‹ La Maison de PilateChapitre 18 sur 30 · Chapitre 3 LE SERMENT DE MONCADE

Chapitre 3 LE SERMENT DE MONCADE

Ce bon vivant de petit Narciso avait mis son poing sur sa bouche et jouait gaillardement une fanfare.

Luna et Soto-Mayor l’avaient devancé.

– N’ayez pas peur, ma belle enfant, nous sommes de galants cavaliers !

– Relevez-vous, de grâce, et cessez de trembler…

Jaime de Silva essayait de soutenir Inez, qui se laissait aller comme morte.

– Allons, Galfaros, la torche ! Ce visage doit être céleste !

– Un fauteuil, Galfaros !

– Ventre-saint-gris ! ajouta Cordoue, je prétends être un des porteurs !

Inez disait d’une voix défaillante :

– Messeigneurs, au nom de vos mères, laissez-moi, je vous en prie.

Galfaros, obéissant, s’approchait avec la torche.

– Un fauteuil ! un fauteuil !

– Elles font toutes semblant de ne pouvoir marcher !

– C’est une bourgeoise par la mante, dit Luna.

– C’est une duchesse par la robe.

– Une divinité par le profil, seigneurs ! s’écria Soto-Mayor qui venait de glisser un regard sous le voile.

– Oh ! faisait Inez suffoquée, laissez-moi… Vous n’avez donc point de sœurs ?

– Dieu vivant ! répondit Cordoue. Y a-t-il de quoi tant se plaindre ? Nous vous offrons un abri par un temps affreux… bon gîte, bonne table, musique exquise…

– Chut ! fit Luna ; le pas d’un cheval !…

– C’est le guet, répliqua Soto-Mayor. Il est loin…

Deux valets apportaient un fauteuil.

– Eh mais ! s’écria Galfaros, qui leva son flambeau, s’il plaît à Vos Seigneuries, je connais cette mante basque… elle passe sous mes fenêtres trois ou quatre fois par jour.

– Son nom ! dis son nom, Galfaros !

Un cri d’angoisse expira dans la gorge d’Inez.

Galfaros baissa la voix :

– Mon avis, messeigneurs, dit-il, c’est que vous jouez ici un jeu périlleux… L’oïdor Pedro Gil est un homme puissant et vindicatif…

– Est-ce la femme de l’oïdor Pedro Gil ?

– Sa fille, plutôt ; ce robin de Pedro Gil a une fille…

– Il est insolent !

– Il est rapace !

– Il est coquin de la plante des pieds à la pointe des cheveux !

Inez fut placée, bon gré, mal gré, sur le fauteuil. De ses deux mains crispées convulsivement elle parvint à maintenir son voile collé contre son visage.

Cordoue avait dit :

– Le guet approche… hâtons-nous d’emporter notre gibier.

Le pas du cheval retentissait, en effet, lent et sonore, dans la rue des Cabellerizas.

Nos jeunes fous prirent à quatre les pieds du fauteuil et l’élevèrent sur leurs épaules afin de faire à la fille de Pedro Gil une entrée triomphante dans la maison du Sépulcre.

Ils venaient voir, applaudissant d’avance, par leurs cris et par leurs rires, au succès inespéré de la chasse.

Tout le monde était en belle humeur, car la nuit triste promettait de s’achever gaiement.

– Rangez vous sur deux files ! ordonna le petit hidalgo tout bouffi d’allégresse ; bas les toques !… Sirènes, prenez vos mandolines et vos guitares…

Galfaros, effrayé, répétait tout bas :

– Prenez garde ! prenez garde !… Pedro Gil ! Moghrab ! le comte-duc ! c’est plus qu’il n’en faut pour mettre le feu à ma pauvre maison !

Mais sa voix n’était pas entendue. Nos jeunes fous, enchantés du succès de leur plaisanterie, se dirigèrent vers la porte en grande pompe. On n’eût pas fait plus d’étalage s’il se fût agi de la reine.

Les plaintes de la pauvre Inez s’étouffaient dans la clameur générale.

– Gloire ! gloire ! répétait-on, gloire à la fille de l’oïdor !

Comme le cortège approchait du seuil, Galfaros dit avec tout l’effroi des coquins de sa sorte qui flairent l’intervention de la loi :

– Entrez, au nom de Dieu !… voici le guet !

Au lieu d’entrer, on s’arrêta. Toute la bande joyeuse était montée à ce diapason extrême de l’orgie.

– Est-ce bien le guet ? demanda Cordoue.

– Est-ce l’alferez Crabon ou l’alferez Rodriguez ?

– Invitons l’alferez Rodriguez, c’est un bon vivant.

– Invitons l’alferez Crabon, il boit comme un poisson.

– Holà ! guetteurs de nuit ! il y a du vin pour tout le monde !…

La foule s’éparpillait sous les arcades. On comptait bien rosser le guet, si le guet refusait de boire. Le guet assommé ! quel assaisonnement à une débauche nocturne !

Tous les regards étaient fixés sur l’ouverture de la rue des Cabellerizas. Quatre des jeunes seigneurs tenaient toujours les pieds du fauteuil où était Inez, demi-morte.

Il y avait des paris sur la question de savoir si c’était l’alferez Crabon ou l’alferez Rodriguez.

On fit silence. Une lueur apparut au coin de la rue. Le pas du cheval sonnait distinctement.

Un immense éclat de rire s’éleva, parce que la lueur n’était que la lanterne balancée au bout de la hallebarde pacifique du sereno, qui se mit à psalmodier en dormant :

– Il est quatre heures… il fait beau temps !

Pouvoir de l’habitude ! le pauvre diable était trempé jusqu’aux os.

Mais l’éclat de rire dura peu. Tout à coup la haute silhouette d’un cavalier se dessina aux pâles rayons de la lanterne. Ce n’était ni l’alferez Crabon, ni l’alferez Rodriguez.

– Don Vincent de Moncade ! murmura Galfaros ; il ne manquait plus que celui-là.

Le fauteuil où était Inez tressaillit si violemment sur les épaules de nos quatre hidalgos, qu’ils furent sur le point de lâcher prise.

Un cri de délivrance fut poussé en même temps.

– Moncade !… A moi, don Vincent de Moncade !

Tous les regards se dirigèrent vers Inez. Galfaros leva sa torche. Le vent faisait voltiger le voile de la prétendue fille de l’oïdor, qui tendait ses bras en avant au risque de se précipiter sur le pavé.

Le cavalier s’était arrêté. Il regardait avec étonnement cette foule et ses lumières.

Galfaros jeta sa torche et se précipita tête baissée dans sa maison, en gémissant :

– Que Dieu nous soit en aide !… j’ai à choisir, maintenant, entre le gibier et le bûcher !

Les saltarines disaient :

– Ce n’est pas la fille de Pedro Gil !

Et Inez, debout, chancelante, prête à tomber de cette hauteur :

– Moncade ! au secours ! au secours !

Le cheval sembla bondir de lui-même. Quatre gerbes d’étincelles jaillirent à ses pieds. Inez, folle, se pencha en avant, les bras tendus. Moncade la saisit à la volée, en passant au galop, et la maintint de sa main gauche, serrée contre son cœur. De la droite, il tira son épée et fit volter son cheval à l’aide de ses genoux crispés convulsivement.

Un cri de terreur s’était élevé de la foule, tandis que le sereno, réveillé et embouchant sa trompe, jetait à trois reprises différentes le signal d’alarme.

En voyant Moncade qui revenait, l’épée à la main, les femmes s’enfuirent épouvantées et les hommes dégainèrent. Les yeux de Moncade étaient des éclairs sanglants.

Le poitrail de son cheval jeta Jaime de Luna renversé sous le porche, tandis qu’un revers de son épée faisait une profonde entaille au crâne de Soto-Mayor. Silva tomba d’un coup de pointe ; Cordoue roula sur les dalles, la figure écrasée par un coup de pommeau.

Puis Moncade, piquant des deux, longea comme la foudre la galerie mauresque, frappant, taillant, assommant.

Il ne prononça pas une parole pour appuyer la terrible éloquence de son épée.

Le porche était comme un champ de foin où la faux a passé.

Moncade avait disparu, montant avec son précieux fardeau le parvis de Saint-Ildefonse.

Comme il s’éloignait, caché déjà par l’angle de l’église, le guet, le vrai guet cette fois, arrivait prudemment et au petit pas, à l’appel du sereno. L’alferez Rodriguez et l’alferez Crabon ramassaient une demi-douzaine d’hidalgos blessés et souillés de boue.

Maître Galfaros, paraissant à une croisée, se plaignit avec amertume du bruit que l’on faisait autour de sa maison tranquille. Il paya l’impôt honoraire au sereno, et la pluie patiente se chargea de laver les traces du sang sur le pavé.

Moncade galopait cependant au travers des rues noires et emmêlées qui sillonnent le quartier de Saint-Ildefonse.

Inez, suspendue à son cou, murmurait :

– Je t’aime ! je t’aime !…

Moncade ne répondait point, mais Inez sentait battre son cœur contre le sien.

Elle disait parfois d’une voix tremblante et si douce que les yeux du jeune cavalier se mouillaient :

– Et toi aussi tu m’aimes… je le sais, oh ! je sais tout, Vincent ! mon amour ! mon sauveur !

Moncade arrêta son cheval sur la place où se dressait la maison de son père.

Il essuya son front en sueur.

Puis, avec un douloureux effort :

– Senora, dit-il, avez-vous oublié ce qui s’est passé entre nous ?

– Tu m’aimes, répondit Inez ; le poignard dont tu me frappais traversait en même temps ton pauvre cœur… Je te dis que je sais tout, Vincent !…

Moncade détourna d’elle ses yeux humides et troublés.

– Vous, aimer…

– Ecoute, dit-elle, tu m’as brisée, c’est vrai, Vincent… quand je t’ai vu froid et sévère dans cette chambre que j’avais rêvée si riante et si fleurie, la chambre de nos noces, j’ai senti mon pauvre cœur défaillir… Tu m’as parlé de ta sœur morte, de vengeance, de déshonneur… que sais-je ?… Vincent, je ne comprenais pas… Ta menace horrible et qui ne venait pas de toi s’arrêtait au seuil de mon cœur… Si la lumière est enfin entrée en moi, c’est qu’une autre bouche, une bouche ennemie, m’a traduit tes paroles… Non, je ne comprenais pas, Vincent… Tu me parlais une langue qui nous était à tous deux inconnue… et si je suis tombée morte à tes pieds, c’est qu’une pensée a surgi en moi, une seule : « Il ne m’aime plus !… »

– Senora, interrompit Moncade, j’ai été un instrument de haine et de vengeance… mais j’avais donné mes ordres pour que vous fussiez reconduite au logis de votre père.

– Ne le sais-je pas, Moncade ? Vous êtes un noble cœur.

– Comment se fait-il que je vous retrouve à cette heure !…

– Seule, éperdue, livrée à la folle cruauté de ces jeunes gens ? Don Vincent, je vous raconterai l’histoire de ces quelques heures qui ont duré pour moi autant que toute ma vie…

Moncade se raffermit en selle, disant :

– Ce n’est, en effet, ni le temps ni le lieu d’un tel récit, Senora ; je vais vous ramener au palais de l’Alcazar.

Il sentit un sanglot qui déchirait la poitrine de la jeune fille.

– J’y serais déjà si je l’avais voulu… balbutia-t-elle.

– Et pourquoi ne l’avez-vous pas voulu ?

– Parce que je vous aime, seigneur, parce que je sais tout… Cette femme ne croyait pas que je pusse l’entendre… elle a tout dit… tout… Je ne veux pas retourner chez mon père…

Par un brusque mouvement elle se détacha de Moncade et se laissa glisser à terre…

– Que faites-vous, senora ? s’écria le jeune marquis.

– Je suis arrivée au terme de ma course, répondit la jeune fille avec une soudaine fermeté. Cette maison est la mienne pour vivre et pour mourir !

Elle s’approcha de la grand’porte, et le marteau soulevé rendit un son retentissant.

Ils étaient tous les deux dans la chambre de don Vincent de Moncade, auprès du lit où, la veille, on avait couché Inez privée de sentiment.

Don Vincent était assis aux côtés d’Inez, sur l’ottomane. Son visage pâle et fatigué disait le trouble de ses pensées.

Inez aussi était pâle, mais elle était calme, et l’exquise beauté de ses traits faisait songer à ces saintes que Dieu rappelle à lui toutes jeunes, parce que le ciel jaloux les enviait à la terre.

Elle venait de raconter l’emploi de sa nuit. Moncade savait désormais pourquoi la fille du comte-duc n’était pas rentrée à l’Alcazar.

Tout son cœur s’élançait vers cette douce enfant, qui lui donnait à l’heure même la preuve d’un si profond amour ; mais il y avait entre eux une barrière que l’élan de son cœur ne pouvait pas franchir.

– Senora, lui dit-il, nous serons malheureux toute notre vie… Malgré les explications que vous avez surprises, malgré ce que vous avez vu, votre âme candide n’a point encore saisi le sens de ma première menace, de cette menace qui n’était pas encore achevée quand vous êtes tombée sans vie à la place où nous sommes. Nous entendons d’une façon étrange le mot honneur de ce côté des Pyrénées ; nous sommes les héritiers des conquérants cruels et impitoyables… Ma sœur, ma pauvre sœur était la joie de cette maison solitaire…

Le vieillard est resté pendant des années immobile et muet au chevet de sa fille morte… Dieu seul sait ce qui se passait dans son cœur… Senora, j’ai maudit mon père et ma volonté est désormais de lui désobéir… Comment vous serait-il possible de comprendre l’horreur de cette sauvage vengeance, puisque moi, un homme, j’ai reculé devant son accomplissement !

– Parce que vous êtes noble et grand, Vincent, prononça tout bas la jeune fille, et aussi parce que vous m’aimiez.

Le regard de Moncade exprimait un étonnement mélancolique.

Elle prononça ces dernières paroles avec une sorte d’emphase.

Ils avaient le dos tourné à la porte d’entrée.

Une tête austère de vieillard entourée de cheveux blancs s’encadra dans le noir du corridor.

Don Hernan de Moncade avait les yeux baissés.

Ses deux bras étaient croisés sur sa poitrine. Il s’arrêta debout sur le seuil ; il écouta.

– Allez-vous me donner un conseil, Senora ?… prononça don Vincent avec une sorte d’effroi.

Inez fut quelque temps avant de répondre.

Elle avait redressé sa taille haute et noble. Vous eussiez retrouvé en elle à cette heure la fière beauté des créations du génie antique.

– Je vais vous donner à choisir entre deux conseils, Seigneur… dit-elle enfin, – obéissez ou désobéissez.

Elle fit une pause.

– Seigneur, reprit-elle en contenant sa voix qui voulait éclater, – c’est à votre tour de ne point comprendre. Vous êtes homme pourtant, et je ne sais point de plus vaillant cœur que le vôtre.

Je m’explique : obéissez, vous dis-je ; ce mot ne peut avoir qu’un sens, il est mortel ; ou désobéissez dans la liberté virile de votre âge et de votre vouloir. Prenez-moi par la main, moi qui me suis confiée à vous sans réserve et sans arrière-pensée… conduisez-moi au pied de l’autel et dites à Dieu : « Celle-ci est ma femme. »

Le vieillard eut par tout le corps un rapide frémissement.

Il garda sa pose immobile.

Don Vincent avait courbé la tête.

– A deux pas d’ici, répondit-il d’une voix sourde, ma sœur assassinée attend la sépulture chrétienne. Un peu plus loin, sur sa couche brûlante, mon père, qu’il soit éveillé ou qu’il rêve, répète la formule de son terrible serment. Je suis le père de Blanche de Moncade, et vous êtes la fille du comte-duc.

Inez se leva. Elle se pencha sur la tête courbée de Vincent pour y déposer un long baiser.

Puis elle se mit à genoux.

– Obéissez donc, Seigneur, dit-elle ; car je sortirai d’ici votre femme, ou j’y resterai morte !

Un pas lent et lourd fit craquer le parquet de la chambre.

Ils se retournèrent tous les deux.

C’était don Hernan de Moncade qui venait à eux marchant comme une statue.

Il y avait un fauteuil devant l’ottomane.

Le vieillard s’y assit droit et muet.

– Mon père, balbutia don Vincent frappé de stupeur.

– Mon père ! répéta dona Inez, qui les regarda en face tour à tour.

Son accent était hautain et froid.

Les paupières du vieillard battirent, mais ne se relevèrent point.

Inez se releva et fit un pas vers lui.

– Mon père ! dit elle une seconde fois.

Puis elle ajouta :

– Vous m’avez entendue ici-bas, comme Blanche, ma sœur, vient de m’entendre au ciel.

– Pardonnez-lui, Seigneur, s’écria don Vincent ; elle m’aime ; c’est vous qui l’avez voulu, et tout mon cœur est à elle…

Le vieillard l’interrompit d’un geste en quelque sorte automatique.

Inez dit :

– Je ne veux point de pardon… je demande justice.

Pour la première fois, le vieillard jeta les yeux sur elle.

– Sa mère est une sainte… murmura-t-il ! elle ressemble à sa mère !

– Ne me parlez pas de ma mère, Seigneur, prononça Inez d’un ton de commandement ; c’était mon unique amour ici-bas. Je ne connaissais de chagrins que ses pleurs, de joie que ses sourires… Vous êtes venu, vous ou votre ambassadeur : j’ai abandonné ma mère… Seigneur, ma famille est ici, je n’en ai point d’autre… Qu’y a-t-il pour nous sur cette terre en dehors de ces deux alternatives : Vivre ou mourir ? C’est ici ma maison ou c’est ici ma tombe !

Don Hernan passa le revers de sa main tremblante sur son front.

Ses yeux, grands ouverts, s’égaraient dans le vide.

– La fille du comte-duc m’a appelé son père ! dit-il, cherchant à la fois ses idées et ses mots ; et le toit de ma demeure n’est pas tombé !… quel rêve extravagant et impie ! Vincent, marquis de Pescaire… tu m’as maudit !… Dieu t’a-t-il entendu ?

Moncade embrassa les genoux du vieillard.

– Ce fut un blasphème, mon père, prononça-t-il avec effort ; elle m’a donné sa vie… faut-il vous la donner à mon tour, cette pauvre existence que nous avons si cruellement brisée ?… j’y consens et j’y joins la mienne… et du fond du cœur, je vous bénis, mon père !

Il regarda Inez. Elle lui tendit la main.

– Merci, dit-elle, noble Vincent ; toi, tu m’as comprise !

Les yeux de don Hernan semblaient grandir parmi la pâleur de son visage. Vous eussiez dit qu’un vent mystérieux agitait les longues mèches de sa chevelure.

Sa poitrine sifflait, ses mains crispées s’attachaient aux deux bras du fauteuil.

– J’ai juré… balbutia-t-il, – j’ai juré ! que voulez-vous de moi ? Ma fille… la fille de mon sang et de mon âme… Blanche de Moncade n’est pas vengée !… que voulez-vous de moi ? Elle était belle comme vous, jeune fille ; comme vous fière et vaillante… Savez-vous ce qui oppresse mon cœur et ce qui glace mon sang dans mes veines ?… C’est que je ne vous hais pas… c’est que je suis traître à ma sainte et juste colère.

Vincent prosterné lui saisit les deux mains :

– Mon père bien-aimé, dit-il, – mon père respecté… Dieu n’entend pas les serments de la haine… Notre Blanche, qui est une bienheureuse aux pieds du Seigneur et qui chante nuit et jour l’hymne des célestes miséricordes, notre Blanche n’a pas pu franchir les portes du ciel sans pardonner… Ecoutez-moi, c’est Blanche qui vous parle.

– Tu mens, interrompit une voix rauque dans l’ombre du corridor.

Le vieillard se redressa, l’œil brillant, les narines gonflées. Comme il suffit de la fanfare guerrière pour ranimer l’agonie du cheval de bataille, ce cri de haine ralluma son regard et fondit la glace de son sang.

– Aïdda ! murmura-t-il ; sois la bienvenue !

– Aïdda ! répéta Vincent douloureusement ; Dieu nous abandonne !

Inez rabattit son voile et croisa ses mains sur son sein.

La Mauresque entra d’un pas saccadé. Sa joue était livide ; ses yeux rayonnaient d’un feu sombre.

– La morte était seule, dit-elle, comme pour excuser sa venue.

Puis, piquant don Vincent de son regard aigu comme la pointe d’un dard :

– Tu mens, marquis, répéta-t-elle ; Blanche est aux pieds du Dieu juste et impitoyable qui n’a pas de pardon pour les traîtres. De quel Dieu nous parles-tu, toi qui étais gentilhomme hier et qui te fais aujourd’hui l’avocat hypocrite de ta honte et de ta faiblesse ? Es-tu chrétien ? Crois-tu à l’enfer ? Blanche est aux pieds du Dieu dont la colère attise le feu éternel… Hier, tu maudissais ton père ; c’était hardi, c’était le crime viril d’un Espagnol en fureur.

Je t’aimais hier, et ton père étonné s’enorgueillissait de ton audace… Aujourd’hui, tu viens, escorté de cette fille habile et rompue aux lâches comédies de la cour… Tu prêches comme un moine, don Vincent, tu joues des saynètes comme un histrion dans les foires… Aujourd’hui, ton père a dégoût de toi… Aujourd’hui, je te hais et je te méprise !

Elle saisit d’un geste violent le bras du vieillard.

– Venez, seigneur, dit elle, la morte n’a plus que vous, et vous n’avez plus que la morte… Laissez celui-ci à sa trahison, et si vous vous arrêtez sur le seuil de cette chambre, à votre tour que ce soit pour maudire !

Don Hernan lui donna son bras.

Inez mit sa main sur l’épaule de Vincent atterré.

– Nous ne sommes pas vaincus, Moncade, dit-elle d’une voix haute et claire ; – nous ne sommes pas jugés… Hier, pendant que j’étais aveugle et sourde, on m’a portée dans la chambre funèbre, où mon corps inerte a fait amende honorable, j’y veux retourner aujourd’hui de mon plein gré ; ma bouche baisera les pieds de la sainte…

– Sacrilège ! commença la Mauresque.

– Silence, femme ! interrompit Inez avec tant de force que le vieillard en tressaillit ; – vous êtes ici pour représenter le dieu de l’enfer… Laissez agir et parler ceux qui élèvent leurs âmes vers le Dieu du ciel… Votre main, mon époux et mon meurtrier !… Suivez-nous, mon père, car c’est maintenant l’heure solennelle entre toutes, et votre serment va encore s’accomplir !

Elle entraîna don Vincent dans son élan irrésistible et passa le seuil la première.

– Qu’y a-t-il donc dans le cœur de cette enfant ? murmura don Hernan. Aïdda, je n’ai jamais senti si lourd le poids de ma vieillesse… N’y aurait-il que le néant derrière ce grand mot : la vengeance ?…

– Il y a l’honneur reconquis ! répondit la Mauresque. Venez ! il vous faut la vue de cette couche funéraire au-devant de laquelle vos genoux ont usé la dalle… Vous faiblissez, seigneur, parce que vous avez attendu trop longtemps ! Blanche ! Blanche ! ce nom adoré est notre cri de guerre…

– On a creusé deux tombes, balbutia le vieillard ; le serment meurt avec celui qui l’a prononcé…

– Blanche ! répéta l’Africaine, venez !

Don Hernan se mit en marche, mais un autre nom vint à sa lèvre.

– Inez !…

Aïdda ne l’entendait pas, elle poursuivait :

– Ils ont compté sur la faiblesse de votre âge ; ils se sont dit : « La souffrance trop longue a usé ce grand cœur… » Mais je suis là, moi ; je suis là pour siffler la mise en scène de cette effrontée comédie… Je ferai tomber leur masque avec ce seul nom : Blanche ! Blanche !

Ils arrivaient dans la chambre mortuaire.

– Blanche ! Blanche ! répéta une voix douce comme le chant des anges : belle et noble victime ! Blanche ! ma sœur par l’infortune, par l’amour, par le crime !… Je baise tes pieds parce que tu es une sainte et une martyre… Je baise tes mains parce que nous partageons une même destinée et que nos âmes auront le même âge dans les jardins du ciel…

Tu m’aimeras, Blanche, comme je t’aimerai… Nous étions mortes ici-bas ; tu vis déjà et tu m’appelles…. Je vais à toi, Blanche ; je veux vivre !

La main ridée du vieux marquis, pesant sur l’épaule de la Mauresque, l’avait forcée à s’arrêter. Il était toujours droit et portait haut sa tête sévère, couronnée de cheveux plus blancs que la neige ; mais des frémissements soudain agitaient tous ses membres. Ses yeux élargis avaient un regard fixe ; la pâleur de ses joues se marquait de plaques terreuses, et le souffle avait peine à remonter à sa poitrine.

La chambre funèbre présentait l’aspect que nous avons décrit. La lumière des cierges éclairait vivement le lit entouré de blanches draperies, et sur lequel la morte reposait dans son frais costume de jeune fille.

L’embaumement, pratiqué avec art, lui laissait de loin toutes les apparences de la vie. A certains jeux de lumière, la suave beauté de ses traits semblait sourire. A cet instant surtout, l’illusion était complète.

Vincent se tenait debout et découvert à la tête du lit. Au pied, Inez était agenouillée.

C’était pour contempler ce tableau que don Hernan de Moncade venait de s’arrêter.

Aïdda le regardait aussi, mais d’un œil indigné, car, pour elle, c’était la dernière des profanations.

– Voici douze ans, jour pour jour, dit-elle, que le père de cette fille renvoya l’héritière de Moncade…

Le vieillard rendit un sourd gémissement.

– Ma haine ! ma haine ! murmura-t-il avec une angoisse étrange : un Espagnol doit se venger !…

– Enfin, s’écria l’Africaine ; voici le cri d’un cœur de gentilhomme !

Inez venait de se relever, après avoir baisé, comme elle l’avait dit, les pieds et les mains de la morte. Elle se retourna lentement vers l’intérieur de la chambre.

Son visage était en pleine lumière. Tout martyr a son auréole. Il y avait autour de son front charmant dans sa pâleur comme un cercle de rayons.

Elle aussi souriait ; son sourire serrait le cœur.

– Don Vincent de Moncade, dit-elle avec la mélancolique sérénité des belles morts, je vous ai aimé par dessus tout en ce monde. Vous m’avez fait bien du mal, à moi, pauvre jeune fille innocente et heureuse… Pour tout le mal que vous m’avez fait, promettez-vous de m’accorder un don ?

– Je le promets, répondit le second marquis de Pescaire, les yeux baissés, mais la tête haute.

Un amer sarcasme allait tomber des lèvres d’Aïdda : ce fut don Hernan qui lui imposa silence.

– Don Vincent de Moncade, poursuivit Inez, je vous pardonne, et je prie Dieu qu’il vous octroie une compagne digne de vous… Le don que je réclame de votre honneur, le voici : vous ne me défendrez ni par votre main ni par votre épée, à cette heure de vengeance.

La poitrine du jeune cavalier rendit un long gémissement.

– Tu as promis, Moncade ! s’écria l’Africaine.

Et don Hernan, comme un écho inerte et sourd, répéta :

– Moncade ! tu as promis !

Don Vincent fit un pas vers Inez. Il chancelait comme un homme ivre.

– J’ai promis, râla-t-il ; mais je l’aime !… Mais tout ceci est extravagant et impie… Ne voyez-vous pas que la tête de cette enfant est perdue ?…

– Tais-toi, Moncade ! ordonna Inez ; j’ai ma raison.

– Dieu vivant ! s’écria le vieillard dont le visage de marbre reprenait vie, elle a raison ; tais-toi !

Tout le sang de l’Africaine était à ses tempes. Elle attendait comme le tigre attend sa proie.

Et dans sa gorge haletante ce mot grondait :

– Il l’aime !

Don Hernan et Inez se regardaient fixement.

Don Vincent, défaillant, s’appuyait à la colonne du lit.

Inez et don Hernan se prirent à marcher l’un vers l’autre d’un pas égal et lent.

Ainsi allaient ces champions du jugement de Dieu dans le champ clos, calmes et fiers tous deux, et la main sur leur épée.

C’était aussi un jugement de Dieu, mais l’arme était bien autrement terrible que l’épée !

Le vieillard s’arrêta le premier. Il était en proie à un trouble extraordinaire, à un trouble poignant et trop violent pour sa nature, que le chagrin encore plus que le temps avait usée et minée.

Vous avez rencontré, dans les futaies séculaires, de ces chênes droits et fiers qui portent haut le restant de leurs feuillées. Chaque printemps met encore à leur cime une couronne de verdure ; leur tête domine noblement les jeunes arbres voisins qui grandissent alentour.

Mais ils n’ont plus de moelle ; le tronc est creux ; c’est par l’écorce que la sève monte ; ils sont malades au cœur, ces géants de la forêt !

Ils sont robustes. Le tronc a résisté aux tempêtes ; les racines, promenant sous la terre leurs chevelures d’attaches solides, soutiendraient un temple. Mais il est un endroit à quelques pieds du sol où la gangrène gagne, gagne, attaquant l’écorce vive.

Au premier coup de vent le géant tombera.

Don Hernan de Moncade fit un geste qui ressemblait à une prière, pour empêcher Inez de s’approcher davantage. Comme Inez avançait toujours, il baissa les yeux et dit :

– J’ai fait un serment !… j’ai fait un serment !…

Sa voix altérée sonnait comme une plainte sourde.

– Un serment solennel est deux fois sacré ! ajouta la Mauresque en scandant chaque mot avec l’énergie de sa haine.

– Seigneur, dit Inez dont le calme semblait grandir au milieu des terribles émotions de cette scène, je viens à vous pour que votre serment soit accompli.

Elle voulut mettre un genou en terre. Don Hernan recula d’un pas.

– Je vous défends de vous agenouiller devant moi ! s’écria-t-il. Que voulez-vous ? Pourquoi êtes-vous ici ?… Saisissez la, Vincent !… Qu’elle sorte de cette maison… et vous-même avec elle !… Allez loin ! bien loin ! et que Dieu vous oublie !

Son corps eut une large oscillation. Don Vincent et Aïdda s’élancèrent ensemble pour le soutenir.

Mais il se redressa, repoussant à la fois l’un et l’autre secours.

– Mon père !… mon vénéré père !… murmura Vincent ; écoutez la voix de votre cœur !

– Je suis la voix de la morte ! prononça durement Aïdda ; elle aussi vous appelait mon père… Dieu n’oublie rien… Le serment d’un hidalgo est une chaîne de fer !

Le vieillard était immobile entre ces deux forces contraires. Il avait repris son apparente insensibilité.

– Laissez parler la fille du comte-duc ! dit-il d’un ton impérieux ; nos pères accordaient merci à l’ennemi qui s’agenouillait en demandant la vie.

– A genoux, donc, race de traîtres ! s’écria l’Africaine ; voici deux parjures : le père et le fils… Mais le serment nous appartient à tous les trois… J’hérite des deux parts abandonnées, et je l’accomplirai tout entier.

Inez releva sur elle son regard éclatant de résignation et de sérénité.

– Je vous plains, femme, dit-elle.

Ce fut un rugissement de lion qui sortit de la poitrine de la Mauresque.

Inez poursuivit en s’adressant au vieillard :

– Vous vous êtes mépris, seigneur, je ne m’agenouillerai pas pour demander merci. Le condamné se prosterne sous la hache ; ainsi faisais-je, moi qui n’attends plus que la mort. Je venais à vous pour vous dire : Votre serment, une chaîne de fer, vous garrotte et vous lie ; votre serment réclame mon honneur et mon sang. Je ne puis vous apporter que ma vie, car mon honneur appartient aussi à don Vincent de Moncade, second marquis de Pescaire, votre fils.

Laissez-le, cet honneur, descendre avec moi dans la tombe. Si la loi des vengeances est implacable, qu’elle soit juste, Vincent, mon bien aimé maître, me rend cet honneur qui est à lui. La fille de Guzman est-elle assez noble pour accoler son écusson à celui de Moncade, seigneur ?… Les fosses sont creusées l’une après l’autre… Tuez votre seconde fille, et lavez avec son sang l’affront fait à la première ; mais que ce sang soit pur, afin de laver mieux… et que votre fils, mon époux, puisse prier entre deux fosses remplies, après que votre poignard aura béni les noces vengeresses !

Elle arracha la dague qui pendait à la ceinture du vieillard, et lui en présenta la poignée de la main droite.

Elle abandonnait sa main gauche aux baisers de Vincent qui la baignait de ses larmes brûlantes.

Elle était belle, en vérité, belle comme le suprême sourire des saintes.

Aïdda, ramassée sur elle-même et souffrant tous les tourments de l’enfer, la couvait d’un regard de bête fauve.

Don Hernan de Moncade ne prit pas de suite le poignard.

Il hésitait.

L’œil de Vincent dardait jusqu’à lui sa muette et ardente prière.

Sa gorge rendit un cri de profonde angoisse. Le vieillard avait enfin avancé la main et pris la poignée de la dague.

– Celle-ci a le cœur espagnol, prononça-t-il d’une voix plus vibrante et plus forte, celle-ci eût glorifié ma maison… ma noble mère l’eût regardée d’un bon œil, assise au foyer de la famille.

Il semblait qu’un flux de vigueur fût revenu en lui. Sa pose était hautaine, son œil grand ouvert, sa tête fièrement relevée.

Inez lui souriait doucement.

Dans le silence qui suivit, on n’entendit que les sanglots de Vincent et le râle grondant dans la gorge de l’Africaine.

– Dona Inez, reprit le vieillard, j’ai compté les jours et les heures dans l’attente du moment que voici… Dieu a voulu que les désirs de l’homme fussent aveugles, dès qu’ils ne sont point inspirés par la miséricorde et l’amour…

Cette heure tant souhaitée est amère et cruelle entre toutes les heures de ma vie… Cette arme brûle ma main, je ne veux pas de ma vengeance.

Il laissa tomber le poignard à ses pieds.

D’un bond de panthère, Aïdda le saisit, et, se relevant ivre de fureur, elle s’élança sur sa rivale en disant :

– La vengeance qu’on jette, je la ramasse ; Blanche de Moncade, moi seule ici je me souviens de toi !

Elle frappa d’un premier coup de poignard don Vincent qui faisait à Inez un rempart de son corps. D’un second elle cherchait le cœur d’Inez, lorsqu’une main d’acier la saisit aux cheveux.

C’était le vieux Hernan, qui lui tordit les reins d’un bras puissant et la renversa terrassée. Il la poussa du pied comme une esclave. Comme une esclave, Aïdda rampa, sombre mais silencieuse, sous le pied qui l’écrasait.

Le couteau avait glissé sous le baudrier de don Vincent ; sa poitrine n’était qu’effleurée.

Don Hernan porta la main à son cœur. Un voile sembla passer sur son regard.

– Femme, dit-il, moi seul avais le droit de punir !… Je te défends d’ouvrir la bouche… mes paroles sont comptées… ne vois-tu pas que mon heure approche !

Vincent le regarda et poussa un cri de terreur !

Debout et droit qu’il était, quelque chose de funèbre planait autour de lui. Sa face était décomposée ; un rayon vitreux remplaçait son regard.

– Où es-tu Vincent ? reprit-il ; je ne te vois plus.

La main du jeune marquis tressaillit douloureusement en touchant sa main froide.

Don Hernan s’appuya sur lui.

– Conduis-moi vers ma fille, ordonna-t-il.

Il alla jusqu’au lit ; mais Vincent fut obligé de relever la tête de la morte pour que don Hernan, dont tout le corps était rigide, pût déposer un baiser sur son front.

– Je te voyais, mon enfant chérie, dit-il tout bas. C’est toi qui murmurais à mon oreille : « Ne me venge pas ! ne me venge pas !… » Restez tous auprès de moi, s’interrompit-il à voix basse ; pas de médecin… un prêtre pour aider mon âme à se détacher de mon corps… J’ai vu mourir mon père, il souriait, c’était un chrétien… J’ai reçu le dernier soupir de ma mère ; elle priait pour nous, c’était une sainte… Moi, j’ai le cœur triste et je ne peux pas pardonner.

Sa voix allait faiblissant. Il appela :

– Vincent de Moncade !

– Me voici, mon père, répondit le jeune marquis ; votre main est dans les miennes.

– Don Vincent, répéta le vieillard, mon serment meurt avec moi ; je vous relève de votre promesse… Pour ce qui regarde l’avenir, faites selon votre foi… Dona Isabel est digne de vous, et notre Cid épousa Chimène…

Il sentit une lèvre sur sa main.

– Est-ce toi, Aïdda ? demanda-t-il.

– Seigneur, répondit la Mauresque, la fille du comte-duc est entre moi et mon maître mourant… mon maître qui m’a frappée et foulée aux pieds pour la fille du comte-duc !

Don Hernan retira sa main et poussa un long soupir.

– La fille du comte-duc ! répéta-t-il. Blanche ! viens-tu me chercher ?… Oh ! tu descends du ciel pour prendre mon âme… Nous aurons deux tombes voisines… C’était pour moi qu’on fouillait hier la terre des caveaux.

– Mon père, pardonnez, au nom de Dieu ! supplia Vincent.

Et une autre voix douce comme celle des anges.

– Pardonnez, pardonnez, mon noble père !…

Don Hernan s’affaissa dans les bras de son fils.

– Blanche !… dit-il encore, c’est toi qui as prononcé ce mot pardonnez !…

Sa poitrine eut une courte convulsion.

Il y avait trois visages penchés avidement au-dessus du sien pour guetter sa dernière parole.

Ce fut comme un souffle exhalé.

– Mon Dieu ! soyez béni… Enfant… noble enfant… je pardonne…

Les lèvres d’Inez se collèrent à sa joue.

Il ne respirait plus. On vit poindre comme un reflet de quiétude sereine parmi l’austère beauté de ses traits.

Un grand silence emplit la chambre. Vincent et Inez étaient prosternés… Ces deux visages de morts restaient tournés l’un vers l’autre, et leurs sourires immobiles se répondaient.

La voix d’Aïdda troubla ces muets recueillements.

– Moi, je ne pardonne pas ! dit-elle, arrachant chaque mot de sa gorge sifflante ; moi, je maudis mon maître décédé comme tu as maudit ton père vivant, Vincent de Moncade !…

Elle était debout sur le seuil ; sa main brandissait le poignard de don Hernan.

– Moi, acheva-t-elle en étendant son bras armé, je vous hais maintenant d’une seule et même haine.

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