit :

– Si tu ne veux pas venir, jeune fille, je suis assez fort pour accomplir seul ma besogne.

Je chercherai aux lèvres de Vincent le souffle qui ne venait plus.

Le vieux seigneur m’attendit une seconde, puis redressant tout à coup sa haute taille, depuis si longtemps courbée, il gagna d’un pas lent et sûr la porte de l’appartement de Vincent. Je le vis disparaître.

– Ne la tuez pas ! m’écriai-je.

– Oh ! s’interrompit-elle en repoussant les mains de Gabrielle, qui la remerciait de ce mot par une caresse, ce n’était pas de la pitié… Je pensais, tout au fond de mon cœur navré : S’il l’aime, elle est à moi !…

Je ne voulais pas qu’un autre me prît ma vengeance.

Gabrielle baissa la tête. L’Africaine poursuivit, comme si elle eût goûté un inexplicable plaisir à épouvanter sa compagne :

– Il me semblait que Vincent devenait froid entre mes bras. Oh ! que de haine, si tu savais, jeune fille !… Il l’aimait puisqu’elle le tuait !

J’entendis le pas du vieillard qui revenait. Sa marche était lente et lourde : je devinai qu’il portait un fardeau. Le fardeau était pesant, car à mesure qu’il approchait de la porte, son souffle sifflait plus fort dans sa poitrine.

Il portait Inez évanouie entre ses bras.

Je n’eus point de compassion, car je la trouvai plus belle qu’en ses jours de joie. Ses longs cheveux pendaient de sa tête pâle, renversée sur l’épaule du vieux marquis ; ses yeux étaient fermés, son sein ne battait plus. J’avais peur. Une angoisse nouvelle me serrait la poitrine. Ils étaient là tous deux, privés de sentiment : la souffrance les mariait en quelque sorte ; je me sentais seule vivante, et, par cela même, répudiée.

Ce terrible sommeil pesait sur eux comme un joug mystique : c’étaient les fiancés de la mort !

Je l’enviais, cette fille ! Oh ! comme je lui aurais volé son martyre !

Le vieillard, haletant, épuisé, traversa la chambre d’un pas pénible, il ne nous regarda point. Une idée fixe le dominait.

Il déposa la fille du traître sur un siège au pied du lit, et roula son front dans les draps pour étancher la sueur qui lui baignait les tempes.

– Blanche, ma fille chérie, murmura-t-il avec une caressante tendresse, je t’avais promis cela… il y a bien longtemps… Voici la fille de ton bourreau qui va châtier son père par sa honte et par sa mort… Réjouis-toi, Blanche, je te rapporte ton honneur !…

Moi j’essayais de souffler ma vie dans la poitrine glacée de mon amant.

Le bruit sourd de la pioche des fossoyeurs entamait mon cœur. Allait-on creuser deux fosses dans l’antique sépulture des Moncade ?…

Le frère allait-il descendre avec la sœur ?…

– Laisse ! répliqua-t-il ; nous, les Moncade, nous ne tombons que sous l’épée…

Il était tout entier à son travail étrange. Une sombre folie brillait dans ses yeux.

Je le vis disposer avec un soin minutieux les plis de la mantille qui couvrait les épaules de Blanche ; il remit en place la couronne de fleurs que nos baisers avaient dérangée.

Et, tout en faisant cela, il parlait à la morte. Sa parole ressemblait à ce chant monotone et doux qui berce l’enfance endormie.

– Elle est là, disait-il ; tu la vois bien, n’est-ce pas, Blanche, mon trésor bien-aimé ? La voici, la Guzman ! son père est le ministre du roi ! son père gouverne les Espagnes, son père domine Philippe d’Autriche, notre seigneur ! tout lui obéit, rien ne lui résiste… Eh bien ! la vengeance de Moncade, ta vengeance à toi, sainte victime, est au-dessus de la toute-puissance de cet homme !… Je lui ai pris son enfant comme il m’a pris la mienne… son honneur pour ma félicité perdue… son honneur pour ma gloire qui n’est plus !… n’est-ce pas de quoi réveiller dans leurs tombes les vieux Castillans, nos aïeux !…

Souris, Blanche, souris, mon adorée ! voilà ton ennemi vaincu ! Réjouis-toi, fille des chevaliers ! voici le cœur du tigre, tout son cœur qui saigne sous l’ongle du lion ?… As-tu trop attendu, et Dieu n’est-il pas juste ?…

Il saisit Inez, et fit en sorte que sa lèvre inanimée touchât par trois fois ces orteils insensibles et glacés.

Il disait, essoufflé par son effort :

– Pardon, noble senora ; pardon, sang illustre ; pardon, Blanche de Moncade !

Puis, avec un rire fiévreux :

– L’as-tu entendue, la Guzman, la fille des lâches ? elle a demandé grâce en embrassant tes pieds !…

Je sentis comme un souffle faible sur ma joue. Tout mon sang revint à mon cœur. Vincent allait renaître à la vie.

– Toi, reprit-il, tu viens de faire amende honorable, comme il sied à une condamnée. Tu payes pour ton père, c’est la loi. Tu es innocente, je ne t’en veux pas ; que Dieu te pardonne !

Il la chargea de nouveau sur son épaule, disant à part lui :

Blanche a souri, elle est contente… Il ne faut pas que celle-ci respire l’air qui entoure ma Blanche… Ah ! ah ! ah ! comte-duc, puisses-tu avoir les entrailles d’un père !

Il s’éloigna, épuisé qu’il était et pliant sous son fardeau, mais joyeux et le triomphe au front.

Moi, je guettais le réveil de Vincent, dont le cœur recommençait à battre sous ma main. Vierge sainte ! je l’aime tant, que j’eus un lâche mouvement de joie. Il me plaisait que la fille du traître fût loin de là et qu’il n’eût point assisté à sa honte.

Un peu de sang remontait à ses joues. Je buvais le souffle qui passait entre ses lèvres ; ses mains, ses pauvres mains, se réchauffaient sous mes baisers.

Il ouvrit enfin les yeux, et sa bouche murmura un nom.

Je le repoussai si violemment que sa tête rebondit sur la dalle.

– Inez ! Inez ! m’écriai-je, est-ce Inez qui t’a donné son souffle et la chaleur de ses veines ? Est-ce Inez qui t’a rappelé à la vie ?

Le vieux marquis revenait. Je m’élançai vers lui, ivre de rage.

– Il l’aime ! il l’aime ! balbutiai-je parmi les sanglots qui m’étouffaient ; la vengeance nous échappe… Elle aura l’héritage de Blanche, elle aura le nom de Moncade !

Il mit sa main sur sa bouche.

– Tu blasphèmes ! murmura-t-il, tandis que son regard prenait une expression d’indicible horreur.

Moi, terrassée, je répétais sous ses doigts de fer qui écrasaient mes lèvres :

– Il l’aime ! je vous dis qu’il l’aime !…

Le vieillard me repoussa comme j’avais repoussé Vincent.

Il s’appuya au montant de la porte, parce que ses jambes chancelaient sous le poids de son corps. Ses yeux sanglants et la pâleur de sa face disaient l’orage qui grondait au-dedans de lui.

Ce fut d’un ton grave et lent, cependant, qu’il reprit :

– Tais-toi, jeune fille !… As-tu ouï parler de Juan-Maria d’Avalos, mon aïeul, qui poignarda son fils sous le porche de la cathédrale de Burgos ?

Mon cri s’arrêta dans ma gorge.

Le marquis de Pescaire continua :

– Si mon fils don Vincent trahissait ma vengeance, je fais serment sur l’honneur de ma race que je le poignarderais de mes propres mains !…

En prononçant ce dernier mot, l’Africaine s’arrêta brusquement.

– As-tu entendu ? murmura-t-elle.

Cette fois, ce n’était pas un bruit indistinct qui était parti de la pièce voisine, Aïdda et Gabrielle avaient pu saisir un long et profond gémissement.

Aïdda se leva et gagna sur la pointe des pieds la porte qui était restée entr’ouverte ; son regard avide et curieux fit le tour de la chambre. Inez était toujours étendue sur le lit ; sa posture n’avait point changé. Ses yeux étaient clos ; elle semblait dormir d’un lourd et profond sommeil.

– C’est peut-être le jeune cavalier, murmura la Mauresque.

Gabrielle, légère comme un oiseau, était debout au seuil de l’autre porte.

– Etes-vous éveillé, Seigneur Mendoze ? demanda-t-elle tout bas.

Il n’y eut point de réponse, et l’oreille attentive de la fille de l’oïdor distingua le souffle lent et régulier du dormeur.

– Nous nous sommes trompées, dit Aïdda. Mais les heures de la nuit s’écoulent, et Moghrab tarde bien à revenir !

– Et que se passa-t-il ensuite, ma sœur ? demanda Gabrielle, enchaînée à l’intérêt tragique de cette histoire. Vincent de Moncade s’éveilla-t-il ? Son père, revenu à la raison, révoqua-t-il son odieux serment ?

– Le seigneur marquis de Pescaire, répondit l’Africaine, quitta la chambre mortuaire après avoir prononcé les paroles que j’ai dites. Il passa tout près de son fils qui gisait à terre, et ne le regarda point.

Nous étions seuls, Vincent de Moncade et moi.

J’ai été lâche, je le répète ; j’ai manqué de cœur. La menace du vieillard m’avait laissé du froid dans les veines.

Je le connais ; je sais qu’il répandrait son propre sang comme brutus. C’est une âme de fer.

Quand don Vincent s’éveilla, je ne sus que lui sourire au travers de mes larmes. Il m’interrogea : je lui racontai docilement ce qui s’était passé.

– Un fils qui maudit son père ! murmura-t-il : que Dieu ait pitié de mon malheur ! Où est dona Inez ?

– Tu peux songer à la fille du traître en un pareil moment ! m’écriai-je avec toute ma colère rallumée.

– Aïdda, me répondit-il, j’ai pour toi la tendresse d’un frère. Je t’avais promis un autre amour. Prends ma vie, elle est à toi.

J’ai pu entendre cela sans mourir !

Ici, un amer sanglot secoua la poitrine d’Aïdda. Elle voulut poursuivre ; sa voix s’étouffa dans sa gorge.

Gabrielle, qui s’était rapprochée, la serra dans ses bras.

– Dieu te pardonnera si tu pardonnes, ma sœur, murmura-t-elle ; si tu as pitié, Dieu aura pitié de toi !…

L’Africaine essuya d’un revers de main les larmes qui brûlaient sa paupière, et répondit avec une sauvage énergie :

– Je ne veux ni pardon ni pitié !

Elle fit sur elle même un violent effort, et reprit d’une voix assourdie :

– Lâche ! lâche ! lâche ! que je suis ! je n’eus que des pleurs pour répondre à l’aveu de sa trahison… Chaque fois qu’il me parle de mourir, je perds la vertu de ma race, et ma force devient faiblesse.

Sais tu ce que je fis ? Je le suivis dans son appartement, j’entrai avec lui dans cette chambre témoin de nos amours, où les nobles toiles pendues aux murailles avaient autrefois entendu ses serments.

Inez était là, toujours, le vieillard l’avait déposée sur le lit. Ce fut moi qui baignai d’eau froide son visage et qui lui fis respirer ces subtiles senteurs dont l’arôme aigu sait ranimer la vie.

Oui, moi, je ressuscitai ma rivale ; moi, moi, je rendis le sentiment et le souffle à la fille de celui qui ravit le souffle et le sentiment à Blanche, ma patronne adorée !…

Vincent se tenait à l’écart. Je voyais ses mains se joindre malgré lui. C’est un culte. Mesure l’amour que j’ai pour lui ; c’est ainsi qu’il l’aime !

Au premier mouvement qu’elle fit, il se laissa tomber à deux genoux et je l’entendis murmurer :

– Quelle soit sauvée et que je meure !

Il fallait le tromper. Les heures avaient passé ; la nuit était noire au dehors. Je quittai la fille du traître et je vins à lui.

– Vincent, lui dis-je, tes frères t’attendent au rendez-vous d’honneur.

Ce fut comme un réveil, car il y a des mots qui font de l’homme un enfant, et chaque âge a son hochet misérable. Ils ont prononcé je ne sais quel serment ; ils conspirent… Et ne suis-je pas moi-même de la conspiration ?…

– Folie puérile et misérable ! s’interrompit-elle en montrant de son doigt tendu la chambre où dormait Inez, la vengeance est là… c’est moi qui la tiens !

Vincent se jeta sur son épée.

– Là aussi on peut mourir ! dit-il.

Puis regardant Inez qui luttait contre les derniers engourdissements de son mal, il reprit :

– Je ne veux pas qu’elle me voie !… Mon aspect lui briserait le cœur… Aïdda ! son père seul fut coupable ; son père seul fut condamné par nos justes haines… Qu’elle soit rendue à sa mère qui la pleure… je l’oublierai.

– Dis-tu vrai ?… m’écriai-je.

– Oui, me répondit-il avec un sourire qui me serra le cœur comme une main de glace, car la mort, ce doit être l’oubli…

Les horloges des églises voisines sonnaient la huitième heure, je promis de ramener la fille du traître à l’Alcazar. C’était la volonté de Moghrab, mon maître, je le savais. Don Vincent embrassa mes mains et s’enfuit.

A peine avait-il passé le seuil qu’Inez appela sa mère. Dans sa pensée, elle avait fait un rêve extravagant et horrible.

Quand ses yeux rencontrèrent les objets inconnus qui l’entouraient, elle fut prise d’un tremblement convulsif, et je crus qu’elle allait retomber dans son évanouissement. Mais nous sommes fortes, nous autres femmes.

Je lui dis avec dureté :

– Senora, Vincent de Moncade ne vous aime pas, mais il a eu pitié : il renonce à sa vengeance si légitime. Suivez-moi : les murs de cette maison crient anathème contre le sang qui coule dans vos veines.

Elle passa ses deux mains sur son front tour à tour.

– Moncade ! murmura-t-elle par deux fois, Moncade !… Vengeance !…

– Levez-vous ! commandai-je.

Elle essaya de se mettre sur ses pieds, mais elle était trop faible et trop brisée. Je la soutins.

Les larmes roulaient lentement sur ses joues, et, de ses lèvres, ce nom tombait toujours :

– Moncade !… Moncade !…

Je lui imposai silence et nous gagnâmes la porte.

Dans l’escalier, je lui demandai :

– De quoi vous a-t-il menacée ?

– Je ne vous connais pas, me répondit-elle ; mais je devine que vous me haïssez… Hélas ! Dieu punit cruellement la fille qui abandonne sa mère… Sais-je comment il m’avait entraînée à le suivre ?… Je l’aimais jusqu’à n’avoir plus de conscience… Ce qu’il m’a dit ? je ne sais plus… je n’ai pas compris ses paroles… j’ai vu seulement sur son front une pâleur de cadavre et du sang dans ses yeux. Au lieu d’amour, c’était de l’aversion. Je n’ai point deviné pourquoi il me traitait ainsi… Mon cœur a cessé de battre… que s’est-il passé depuis ?

Les valets, sur mon ordre, ont amené la litière. Dans cette maison, chacun me connaît et m’obéit. Les porteurs ont pris le chemin de l’Alcazar, et je n’ai plus prononcé une parole.

Sur ma foi ! je voulais accomplir ma promesse. Mais il y a des destinées. L’émeute grondait autour de l’Alcazar, dont tous les abords étaient fermés.

– Voilà pourquoi j’ai amené la fille du traître dans cette maison…

– Mais ce breuvage ? demanda Gabrielle.

– La nuit a porté conseil, répondit froidement l’Africaine ; si Moncade doit mourir, il ne mourra pas seul.

Parmi le silence qui suivit, on put entendre les marches de l’escalier extérieur retentir sous un pas rapide.

– Moghrab ! dit l’Africaine en mettant un doigt sur sa bouche.

Elle ajouta d’un ton de menace :

– Malheur à toi si jamais je me repens d’avoir parlé !…

Ce dernier mot était encore sur ses lèvres que la haute silhouette de Moghrab se dessinait dans l’ombre de la porte d’entrée. Son regard alla vivement à Gabrielle, qu’il prit sans doute pour une autre à ce premier instant ; mais son erreur ne dura qu’une seconde, et il dit en faisant quelques pas dans l’intérieur de la chambre :

– C’est toi, pauvre douce enfant… je ne peux pas m’habituer à voir une colombe dans cette aire d’oiseaux de proie…

Il adressa un signe de tête bienveillant à la fille de l’oïdor, qui se reculait effrayée ; puis, se tournant vers la Mauresque :

– Ma fille, reprit-il, nous avons partagé longtemps la même œuvre et les mêmes dangers. Nous avons pour lien une haine commune, et je n’ai pas le droit de contrôler votre vengeance… mais je suis le maître et vous m’avez désobéi… Pourquoi la fille du comte-duc, n’est-elle pas à l’Alcazar.

– Parce que, répondit Aïdda, sans hésiter, le neveu du comte-duc a enlevé la Medina-Celi et qu’il nous faut un otage.

Elle soutint avec fierté le regard perçant que lui jetait Moghrab.

– C’est bien, fit celui-ci froidement ; la reine veille et m’attend au palais… je désire que vous vous rendiez auprès de la reine.

– Il suffit, mon père, répliqua Aïdda d’un air sombre, pourvu qu’il soit convenu que la fille du traître m’appartient.

– Cela est convenu.

– Et que vous n’aiderez point à sa fuite.

– Je m’y engage.

Aïdda jeta sa mante sur ses épaules et sortit, emmenant Gabrielle, qu’elle laissa au seuil de la maison de son père.

Moghrab, resté seul, alluma une lampe et s’introduisit dans la chambre où dormait don Ramire de Mendoze.

FIN DE LA PREMIERE PARTIE

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