Chapitre 2 LA FILLE D’OLIVARES
C’était un fantôme, en effet, le blanc fantôme d’Inez, la fille du comte-duc. Aucun de ceux qui avaient admiré naguère, aux fêtes de la cour, la brillante héritière du favori, ne l’aurait retrouvée dans cette pâle apparition.
Avant de franchir le seuil, elle se retourna comme pour voir si personne ne montait l’escalier derrière elle. Gabrielle l’avait reconnue du premier coup d’œil, ou plutôt Gabrielle savait déjà que c’était elle, mais la vue de ce spectre vivant changeait son effroi en pitié.
Gabrielle ne songeait déjà plus à ses frayeurs folles ; le rêve s’était évanoui au moment même où la porte ouverte lui avait montré le profil épouvanté de la pauvre captive. Elle se demandait : « Que veut-elle ? » Son esprit ingénieux pour le bien cherchait les voies de salut et travaillait à cette délivrance.
Le regard d’Inez, après avoir plongé dans les ténèbres de l’escalier, revint à Gabrielle. Sa bouche eut un vague sourire.
– C’est vous, c’est bien vous ! dit-elle.
Puis elle ajouta du ton que l’on prend pour faire une confidence :
– Personne ne m’a vue… L’homme noir était dans l’autre chambre… Ne craignez rien, ils ne viendront pas me chercher jusqu’ici.
– Je ne crains rien pour moi… commença la fille de l’oïdor.
– Je sais que vous êtes bonne, interrompit Inez, je vous connais… j’ai mis tout de suite mon espoir en vous.
Sa main quitta l’appui du chambranle, et Gabrielle vit ses genoux trembler. Elle s’élança pour la soutenir ; Inez, confiante, mit ses bras sur son épaule et reprit :
– Je me sens mieux que tout à l’heure… Si vous m’aviez vue ramper en montant les premières marches !… Je serai assez forte pour me rendre où je veux aller…
– Chez votre père, senora ? demanda Gabrielle.
Inez ne répondit point, mais le sourire qui était sur ses lèvres s’effaça.
– Laissez-moi m’asseoir près de vous, dit-elle, là, au pied de votre lit… Mes mains se réchauffent dans les vôtres… J’avais bien froid !
Gabrielle prit ses mains glacées et les pressa contre son cœur.
– Merci, murmura la fille du comte-duc. Vous voyez bien que vous êtes bonne, vous !
– Je voudrais vous sauver, senora.
– Me sauver ! répéta Inez dont les yeux s’égarèrent, Dieu pourrait-il me sauver ?
La main de Gabrielle s’appuya doucement sur ses lèvres.
– Ne blasphémez pas, jeune fille, dit-elle.
– Merci ! balbutia encore Inez en baisant la main qui fermait sa bouche ; Dieu est miséricordieux, puisque je vous ai trouvée sur mon chemin.
Elle se toucha le front tout à coup.
– J’ai à vous parler, reprit-elle en baissant la voix ; cette porte ouverte… si l’homme sortait, il pourrait nous entendre.
Gabrielle ferma la porte.
Inez semblait réfléchir et se recueillir. Elle avait ses deux mains croisées sur ses genoux, l’œil fixe et la tête inclinée. Dans son aspect, quelque chose disait que sa raison vacillante cherchait la route à suivre dans les ténèbres de sa pensée.
La folie menaçante n’a pas seulement sa physionomie propre, elle a des poses qui lui appartiennent. Gabrielle, en revenant, se disait :
– La pauvre enfant a-t-elle déjà trop souffert ?
Elle s’assit de nouveau près d’Inez et l’entoura de caressantes tendresses.
Inez levait sur elle ses grands yeux où il y avait des larmes.
Un peintre eût saisi ses pinceaux devant la grâce exquise, mais triste, de ce groupe : l’enfant écrasée sous sa détresse, et le doux ange des jeunes consolations…
– J’ai à vous parler, dit une seconde fois Inez ; j’ai tout entendu.
– Entendu quoi ?… demanda la fille de l’oïdor.
– Ici… en bas… dans cette horrible maison. Je vous dis que j’ai tout entendu… La tigresse n’avait pas caché ses griffes sanglantes… je me suis défiée d’elle tout de suite…
– Avez-vous vu le fond du cœur de celle que vous outragez, senora ? interrompit Gabrielle ; Aïdda, ma sœur, a bien souffert, elle aussi !
Les yeux d’Inez exprimèrent un soudain effroi.
– Votre sœur ! répéta-t-elle ; mais je vous comprends… Ne vous ai-je pas entendue ?… Vous avez compassion de sa haine comme vous avez pitié de mon malheur !… Où en étais je ? Il me semble parfois que ma mémoire me fuit. Je me suis défiée d’elle… Je voyais son aversion dans son regard… A ses côtés, dans la litière, j’avais mon pauvre corps tout glacé, et cependant son contact me brûlait comme un fer chaud…
Quand nous sommes arrivées ici, j’avais soif, une soif si ardente que j’ai demandé à boire… Nous n’avions pas encore échangé une parole… elle a levé ses yeux sur moi, un frisson a parcouru tous ses membres, puis sa paupière s’est baissée, cachant la lueur sournoise qui venait de s’allumer dans sa prunelle.
– Je vais vous chercher à boire, me dit-elle.
Sa voix était sourde et rauque… Seigneur Dieu ! don Vincent de Moncade a-t-il donc aimé cette femme ? Et ose-t-elle s’agenouiller devant un crucifix ?…
Pardon ! pardon ! j’ai tort, mais moi, je vous le dis, j’ai plus de frayeur que de haine. Si les rôles étaient changés, si j’étais forte, si je la voyais faible, sur ma religion ! je lui pardonnerais.
L’idée me vint tout de suite de ne pas toucher au breuvage qu’elle allait m’apporter.
J’étais seule, je cherchai. Une aiguière d’argent était sur la table. Je bus à longs traits, comme ces pauvres animaux altérés par la sécheresse des sables africains. Puis je m’assis et je l’attendis.
Elle vint, tenant à la main une coupe pleine. Elle me la présenta. Je la regardai fixement. Malgré son audace, elle détourna les yeux. Je trempai mes lèvres dans le breuvage et je fis semblant de boire avidement.
Aïdda, troublée, feignit d’avoir besoin dans la chambre voisine. Je profitai de son absence pour verser le contenu de la coupe dans l’aiguière. Quand elle rentra, elle me demanda :
– Avez-vous bu ?
– Tout, répondis-je, jusqu’à la dernière goutte.
Elle fixa encore sur moi son regard froid et dur.
Puis, me montrant du doigt le lit :
– Reposez-vous, me dit-elle.
– Un mot revenait sans cesse à sa bouche ; il sonnait tantôt comme un injurieux reproche, tantôt comme un navrant gémissement. Elle disait :
– Elle est belle ! elle est belle ! elle est belle !… Une fois seulement elle ajouta :
– Elle a deviné le sort qui l’attend, car elle ne m’a point interrogée !
Moi, je restai immobile, et je faisais en sorte de régler mon souffle, afin qu’elle me crût endormie. Cela dura jusqu’au moment où le bruit de vos pas lui annonça votre présence.
Elle prononça votre nom et quitta le chevet de mon lit pour vous aller chercher.
J’ai entendu votre récit. Je dirai comme vous : « Ne jugeons point nos pères ! » et comme vous aussi : « Dieu puisse-t-il sauver Isabel de Medina-Celi ! »
J’ai entendu le récit d’Aïdda… Touchez ma main : n’est-elle pas de marbre ?… J’ignorais tout ce qui s’était passé au palais de Moncade. J’ai frémi dans la moelle de mes os en écoutant ce terrible drame.
La Vierge m’est témoin que je m’agenouillerai volontiers devant la couche de cette noble fille qui est morte de son déshonneur. Veulent-ils mon sang ? je le donne, si mon sang peut expier le crime de mon père.
J’ai donc été morte aussi moi-même, en présence de cette fière victime !… Ecoutez, jeune fille, pendant que cette Aïdda parlait, une blanche apparition était auprès de ma couche. C’était la Moncade qui venait me rendre sa visite. Elle souriait avec la douce pitié des saintes, et la sérénité de son visage me disait :
– Ma sœur, nous nous rencontrerons au pied de Dieu, et nous nous aimerons…
Inez s’arrêta. Ses grands yeux étaient levés vers le ciel.
– Ce vieillard aimait bien sa fille, reprit-elle d’un accent rêveur ; mais qu’est-ce que l’honneur, s’il peut renaître d’un crime ?… Il veut ma mort… il veut plus que ma mort, il veut ma honte… L’âge affaiblit l’esprit… Que Dieu pardonne au premier marquis de Pescaire et ramène la paix dans son âme !
Mais cette femme, que lui ai-je fait ? quelle excuse pour sa démence barbaresque ?… J’étais heureuse, j’étais tranquille. Nous nous suffisions, ma tendre mère et moi… et bien souvent, le soir, assise à ses genoux, la tête appuyée sur sa main caressante, je lui promettais de vivre et de mourir près d’elle.
J’ignorais cet autre amour plus fort que la piété filiale elle-même. Si quelqu’un fût venu me dire : « Tu aimeras un homme au point d’abandonner ta mère », j’aurais répondu : « Gardez pour de plus crédules votre mensonge extravagant. Ce n’est pas. Il est impossible que cela soit !
Dans mon sentier si calme et si pur, Vincent marcha un jour. J’eus l’âme troublée : je le revis, je l’aimai. Etait-il venu par hasard ? Non ! C’était lui qui avait envoyé ce vengeur, lui, le père ! C’était elle qui avait dit : « Va ! je le veux ! »
Et voilà qu’elle m’accuse ! et voilà que sa haine enfiévrée jusqu’à la rage veut torturer à la fois mon corps et mon cœur !
– Je l’aime ! oui, je l’aime ! interrompit-elle en un cri passionné. Tout mon cœur est à lui… Que je meure, oh ! que je meure par lui si mon destin le veut, mais que je meure aimée !
En ce moment, le pas lent et viril de Moghrab se fit entendre à l’étage au-dessous.
Gabrielle ouvrait la bouche pour parler. Inez mit un doigt sur ses lèvres.
Son regard expressif et brillant disait que sa présence d’esprit était revenue.
Le pas de Moghrab traversa la pièce située immédiatement sous la chambre de Gabrielle, puis il rendit un bruit plus sourd.
– Il me cherche, murmura la fille du comte-duc.
– Redoutez-vous aussi Moghrab ? demanda Gabrielle.
– Certes, certes, répondit Inez ; celui-là n’est point ce que vous pensez, jeune fille ; celui-là dédaigne les sauvages excès de leurs rancunes. Il ne me veut point de mal.
– Eh bien ?
– J’ai peur de lui : ma route est tracée ; j’ai peur de tous ceux qui voudraient m’entraîner hors de ma route.
– Senora, dit Gabrielle, je ne vous comprends pas.
Les yeux d’Inez se baissèrent.
– Celui-là, murmura-t-elle, sait la route par où l’on peut parvenir à toute heure dans la retraite du comte-duc.
– De votre père ! s’écria Gabrielle, dont l’étonnement redoublait.
– Chut !… fit la fille du favori.
La porte du logis de Moghrab venait de s’ouvrir bruyamment.
L’Africain resta un instant immobile sur le palier, comme s’il eût hésité à descendre ou à monter.
Inez retenait son souffle.
Enfin Moghrab prit un parti. Son pas résonna sur les marches. Il descendait.
La porte de la cour s’ouvrit et se referma sur lui.
La taille inclinée d’Inez se redressa, et sa poitrine rendit un long soupir.
– Enfin ! dit elle.
Puis, se levant brusquement :
– Il est temps, reprit-elle ; vous avez bon cœur… voulez-vous me venir en aide ?
– Je le veux de toute mon âme, répondit Gabrielle.
Inez se jeta à son cou.
– Pourtant, murmura-t-elle, cette femme vous a menacée.
– Je ne crains rien que ma conscience, Senora, repartit la fille de l’oïdor avec tranquillité.
– Soyez donc bénie… Je veux sortir de cette maison à l’instant même.
– Je vous en ferai sortir, Senora… et partout où vous voudrez aller, je vous accompagnerai.
– Soyez deux fois bénie !… j’ai hâte.
Gabrielle jeta vivement sa mantille sur ses épaules et dit :
– Me voilà prête.
Elle tendit son bras à sa compagne.
Mais, au moment de franchir le seuil, elle s’arrêta, le regard fixé sur la légère et fraîche toilette d’Inez.
– Ce costume n’est pas bon, dit-elle, pour courir la nuit dans les rues de Séville.
– A cela ne tienne, répliqua Inez ; – n’avez-vous qu’une mante ?
Gabrielle passa dans le cabinet voisin.
Elle en ressortit avec un mantelet long en tissu basque, dont les rayures éclatantes tranchaient, rouge sur noir.
– Ceux qui vous verront passer, Senorita, dit-elle en riant, – vous prendront pour une pauvre fille, car ma capeline est connue dans tout le quartier de Saint-Ildefonse.
Inez avait déjà endossé le mantelet.
– Venez, dit-elle.
Gabrielle lui donna son bras pour descendre l’escalier. Les premiers pas de la fille du comte-duc furent pénibles ; mais l’effort même qu’elle faisait semblait lui donner courage. Avant d’arriver au bas de l’escalier sa marche était déjà raffermie.
A la dernière volée, Gabrielle l’arrêta et lui montra du doigt cette fenêtre de l’hôtellerie de Saint-Jean-Baptiste où la veille notre Bobazon avait collé son œil indiscret.
Une lueur sombre passait sous les jalousies rabattues.
– Ils sont là ! dit Gabrielle.
– Qui ? demanda Inez.
– En passant sous cette fenêtre, poursuivit Gabrielle au lieu de répondre, j’ai entendu bien souvent tomber le nom du comte-duc votre père !
– Et que disait-on du comte-duc ?
– On conspirait sa chute et sa mort, senora.
Inez continua de descendre.
– Mon père est puissant, dit-elle, le roi l’aime et le défendra… Venez, j’ai hâte…
Les dernières marches de l’escalier furent franchies.
Nos deux jeunes filles se trouvèrent sous cette voûte où, la veille au matin, Mendoze fugitif était monté dans la litière noire du comte-duc.
Gabrielle avait dans sa poche la clef de la porte de la rue ; elle fit jouer la lourde serrure ; Inez franchit le seuil aussitôt.
– Maintenant, dit-elle d’un ton péremptoire, vous avez fait pour moi tout ce que je souhaitais. Laissez-moi à la garde de Dieu. Que toutes les bénédictions du ciel soient sur vous !
Elle fit un pas ; Gabrielle la retint :
– Y songez-vous, Senora ? s’écria-t-elle, vos pas chancellent encore, et les rues de Séville sont fertiles en mauvaises rencontres. Souffrez que je vous accompagne.
Toute la personne d’Inez avait subi une sorte de transformation. Elle répondit d’un ton bref et presque impérieux :
– Jeune fille, je n’ai plus besoin de vous.
– Moi, reprit Gabrielle qui avait aussi sa fermeté, je ne puis vous laisser partir ainsi, Senora…
C’est la Providence qui vous a mise à ma garde… je ne vous quitterai qu’a la porte de l’Alcazar.
– Suis-je encore votre prisonnière ?… murmura la fille du comte-duc qui fit un effort pour se dégager ; je sais ma route.
Puis, d’un ton si bas que Gabrielle eut peine à l’entendre, elle ajouta :
– Je ne vais pas si loin que l’Alcazar.
Ces symptômes d’aberration d’esprit que Gabrielle avait déjà remarqués en elle apparaissaient plus évidents.
Le cerveau de la pauvre enfant restait manifestement ébranlé par ces horribles secousses.
Gabrielle, usant de sa jeune vigueur, la contint comme eût fait une mère et demanda :
– En quel autre lieu que l’Alcazar voulez-vous donc aller, Senora ?
Inez frappa du pied avec colère, puis elle sanglota, énervée par la lutte ; puis encore, par un brusque mouvement, elle colla sa bouche contre l’oreille de sa compagne :
– Ne vous l’ai-je donc pas dit, jeune fille ? murmura-t-elle avec mystère. J’ai tout entendu… tout… tout ! Je sais ce que Dieu me commande en présence de ces menaces dénaturées… On reconnaît bien la voix de Dieu quand elle parle, n’est-ce pas ?… Laissez-moi, je vous en prie… je vous l’ordonne !
Gabrielle, étonnée et inquiète, loin d’abandonner ses mains, essaya de la prendre à bras-le-corps pour la ramener sous la voûte.
A ce moment la voix de l’oïdor Pedro Gil se fit entendre sur l’escalier. Il appelait d’un ton d’impatience :
– Gabrielle ! Gabrielle !
Celle-ci lâcha prise un instant. Ce fut assez. Avec une agilité qu’on n’aurait pu attendre de ce pauvre corps brisé par la souffrance, Inez avait bondi de l’autre côté de la rue. Elle se perdait déjà dans l’ombre des maisons hautes et formant demi-voûte sur le pavé.
– Inez !… Senora !… s’écria Gabrielle.
L’oïdor, irrité, frappait à la porte de son logis, appelant sa fille à grands cris.
Gabrielle suivait des yeux cette forme blanche qui glissait dans les ténèbres. Une voix déjà lointaine arriva jusqu’à son oreille. Elle disait :
– Merci et adieu !
Gabrielle rentra. La lueur ne brillait plus derrière les jalousies de la fenêtre basse, au rez-de-chaussée de l’hôtellerie de Saint-Jean-Baptiste.
– D’où rentres-tu à cette heure ? demanda Pedro Gil avec menace.
Gabrielle balbutia le nom d’Aïdda.
L’oïdor eut un cynique sourire.
– Il y a peu de saintes parmi nos duchesses, grommela-t-il ; attends un peu, cependant… Tu feras ce que tu voudras quand tu seras la femme d’un grand d’Espagne.
La pluie tombait fine et chaude. La nuit avait des profondeurs inaccoutumées sous ce ciel brillant de l’Espagne du sud. Par intervalles le vent sifflait tout à coup, arrachant aux vieilles toitures une plainte aigre et courte. Les rigoles chantaient, les girouettes grinçaient, les jalousies battaient les murailles. L’orage, trop éloigné, ne s’entendait plus ; mais la ville tout entière s’enveloppait d’une atmosphère tiède, fade, lourde comme la vapeur du linge mouillé qui sèche au petit feu d’un pauvre ménage. La terre, humectée, rendait d’étouffantes émanations.
Nul bruit de pas ne sonnait sur le pavé glissant. Séville a peur de la pluie presque autant que du brûlant soleil de midi. Les rues étaient désertes et silencieuses.
Dona Inez n’avait jamais fait un pas hors du seuil paternel sans avoir autour de sa chaise dorée et blasonnée quatre valets armés et un écuyer à cheval. Quand elle descendait de sa chaise sur le gazon fin des promenades, sa duègne d’un côté, sa suivante de l’autre, guidaient sa marche souriante.
Elle n’avait pas besoin de savoir sa route. On pensait pour elle, pour elle on marchait, et si son caprice d’enfant convoitait une fleur, que de mains empressées suppléaient aux mignonnes paresses de ses mains !…
Cette nuit, elle allait seule et perdue comme une aveugle. Ses yeux avaient un bandeau de larmes. Ses pieds saignaient déjà aux dents tranchantes des pavés.
C’était la fille du comte-duc, l’héritière du plus puissant seigneur qui fût dans les Espagnes ; c’était dona Inez, cette pauvre enfant, qui marchait là-bas, à tâtons, chancelant, tâtonnant, s’égarant à droite, à gauche, et obligée bien souvent de s’asseoir, oppressée, sur la borne humide plantée à la porte de l’artisan.
Elle n’avait eu d’abord qu’une idée : fuir la protection de Gabrielle, qui l’aurait empêchée d’accomplir son dessein.
Gabrielle voulait la conduire à l’Alcazar.
Inez avait couru tout d’un temps jusqu’au détour de la rue de l’Infante.
Mais l’effort était excessif pour sa chancelante faiblesse. Elle était tombée sur la marche d’un seuil, épuisée, haletante.
Elle écoutait. La fille de l’oïdor allait-elle la poursuivre ?
Elle se disait :
– Je ne ferai pas de bruit, je retiendrai mon souffle. Dans ces ténèbres, Gabrielle passera sans me voir.
Gabrielle ne vint point.
Au bout d’une minute, Inez parvint à se relever.
– Allons, pensa-t-elle, du courage ! J’ai bien remarqué ces rues où nous avons passé ; je sais mon chemin, j’arriverai… Du courage !…
Où donc voulait-elle se rendre ainsi ?
Quelle idée fixe et dominatrice surnageait dans le chaos de son esprit ?
Elle n’était pas folle. Elle raisonnait. Son intelligence travaillait.
Or, savez-vous quelle distance prodigieuse peut mesurer l’écart qui existe entre les facultés humaines ? Avez-vous chiffré la différence qui sépare le génie calculateur de Newton du cerveau rabougri de ce nain qui ne peut compter jusqu’à six ?
Vous est-il arrivé d’établir une comparaison entre les sens exercés de l’Indien, trouvant, à l’aide de je ne sais quels signes mystiques, sa route au travers des plus incommensurables labyrinthes du désert, et par exemple, la femme élégante de nos civilisations qui va s’égarer, si elle quitte son équipage, au coude même de la rue où un brillant hôtel ouvre sa porte cochère ?
Elles sont ainsi parce que jamais, au grand jamais, elles n’ont besoin de se guider elles-mêmes. L’usage de leurs sens serait pour elles un luxe. Autour d’elles, d’autres sens agissent : des sens qui font leur métier mercenaire.
Exagérons-nous ?… Gageons que mademoiselle votre fille ne saurait pas, madame la marquise, aller de votre hôtel à l’Opéra italien, où tant de lorgnons admirent trois fois la semaine son délicieux sourire !
Gageons. Nous avons gagné. – Si nous avons perdu par hasard, c’est que l’adoré sourire serait, à votre insu, madame, pour quelqu’un dont le douzième aïeul était absent de la croisade.
Celles qui dérogent apprennent le nom des rues. Le besoin est un maître habile. L’Indien voyageur ne prendrait pas tant de peine s’il avait chevaux, voiture et carrosse.
Elle ne savait rien, cette pauvre belle Inez. Elle était comme l’enfant qui n’a jamais marché qu’avec les jambes de sa nourrice. Au bout de vingt pas elle se dit : « Toutes les rues se ressemblent ; ce sont des maisons qui surplombent, des porches noirs, des jalousies tombantes. »
Les navigateurs ont des étoiles.
Quand Inez levait les yeux, c’était, au-dessus de sa tête, une étroite bande du ciel qui allait fuyant et s’aiguisant, – toujours de même.
La solitude pesait sur elle comme un écrasant fardeau.
Le découragement venait, qui doublait sa fatigue.
Avant d’arriver à la place de Jérusalem, elle s’était arrêtée déjà trois fois.
L’aspect de la place l’étonna d’abord. Elle se souvenait vaguement d’avoir traversé une place. Mais plusieurs rues s’ouvraient sur celle-ci ; laquelle prendre ? En face d’elle était un noir édifice dont la corniche coupait carrément le ciel. Inez ne connaissait point la maison de Pilate.
Elle fit un effort pour s’orienter. Elle tourna sur elle-même une fois, deux fois, en cherchant la direction à choisir.
La troisième fois, elle n’aurait plus dit par quelle rue elle venait de déboucher sur la place.
Elle se mit à marcher au hasard, épuisée et désespérée. Elle eût voulu, tant sa détresse était grande, retrouver Gabrielle, lui confier son secret et la prendre pour guide. Mais où était maintenant le logis de l’oïdor ?
Elle ne savait ; tout était noir, tout était pareil. Le malheureux marin, ballotté sans boussole entre la mer immense et le ciel en deuil, n’est pas plus perdu que ne l’était la fille du favori de Philippe IV.
Elle se disait pourtant, la pauvre Inez, comme on répète à son insu un refrain : Courage ! courage !
Hélas ! courage ! la pluie pénétrait jusqu’à sa chair ; ses petits pieds endoloris ne pouvaient plus la porter ; les bourdonnements de la défaillance tintaient autour de ses oreilles.
Elle crût rêver. Tout à coup un bruit de fête s’éleva dans le silence de la nuit. Elle entendit des éclats de rire et comme un tumultueux concert d’applaudissements ; puis, au-dessus de ces turbulents murmures, les accords clairs de plusieurs mandolines accompagnées par l’agile roulement des castagnettes andalouses.
Tout soulage l’enfant égaré, tout ce qui est humain. Inez sourit du fond de sa détresse. Elle sentait battre enfin le pouls de cette solitude morne. Quelque chose lui criait : il y a de la vie.
C’était peut-être la première fois que la guitare de nos saltarines et les rires de nos jeunes courtisans, rassemblés dans la salle Mauresque du Sépulcre, servaient à quelque chose de bon.
Malgré ce soulagement passager, bien en eût pris à la pauvre Inez, si le décret de son père qui ordonnait la fermeture des délicias de Séville eût été mis à exécution cette nuit-là même.
Elle revint sur ses pas, car elle était déjà tout près de la ruelle qui conduisait à l’abreuvoir de Cid-Abdallah, en tournant les jardins de Pilate. Elle s’approcha de ce porche dentelé d’où les sons de la joyeuse musique semblaient partir. Le porche était déjà un abri. Elle s’assit sur les dalles et reprit haleine, rassurée qu’elle était par le voisinage de la fête.
Le sang se réchauffait dans ses veines. Elle avait rabattu l’épaisse dentelle de son voile de manière que les plis doublés pussent cacher entièrement son visage.
– Si ce sont des bourgeois, pensait-elle, sans doute, ils ne m’ont jamais vue ; si ce sont des gens de cour, comment me reconnaîtraient-ils, sous ce masque, avec la mante des filles du pays basque ?… Je leur demanderai mon chemin.
Elle attendait désormais, calme et reposée, la sortie de quelqu’un des invités pour l’aborder et l’interroger.
Mais le temps passait. Personne ne sortait. La gaieté devenait de plus en plus bruyante derrière les vieilles murailles de la maison arabe. La mandoline pressait les mouvements de la danse, et les castagnettes vives pétillaient comme un feu de bois vert. Inez se lassait d’attendre.
Quatre heures de nuit sonnèrent à l’horloge de Saint-Ildefonse ; les trompes retentirent quatre fois, puis la voix rauque du gardien annonça l’heure accomplie du haut des tours.
Une inquiétude sourde serra le cœur d’Inez.
– On a creusé deux tombes dans les caveaux… murmura-t-elle, pendant que tout son corps frissonnait. Il n’y a qu’une morte… L’autre attend un vivant… ou une vivante ! – Et que de temps écoulé ! reprit-elle. – Le vieillard est impatient de se venger… je suis en retard…
Tout en parlant, elle essayait de se lever ; mais l’humidité et le repos avaient changé en engourdissement la fatigue de ses membres. Un bruit nouveau et plus proche la mit sur ses pieds comme par enchantement.
Elle n’avait point cherché où pouvait être la porte de la maison. – Le concert des voix qui éclata tout à coup non loin d’elle lui fit tourner les yeux vers l’endroit d’où partait le son.
Elle aperçut la porte basse qui se trouvait à dix pas du pilier qu’elle avait pris pour dossier.
On marchait derrière cette porte, et l’on s’en approchait.
– Il fait étouffant, cette nuit, disait une des voix.
Une autre :
– Le vin de ce Galfaros aigrit en vieillissant.
– Palomas et Moncade !… Ventre-saint-gris ! mes compagnons, voilà deux bons vivants qui font honneur a notre confrérie !…
La main défaillante d’Inez essaya de contenir les battements de son cœur.
– Tais-toi, Narciso, tais-toi, répliqua-t-on. Je ne suis pas bien vieux, et pourtant j’ai vu des portes de forteresses s’ouvrir pour des bavards de ton espèce.
– Jarnibleu ! cousin de Silva, quand l’émeute entre au palais, les forteresses chôment. On a besoin de nos épées !… Personne ne m’empêchera de dire que la litière de ce matin et les deux nègres appartenaient à la belle marquise d’Andujar ; et tout le monde sait bien que la fille du comte-duc a été enlevée hier par notre ami don Vincent, second marquis de Pescaire.
Inez, appuyée contre son pilier pour ne point tomber à la renverse, entendit qu’on faisait tourner une clef dans la serrure.
Elle eût voulu fuir, mais ses jambes paralysées la clouaient au sol.
– Tais-toi, Narciso, tais-toi ! reprenait le chœur.
La porte s’ouvrit. Inez était parvenue à tourner la colonne.
Elle vit, à la lueur d’une torche, une demi-douzaine de jeunes seigneurs aux visages fatigués et pâles, sauf un, celui que l’on appelait Narciso. Narciso avait une tête joufflue, portée par un cou gros et court qui disparaissait entre deux bonnes épaules dodues.
L’homme qui tenait les flambeaux était seul découvert. Il s’inclina sans franchir le seuil.
– Maître Galfaros, lui dit le plus petit Narciso, garde la porte ouverte toute la nuit. Nous reviendrons chez toi.
– Il suffit, noble seigneur, répondit l’honnête tavernier.
– Messeigneurs, interrompit un des jeunes gens, il fait une pluie battante. Dans toute la loyale cité de Séville, je parie qu’il n’y a pas une âme dehors cette nuit.
Inez, cependant, plus morte que vive, se traînait de pilier en pilier. Encore quelque pas, elle allait atteindre l’extrémité des arcades mauresques. Nos jeunes fous sortirent du porche en tumulte pour voir le temps qu’il faisait.
– Silva a raison, dit Soto-Mayor, voici un ciel défavorable. Le gibier fera défaut.
– Taïaut ! taïaut ! cria en ce moment Narciso de Cordoue. Voyez, seigneurs, à vingt-cinq pas de vous.
Son doigt tendu montrait Inez, qui, sur le point de tourner l’angle des arcades, recevait un reflet des rayons de la torche sur sa capeline aux éclatantes couleurs.
– Bravo, Narciso !
– En chasse ! en chasse !
Ils s’élancèrent tous à la fois. Inez, dans un suprême effort, fit quelques pas en courant, puis elle tomba brisée en murmurant :
– Grâce ! messeigneurs !
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