‹ La Maison de PilateChapitre 16 sur 30 · Chapitre 1 LE MEDAILLON DE MENDOZE

Chapitre 1 LE MEDAILLON DE MENDOZE

C’était une pièce assez vaste, dont les murailles toutes nues gardaient la trace de ces peintures arabes que les antiquaires recherchent si passionnément. Le tour des portes et des croisées était marqué par un encadrement d’azulejos ou camaïeux de Hollande, et le plancher se recouvrait d’un riche tapis turc. Les meubles, simples et peu nombreux, avaient l’ancienne forme espagnole. Deux rangées de planches supportaient des fioles et des livres. Un crucifix d’ébène était accroché dans un coin, au-dessus d’une marche de prie-Dieu recouverte de laine.

A vrai dire, rien n’annonçait ici la demeure d’un musulman, mais nous avons déjà fait remarquer cette circonstance que juifs et sectateurs du Prophète avaient des mesures à garder dans la loyale cité de Séville.

L’inquisition et l’audience ne péchaient ni l’une ni l’autre par trop de tolérance.

Comme aspect, c’était la retraite d’un savant, d’un médecin, si vous voulez ; Moghrab avait réservé pour son fameux laboratoire tout ce qui sentait les sciences occultes et les calculs astrologiques.

Par le fait, Moghrab était un médecin. Qui guérit un perroquet peut guérir un homme, et nous l’avons vu à l’œuvre, sous sa seconde espèce, Hussein le Noir, auprès du favori de Philippe IV, Almanzor, ce volatile élégant qui devançait l’histoire et proclamait cent fois par jour la grandeur du petit-fils de Charles Quint, Almanzor devait la vie à Hussein le Noir.

Hussein le Noir avait en outre traité le roi lui-même dans plusieurs maladies, à l’insu de ses docteurs ordinaires. Moghrab, nous ne l’ignorons pas, était le médecin du comte-duc ; le vieux Bernard de Zuniga le consultait quotidiennement, et la reine, au dire de toute la cour, ne prolongeait son existence chancelante que par les soins de son sorcier Soliman.

Or, Soliman, Moghrab, Hussein le Noir étaient une seule et même personne.

A quel but marchait donc cet homme par des routes si tortueuses et si diverses ?…

En entrant dans la chambre où Mendoze sommeillait, il jeta sur le tapis son large sombrero et se dépouilla de son manteau. Ce visage de marbre que nous connaissons apparut aux lueurs de la lampe. Il y avait sur ses traits une fatigue immense ; son front large et puissant semblait s’incliner sous un poids mystérieux.

Son œil brûlait pourtant dans l’ombre profonde de ses orbites, mais c’était l’éclat fiévreux que donne un labeur sans merci ni trêve.

Il s’affaissa plutôt qu’il ne s’assit sur son siège, sa longue barbe balaya sa poitrine, et ses deux mains croisées emprisonnèrent ses genoux.

Le sereno passait, criant la troisième heure de la nuit, et, chose étrange ! annonçant la pluie dont quelques gouttes s’égaraient dans la sécheresse de ce ciel.

Moghrab ferma les yeux comme si le sommeil allait le prendre. Ce large cercle que creusent les lassitudes et que les heures du repos développent cerna plus profondément sa paupière.

Mais il ne dormit pas. Il n’était pas là pour dormir.

– L’Espagne !… murmura-t-il ; Charles-Quint !… l’empire du monde !

Un sourire amer releva les coins de sa lèvre.

– Philippe IV !… acheva-t-il avec colère et dédain.

Puis, avec un accent plus sarcastique :

– Le roi des perroquets et des taureaux !… le plastron de l’Europe !… la queue burlesque d’une splendide histoire !

Le sourire moqueur mourut sur sa bouche, qui se fronça.

– Il y a longtemps qu’on n’a vu mourir un peuple, pensa-t-il tout haut, tandis que ses yeux se rouvraient pour jeter leur regard dans le vide ; ces choses arrivent périodiquement et quand Dieu le veut… L’homme s’agite dans sa misérable impuissance.

Dans sa prunelle ardente, tournée un instant vers le ciel, il y avait comme un reproche.

Mais sa prunelle se baissa ; il fit le signe de la croix et prononça lentement :

– Loué soit Dieu ! Que sa volonté s’accomplisse !

Un silence suivit. La résignation avait peine à entrer dans cette âme vigoureuse. Des rides profondes se creusaient au front de Moghrab, et sa respiration sifflait dans sa gorge.

– L’homme s’agite, répéta-t-il avec effort : j’ai dépensé toute une vie à ce labeur ingrat ; j’ai soulevé le rocher de Sisyphe, mais il est retombé sur ma poitrine écrasée. Est-ce parce que, en voulant sauver l’Espagne, je voulais aussi me venger ?

Mendoze s’agita sur sa couche, Moghrab se leva en sursaut, et passa la main sur son front.

Il s’approcha du lit. Il prit le bras du dormeur et consulta son pouls attentivement. Son visage s’éclaira.

– La jeunesse !… murmura-t-il ; son sommeil est calme.

On dirait qu’il y a un sourire sous ses paupières fermées.

C’était vrai. Parmi la pâleur qui couvrait les traits de Mendoze, quelque chose souriait. Sans doute un rêve heureux passait dans son sommeil. La lampe placée sur la table, à l’autre extrémité de la chambre, n’envoyait à son visage que de lointains reflets, il était impossible de ne point admirer cette franche et vaillante beauté.

Moghrab s’assit auprès du lit. Ses yeux étaient humides, et il y avait bien longtemps que Moghrab n’avait pleuré.

Il se révolta contre ses larmes.

– Pourquoi tous à la fois, mes souvenirs ? s’écria-t-il en redressant sa taille fière ; pourquoi mon passé tout entier ?… J’ai vu Medina-Celi et je n’ai pas pleuré !… j’ai été m’asseoir sur le gazon qui recouvre la pauvre tombe de ma femme, et je me suis étonné de ne point trouver des pleurs dans mes yeux !… Isabel ! Isabel ! ma jeunesse chérie ! mes illusions ! mon héroïque espoir !… Isabel, parfum de mes belles années !… mon cœur est plein de toi, mon cœur de vieillard ! Pauvre croix plantée dans la mousse ! pauvre nom inscrit sur la pierre !… Isabel ! Isabel !

Ses deux mains se collèrent à son visage inondé.

– Je pleure comme une femme, reprit-il ; mais Dieu seul me voit… Aujourd’hui comme toujours, mon cœur et ma conscience sont ouverts seulement à l’œil de mon souverain maître…

Je n’ai pas pleuré pendant que j’étais captif ; je n’ai pas pleuré pendant que je cachais dans les entrailles du sol mon existence proscrite ; je n’ai pas pleuré sur la terre de l’exil ; je n’ai pas pleuré en quittant le nom de mon père !…

– Non, poursuivit-il avec cette sourde exaltation des désespérés qui remontent par la pensée la pente des années heureuses, il fallait le vivant reflet de mon bonheur perdu, et l’écho réveillé de mes jeunes espérances que la mort a rendues muettes à jamais !…

Il reprit la main de Ramire et la serra doucement entre les siennes. Il y avait là de l’affection, mais cette affection mélancolique s’égarait par dessus la tête de l’enfant pour chercher son aliment dans les nuages du passé.

Il le sentait. Un remords pesait sur son âme.

Il traversa la chambre, les yeux secs désormais, et cependant le cœur plus triste. Il alla prendre la lampe qu’il déposa sur la table de nuit.

– Isabel !… Isabel !… murmura-t-il encore en contemplant avec recueillement le visage de Mendoze.

Tout un monde de pensées s’agitait dans son cerveau.

Il resta longtemps ainsi plongé dans l’amertume chère de ses souvenirs.

Il écarta les revers de la chemise de Mendoze, non point au hasard, mais en homme sûr de trouver ce qu’il cherche. Une chaîne d’argent pendait au cou du jeune cavalier.

L’objet qu’elle soutenait était engagé sous l’un des appareils. Moghrab l’attira doucement et amena un médaillon de métal qui portait accolés deux écussons : l’un de gueules aux trois éperons d’or, l’autre de sable à l’aigle d’or, regardant un soleil de même. Les deux écussons avaient leur devise. Sala solem, disait l’un fièrement ; l’autre, faisant allusion aux éperons de l’écu, répondait : Para aguijar a haron (pour aiguillonner le paresseux). Au revers du médaillon, trois mots couraient : Haro hero ero.

Moghrab tint un instant dans sa main le médaillon dont il ne pouvait détacher son regard. Il ne parlait plus. Tout son être s’affaissait sous le poids d’une écrasante émotion.

Le médaillon ne pouvait s’ouvrir qu’au moyen d’un secret. Moghrab avait le secret, car il ouvrit le médaillon.

Le boîtier contenait des cheveux.

Moghrab ne pleura pas cette fois ; sa poitrine rendit un sourd gémissement.

Il porta les cheveux à ses lèvres. Vous eussiez dit qu’il allait tomber à la renverse.

Les larmes viennent d’un ébranlement soudain, d’un trouble qui prend le cœur par surprise. Ces profondes émotions, où l’âme se baigne d’elle-même, réfléchie et résolue, sont sans larmes.

Les larmes soulagent. Elles ne coulent guère dans ces crises où l’homme se sent défaillir et mourir.

C’était bon tout à l’heure les larmes. La vue d’un jeune visage rappelant vaguement d’autres traits bien-aimés les avaient fait jaillir. Mais ici, le premier déchirement d’une douleur terrible, incomparable, se renouvelait après quinze années.

– Isabel ! balbutia Moghrab sans savoir qu’il parlait ; Isabel !… les pauvres cheveux de ma femme !

Il les baisait avec religion, et chacune des fibres de son être s’agitait en un tressaillement aigu.

– Ma femme ! reprit-il encore avec de tendres et douces inflexions, mon amour chéri !… mon pauvre bonheur !

La rêverie descendait sur son front.

– C’était un soir, s’interrompit-il ; c’était non loin d’ici, sur les rives de l’île Majeure, à quelques pas des ruines de mon château de Haro qu’ils ont donné à Palomas, ce fils de louve… La brise des nuits empruntait ses plus suaves parfums à ta chevelure…

Nous allions tous les deux, enivrés par ce silence qui parle… Le fleuve chantait, les lauriers-roses agitaient doucement leurs longues branches chargées de fleurs… N’était-ce pas hier, ô ma bien-aimée ?… Tu me dis tout à coup : « Don Louis, vous perdez vos jours près de moi ; je vous prends une part de votre gloire. Songez-y, don Louis, je ne puis aimer qu’un héros… »

Le lendemain mes équipages étaient prêts, car je ne savais que t’obéir, ma reine ! je te dis adieu ; et le premier message que je t’adressai fut scellé de cette devise orgueilleuse que Dieu a si cruellement démentie : Haro hero ero.

C’était pour vous, Isabel ; vous aimiez la gloire, je voulais de la gloire.

Ses yeux demi-fermés semblaient poursuivre une vision dans le vide.

– Oui… oui… murmura-t-il, je l’entends… tu me parles de ton fils ; tu me dis que je ne suis pas un père… tu me reproches mes rêves du passé devant le présent si digne d’amour… je l’aime, Isabel, j’aime mon fils parce qu’il est le tien… Il sera plus heureux que moi : un pressentiment bien cher me le crie… Il est fort, il est brave… C’est à lui la devise ! C’est lui qui sera le héros !

Il se pencha sur Mendoze endormi, et toucha son front de ses lèvres.

– Je l’aime ! je te dis que je l’aime.

Mais il était distrait en repassant autour du cou du jeune cavalier la chaîne avec le médaillon.

Y a-t-il en vérité des cœurs grands et ardents qui ne peuvent contenir qu’une seule passion ?

Ce Moghrab appelait Mendoze son fils, et il était obligé de répondre au vague reproche de sa conscience : « Je l’aime ! je l’aime… »

Avant de s’éloigner du lit, il étendit la main sur le front de Ramire.

– Demain m’enverra cet amour, pensa-t-il tout haut, tu lui ressembles, enfant ; mes bras et mon cœur te sont ouverts… Dors en paix… Il est du moins un serment que je puis faire à celle qui voit du paradis le fond de ma conscience. Maintenant que j’ai reconnu la preuve de sa naissance, s’il est attaqué, je suis prêt à donner tout mon sang pour le défendre !

Sa nuit ne devait pas avoir de sommeil, car il rejeta son manteau sur ses épaules et rabattit de nouveau sur son front les larges bords de son feutre.

Sa haute taille s’était redressée dans toute sa mâle vigueur. Si la fatigue restait, il secouait la fatigue, et sa volonté de fer lui tenait lieu de repos.

– Demain, dit-il en se dirigeant d’un pas ferme vers la chambre d’Aïdda, nos destinées se jouent avec celles de l’Espagne. Dors tranquille, enfant, tu n’en a pas fini peut-être avec l’épée… Relever l’Espagne et punir les traîtres… telle est mon œuvre ; mais je veux ma vengeance grande et mon but noblement atteint. Fi de ceux qui s’attaquent aux enfants et aux femmes ! On châtie un homme comme le comte-duc non pas dans les affections de son cœur, mais dans les angoisses de son ambition déçue… Il donnerait sa fille pour garder sa puissance… je veux lui rendre sa fille, moi qui lui ravirai son pouvoir !

Il traversait la chambre d’Aïdda. Son regard tomba sur le prie-Dieu qui était à la tête du lit de la Mauresque. Il s’arrêta : ses genoux fléchirent.

– Seigneur, pria-t-il avec une sincère et grave ferveur, protégez le fils d’Isabel ! Je ne vous demande rien pour moi ; je vous demande pour lui toutes les gloires et toutes les joies qu’ambitionnaient mes jeunes années… Le glaive frappe et rentre au fourreau après la bataille : je ferai comme le glaive ; ma carrière est finie… J’aurai été la foudre dans vos mains, Seigneur, la foudre qui éclate et se consume. J’ai pris cette tâche, je l’accomplis jusqu’au bout, et je n’en murmure point… Mais que mon nom ne périsse pas dans la tempête, Dieu tout-puissant, et que ma bien-aimée voie son fils debout sur les marches du trône !…

Il se releva. La porte de la chambre où gisait Inez était toujours entr’ouverte. On voyait sur le tapis le triangle lumineux projeté par la lampe qui brûlait au chevet de la captive.

Moghrab eut un sourire.

Pour un jour encore, dit-il, je suis le sorcier africain. Il faut que le sorcier fasse son office… Par la puissance de mes mystérieux calculs, je retrouve cette jeune fille et je la rends à son père.

En achevant ces paroles, il dépassait le seuil. Un cri s’échappa de sa gorge : la lampe éclairait le lit vide. La prisonnière avait disparu.

Gabrielle faisait sa prière du soir dans sa chambre, située immédiatement au-dessus de celle d’Aïdda. Elle avait peine à parler à Dieu, tant sa pauvre âme, naïve et douce, était ébranlée.

Depuis vingt-quatre heures, une sorte de tourbillon l’avait arrachée à sa vie tranquille. Elle avait vu Mendoze endormi par les carreaux de sa croisée ; il était beau comme ses premiers rêves de vierge. Elle s’était éprise de ce rêve, sans trouble ni remords, comme une enfant qu’elle était, elle avait joué deux fois sa réputation pour lui venir en aide, et sa récompense avait été un froid sourire.

Elle venait trop tard : ce bel inconnu aimait ailleurs ; mais les événements marchaient, elle n’avait pas eu le temps de se recueillir dans sa tristesse. A la catastrophe sanglante de la maison de Pilate avait succédé le récit de l’Africaine.

Comment dire cela ? Gabrielle aimait et plaignait Aïdda, quoique la conduite d’Aïdda la glaçât d’horreur et de terreur. Elle n’avait point d’autre compagne ; c’était le premier cœur qui se fût ouvert pour elle.

L’Africaine, supérieure à elle par l’intelligence et par la force, lui avait montré jusqu’alors un grand cœur, plein de dévouement et de religieux souvenirs. Elle savait dès longtemps cette lugubre histoire de Blanche tuée par la honte. Elle était de ce pays d’Espagne où la vengeance est dans l’air, où le sang âcre et chaud exagère toute passion, où la rancune se confond avec l’honneur, où la haine implacable prend le nom de vertu. Le milieu où l’on est modifie le sens moral comme le sens physique. Les yeux s’habituent aux ténèbres, le cœur s’aguerrit au choc de l’étonnement ou du dégoût.

Gabrielle aimait encore Aïdda, mais c’était comme les anges du ciel qui s’intéressent aux malheureux que mènent les passions sur la terre. Elle eût voulu lui tendre la main pour l’arracher à ce gouffre de haines et de représailles cruelles.

Si le nom d’Aïdda venait dans sa prière, c’est qu’elle demandait à Dieu de la sanctifier et de la guérir.

Elle s’interrompait souvent. La pensée d’Aïdda évoquait toujours deux autres images ; pour un bourreau il y avait deux victimes : Inez, la fille du comte-duc, cette pauvre enfant innocente sur qui pesait une si odieuse fatalité ; et la Medina-Celi, cette fière fleur de noblesse que le vent du malheur avait courbée.

Gabrielle les voyait toutes deux dans le même nuage, et je ne sais par quelle mystérieuse pente elle arrivait à voir le rédempteur de ces deux agonies sous la forme d’un beau jeune homme au sourire franc, au regard hardi, à la tête hautaine, dont le vent soulevait la brune chevelure.

Le dieu sauveur prenait la taille et le visage de Mendoze.

Oh ! ne l’accusez pas ! elle avait fait son sacrifice. Cet amour si jeune avait déjà gravi les sommets de la résignation. Gabrielle pouvait sourire à l’image de Mendoze, car tous ses vœux étaient pour Isabel.

Pour Isabel, sa rivale préférée !

Elle avait déjà dit bien des fois, tout au fond de sa conscience angélique : Qu’ils soient heureux, mon Dieu !

Et quand l’ombre silencieuse du cloître passait comme un voile de deuil sur sa rêverie, elle souriait encore, ajoutant :

– Seigneur, je n’aimerai que vous, mais je prierai pour eux.

Il y avait bien une demi-heure qu’Aïdda, obéissant aux ordres de Moghrab, avait quitté la maison. Tout dormait dans l’hôtellerie voisine, on n’entendait que le bruit monotone de la pluie tombant goutte à goutte sur la galerie de bois.

Gabrielle, acharnée à la prière qui la fuyait, et s’égarant à chaque instant dans son rêve, inclinait déjà sa tête charmante sur son épaule. Elle allait s’endormir ainsi agenouillée, tant la fatigue l’accablait, lorsque tout à coup un craquement léger se fit entendre au-dessous d’elle.

Elle eut peur. C’était la première fois qu’un sentiment pareil la prenait, car sa frayeur avait trait aux choses de l’autre monde. Elle voyait justement, à l’instant où ce bruit avait frappé son oreille, les joues blanches d’Inez encadrées par ses longs cheveux ruisselants. Il lui semblait que le cercle de bistre tracé autour de ses paupières fermées s’était agrandi et creusé.

Inez avait ainsi l’air d’une morte couchée sur le lit des funérailles.

A cette heure où ses idées vacillaient, troublées déjà par le sommeil, Gabrielle confondait les deux couches en deuil, le lit de la maison de Moghrab et le lit du palais des Moncade : Blanche, la première victime, avec Inez, la seconde.

Elle se disait : « Ce breuvage qui procure l’engourdissement, fait mourir aussi quand on le boit à trop haute dose. »

Elle se rappelait l’assurance d’Aïdda qui avait affirmé péremptoirement qu’Inez ne se réveillerait pas.

La dette de malheur était-elle payée ?

Elle frissonna. Elle écouta, les mains levées déjà pour cacher sa tête craintive.

Le bruit continuait. On marchait à l’étage inférieur. – Mais c’était un pas si lent et à la fois si léger ! – Une vivante pouvait-elle marcher ainsi ?

Car ce n’était pas Moghrab. Le dur talon de l’Africain sonnait autrement sur les dalles.

Et ce n’était pas Aïdda, puisque Aïdda était chez la reine.

C’était Inez. Gabrielle en avait déjà la certitude.

Et au travers du plancher elle devinait qu’Inez se dirigeait vers elle.

La porte du logis de Moghrab s’ouvrit très doucement ; mais Gabrielle en eut la perception distincte.

On monta une marche de l’escalier, puis deux. Les veines de Gabrielle s’emplirent de froid. Elle allait voir une morte.

Elle se mit sur ses jambes qui chancelaient. Elle regretta l’absence de son père. – La vieille servante dormait tout à l’autre bout de la maison.

Il y avait Moghrab, mais la pensée de l’Africain redoublait les terreurs de Gabrielle.

On montait. – Chaque pas fait semblait un effort. La bouche de Gabrielle s’ouvrit pour crier au secours.

Deux coups légers furent frappés à la porte.

Gabrielle se laissa tomber sur son lit.

Elle avait oublié de rentrer la clef.

On frappa encore, et une voix brisée dit :

– Ouvrez, jeune fille, au nom de Dieu !

Comme Gabrielle paralysée ne bougeait ni ne répondait, la clef tourna dans la serrure, puis la porte roula lentement sur ses gonds.

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