Chapitre 4 SULTAN YUSUF
Il n’était pas plus d’une heure après minuit quand le bon duc de Medina-Celi, à la tête de ses trois serviteurs, passa la grande porte de la maison de Pilate. En quelques minutes la cavalcade eut atteint la porte Royale, fermée depuis le couvre feu sonné. Dans le corps de garde, les mercenaires dormaient ou causaient des événements de la soirée. Grande avait été l’émotion parmi la garnison de Séville. Les moindres soldats savaient que la consigne la plus sévère avait été donnée pour le lendemain.
S’il était permis d’employer une locution toute moderne, nous dirions que la ville était par le fait en état de siège.
Le même corps de garde réunissait les miquelets qui étaient la garnison proprement dite de Séville, les hallebardiers du quartier équipés par la bourgeoisie, et les deux cavaliers de l’hermandad qui renforçaient chaque poste dans les grandes occasions.
Les hallebardiers bourgeois avaient tout naturellement la plus mauvaise place sur la paille et la plus petite cuiller à la gamelle. L’hermandad tenait le haut bout, à la condition de souffrir patiemment certaines plaisanteries risquées par la troupe diabolique des miquelets.
Deux hallebardiers veillaient au-devant du poste.
Au bruit de cette cavalcade chargeant à fond de train, leur première pensée fut de prendre la clef des champs ; ils préférèrent, après réflexion, se retirer en bon ordre sur le corps de garde. Tous deux jetèrent leurs piques afin de mieux courir.
– Alarme ! alarme ! crièrent-ils en poussant la porte vermoulue.
Les causeurs eurent la parole coupée, les dormeurs se mirent sur leurs pieds en sursaut.
– Qu’est-ce, Geronimo ? qu’est-ce, maître Miguel ?
Geronimo répondit :
– Merci de nous tous ! les desservidores sont plus de mille, tous montés comme saint Georges (puisse-t-il nous venir en aide, et aussi saint Jacques !) tous armés comme des citadelles !
Mais Miguel disait :
– Les Français sont entrés dans la ville par la porte du Soleil… et les Anglais hérétiques par dessus les murailles… Ils mettent le feu partout sur leur passage…
On frappa rudement aux châssis de la croisée.
Les miquelets sautèrent sur leurs armes, tandis que les deux cavaliers de l’hermandad s’accotaient prudemment dans le coin le plus obscur du taudis.
– Holà ! qu’on ouvre la porte ! criait-on cependant au dehors.
– Qui vive ? demanda le sergent des miquelets.
– Medina-Celi, par le roi !
Les miquelets sortirent bravement avec la lanterne du poste.
L’alferez fit porter les armes et mit chapeau bas pour examiner le sauf-conduit.
– Monseigneur, dit-il, j’ai connu de braves soldats qui vous avaient vu l’épée à la main… Là-bas, en Flandre, nous racontions de vos histoires, autour du feu de nuit… Votre Grâce daignera-t-elle nous dire le fin mot de tout ce qui se passe ?
– Ma Grâce n’a pas le temps, mon camarade, répondit le bon duc en riant ; ce serait long, et j’ai de la besogne… Ouvre la porte.
– A la herse, Miguel et Geronimo ! commanda l’alferez.
Les deux pauvres diables sortirent tout défaits. Les ferrailles de la porte crièrent, et les battants tournèrent sur leurs gonds rouillés.
Les sergents, les miquelets et même les cavaliers de l’hermandad vinrent se ranger en haie des deux côtés de la herse.
Le bon duc jeta sa bourse au sergent.
– Vive Dieu ! cria celui-ci, ce n’est pas le comte-duc qui agit comme cela ! Que Dieu vous protège, Medina-Celi, car vous voyagez cette nuit, j’en suis certain, pour le bien de l’Espagne.
– Part à tous, n’est-ce pas, bon duc ? demandèrent les cavaliers de l’hermandad.
Les trois Nunez passèrent les premiers.
Medina-Celi s’approcha du sergent et lui dit tout bas :
– D’autres sont passés depuis la douzième heure ?
– Oui, Seigneur.
– A cheval ?
– A cheval.
– Combien de cavaliers ?
– Une douzaine pour le moins.
– Avec un sauf-conduit ?
– Donné au nom du seigneur comte de Palomas.
– Et… ces cavaliers escortaient une dame ?
– Une dame, Excellence… malade, s’il m’est permis de dire mon avis, car deux cavaliers la soutenaient sur sa selle.
Le bon duc piqua des deux et partit comme un éclair ; ses trois compagnons prirent le galop derrière lui. Les bénédictions du sergent des miquelets et des archers de l’hermandad l’accompagnèrent.
On partagea la bourse. Miguel et Geronimo eurent pour leur part quelques bons coups de hampe de hallebarde.
A quelques centaines de pas de la ville, le Medina-Celi attendit son escorte.
– Enfants, dit-il, je suis mieux monté que vous, et le temps presse… Voici mes instructions, car nous allons nous quitter… Quoi qu’il vous arrive en chemin, suivez votre route… Dans le cas où vous rejoindriez cette cavalcade qui nous précède, ne la dépassez point, mais restez à distance d’entendre et de voir… Vous côtoierez la rive droite du fleuve jusqu’à la pointe de l’île Majeure… Vous traverserez l’eau au gué de Sainte-Luce, à moins que le drapeau ne flotte à la perche, en face du bac… Il faudrait prendre alors le bac… Dans les deux cas, le rendez-vous est à l’hôtellerie de l’Etoile, dans l’Isla-Mayor… Vous demanderez le seigneur Esteban, et vous attendrez à l’écurie avec vos chevaux tout sellés.
– Il suffit, maître, répondirent les trois Nunez d’une voix.
Le bon duc reprit sa course, longeant cette haie fleurie qui croît au bord du Guadalquivir. Les Nunez le perdirent de vue dans l’ombre au bout de quelques minutes. Sultan Yusuf méritait son titre : c’était bien le roi des coureurs. Il perçait la nuit comme une flèche, et cependant son souffle, en traversant ses naseaux, rendait un son égal et doux.
Les trois Nunez galopaient le long du bord et suivaient ce capricieux méandre du fleuve, caché derrière les lauriers-roses. Medina-Celi, au contraire, coupait droit au travers des prairies et des moissons. Il savait son chemin et nul obstacle n’arrêtait la course de Yusuf.
La pluie n’avait pas encore commencé de tomber ; les nuages rapides voyageaient au ciel, séparés entre eux par de larges flaques d’azur. L’orage grondait vers l’est, où la cime des sierras se détachait parfois dans un éclair.
Il nous souvient d’avoir déjà dans ces pages décrit le vol hardi d’un cavalier dévorant l’espace dans ces prairies enchantées. C’était aussi à une heure silencieuse. Le tourbillon poudreux de cette course éveillait à peine sur son passage la nature endormie. Le lourd soleil pesait sur les plantes inclinées ; tout s’engourdissait au feu des implacables ardeurs du Midi.
Et le cavalier allait ivre de sa propre vitesse, l’œil ébloui, le cerveau transporté, donnant au vent de sa course les masses éparses de ses longs cheveux.
Là tout était mouvement désordonné, jeunesse folle.
Ici, cheval et cavalier glissaient comme ce trait qu’on aperçoit à peine, qui ne prend pas de place dans l’air, traversé en ligne droite, et qui, de l’arme au but, n’a piqué qu’un point dans l’espace, dard silencieux mais terrible, qu’on n’a point vu venir et qu’on n’entend pas frapper.
Le cavalier et le cheval ne faisaient qu’un, immobiles tous deux dans leur prestigieux élan, tous deux sombres et muets.
Point de hennissements du cheval, point de cris de l’écuyer. Ils allaient, muets et sombres, plus rapides que le vent.
C’est déjà l’âge moderne. La tradition n’a pas donné de nom à l’épée du bon duc, ce dernier personnage légendaire de la romantique Espagne ; mais Sultan Yusuf, son coursier, est inscrit au panthéon des chevaux.
Et tous deux, le maître et le cheval, ont un caractère propre qui les sépare des temps héroïques.
Yusuf, c’est le cheval arabe dans tout son réalisme ; il ne ressemble pas plus aux destriers de la Table ronde que le bon duc ne ressemble aux paladins de la cour fabuleuse de Charlemagne. Le bon duc, malgré l’exemplaire pureté de sa vie, appartient très étroitement à son siècle. Il n’a de droit que l’intention. La mine creusée en zigzag est volontiers sa route, et ce bras qui manie si rudement l’épée n’a recours à l’épée qu’à la dernière extrémité.
Au milieu de ces brumes politiques et parmi les imbroglios innombrables qui composèrent la comédie de ce règne, c’était sans doute une mauvaise arme que l’épée. L’épée, qui brise le fer et qui tranche parfois le nœud gordien, ne peut rien contre les nuages.
Les contemporains du bon duc lui ont donné souvent ce sobriquet étrange pour le dernier des chevaliers, mais significatif au plus haut point : el Astuto, le rusé. Les contemporains eurent pour cela leurs raisons, car il ne faut point oublier qu’il s’agit ici de l’homme qui défia notre grand Condé en combat singulier, et qui jeta son gant sur les genoux de Jean de Bragance au milieu de toute sa cour.
Le mot rusé, appliqué à Medina-Celi, modèle de loyauté et de vaillance, ne peut être pris qu’en bonne part. Il veut dire : adresse, science diplomatique, ressources de l’esprit.
Ca n’est donc pas seulement le principal trait de sa vie qui rappelle le grand drame de famille dont Ulysse fut le héros dans les jours antiques. Medina-Celi est véritablement l’Ulysse de ce peuple dont Rodrigue de Bivar fut l’Ajax et l’Achille.
Nous ne pouvons omettre ici un trait qui complète la singularité de cette physionomie : c’était un bon vivant. Cet homme, qui pratiquait dans toute sa rigueur l’ascétisme politique de sa devise, c’était un gai compagnon, il savait tenir tous les rôles.
Il y avait une heure que Sultan Yusuf soutenait la même allure. En cet espace de temps, le bon duc avait franchi près de six lieues françaises. Le ciel se couvrait de plus en plus, et quelques gouttes de pluie venaient fouetter son visage. Il se trouvait au milieu des champs dans un terrain plat. Une ligne ronde d’une parfaite uniformité bornait l’horizon. La lune était couchée et nul signe ne pouvait indiquer la route.
Le bon duc caressa doucement le garrot humide de Yusuf, et lui fit sentir la bride. Yusuf s’arrêta roide sur ses quatre pieds frémissants. Un souffle court rejeta hors de ses naseaux deux colonnes de fumée.
– Tu vaux ton père, Sultan ! lui dit le bon duc à voix basse et d’un ton caressant.
Le noble animal, comme s’il eût compris cet éloge laconique, releva sa tête élégante et gracieuse.
A quelques pas il y avait un tertre, et sur le tertre la tour ruinée d’un moulin à vent. Medina-Celi, jetant la bride sur le cou de Yusuf, mit pied à terre et gravit le mamelon. Il parvint à atteindre le sommet de la tour et consulta l’horizon. Il espérait sans doute reconnaître au lointain quelques aspects, découvrir quelque lumière ou saisir certains bruits qui pussent le remettre dans sa route perdue. Mais la pluie, fine comme un brouillard, voilait la campagne ; les objets disparaissaient derrière cette vapeur, et aucun bruit ne rompait le silence de la nuit.
– Le fleuve est loin, murmura le bon duc ; je devrais entendre les cascades d’Oran… Si j’allais dépasser l’escorte sans la voir !…
Il redescendit le tertre et se mit à genoux pour coller son oreille contre terre.
La terre vibrante lui apporta comme une lointaine trépidation.
– L’escorte ! dit-il en lui-même.
Il regagna en courant l’endroit où son cheval était arrêté. D’un bond il sauta en selle, puis, s’orientant avec un soin minutieux, il tourna la tête du vaillant animal un peu à gauche de la direction précédemment suivie.
– Hop ! fit-il.
Sultan Yusuf s’enleva et partit comme un trait.
Au bout de trois ou quatre minutes, la végétation plus riche annonça l’approche du Guadalquivir. Le bon duc entra dans un immense champ de maïs, dont les larges pailles desséchées sonnaient sous la pluie.
Pour la seconde fois il s’arrêta et il écouta.
Le galop d’une cavalcade s’entendait distinctement, bien que le pas des chevaux s’assourdît sur la terre détrempée. Ce n’était pas les trois Nunez, car ils avaient ordre de garder le silence, et les cavaliers de cette escorte invisible causaient en riant bruyamment.
D’ailleurs, il n’y avait point à s’y tromper : trois chevaux n’auraient pu faire ainsi trembler le sol. C’était une troupe nombreuse.
– Hop ! dit encore le bon duc qui inclina sur la droite la tête de son cheval.
Yusuf, léger, infatigable, franchit les épis de maïs et atteignit l’extrémité du champ en quelques bonds. Medina-Celi ne l’excitait ni de l’éperon ni de la voix. Yusuf piquait droit à travers la campagne, comme un navire fin voilier trace son sillage intelligent au milieu de l’immensité des mers.
Un quart d’heure s’était à peine écoulé qu’une éclaircie montrait au bon duc la ligne de lauriers-roses qui bordait le fleuve. Yusuf avait gagné une lieue en suivant la corde géométrique qui soutendait l’arc de cercle décrit par le cours sinueux du Guadalquivir. Le chemin était à cet endroit largement tracé et conduisait à une sorte de débarcadère qui coupait la route en pente douce.
Une perche était plantée non loin de là, et portait un drapeau que l’humidité collait à la hampe.
– Holà ! Ambrosio ! cria le duc.
Sa voix mâle et retentissante alla chercher l’écho sur l’autre rive, où l’on distinguait dans la brume une toute petite cabane.
A la fenêtre de cette pauvre habitation, une lueur se montra, puis on put entendre un bruit de chaînes.
– J’ai bien fait de prendre de l’avance, pensa Medina-Celi ; Ambrosio n’est pas plus vif qu’au temps jadis.
Ambrosio n’était pas plus alerte, en effet. On aurait pu compter chacun de ses pas. Il rejeta la chaîne dans son bac et y descendit en grondant. Il fallut le temps de border les avirons ; ce fut long. Les avirons bordés, il rama en homme qui fait un métier absolument contraire à sa vocation.
Le bac toucha terre cependant, et le bon duc y fit entrer son cheval.
– Payez d’avance, l’homme, dit Ambrosio, c’est la règle… un maravédis pour vous et deux pour votre bête.
Medina-Celi lui mit dans la main les trois petites pièces de cuivre, et Ambrosio donna son premier coup de rame.
En nageant, il chantonnait une mélodie arabe, douce, lente, monotone.
– Voilà trente ans que tu chantes la même chanson, Ambrosio, dit le bon duc.
Le batelier cessa de fredonner et leva son œil paresseux sur son passager.
– Me connaissez-vous depuis si longtemps, l’homme ? demanda-t-il.
C’était un fils de cette rude colonie de phoques établie entre Tarifa et Marbella. Leurs pères venaient, dit-on, de la Gaule celtique. Ils sont laconiques et durs dans leur langage, au milieu de ce pays andalous où personne ne ménage les verbeuses caresses de la courtoisie espagnole.
– Il y a vingt ans, répondit le duc, je passais ton bac deux fois par jour.
– Vingt ans ! grommela Ambrosio ; notre seigneur don Louis faisait de belles chasses dans l’île Majeure, et il y avait au château de nobles compagnies.
– Est-ce que tu regrettes ton seigneur don Louis, Ambrosio ? demanda Medina-Celi.
Le batelier haussa les épaules.
– Pourvu qu’il y ait toujours du monde à passer ! murmura-t-il.
Il donna un coup de rame et ajouta :
– Ceux-là autrefois ; ceux-ci aujourd’hui. Le fleuve en a vu bien d’autres !
Medina-Celi mit sa main sur son bras.
– Ambrosio, demanda-t-il, te souviens-tu du jeune duc Hernan ?
Le batelier se retourna à demi.
– J’avais ma femme et trois enfants, dit-il, deux beaux garçons et une douce fille… Ma maison est vide, mon cœur aussi… Le jeune duc Hernan est en prison, l’homme, et sa barbe doit être grise.
Il reprit sa chanson où il l’avait laissée. Le bon duc était pensif.
Un bruit sourd et lointain venait du nord.
– Hâte-toi, Ambrosio, dit Medina-Celi, voici de la besogne qui t’arrive.
– Que je me hâte ou que je ne me hâte pas, l’homme, il y aura toujours assez d’argent chez moi… Tu m’as fait songer aux enfants… Puisque tu parles des jours passés, voilà vingt ans, les deux garçons et la petite fille jouaient là-bas, dans les lauriers… On a le cœur au travail quand le travail amène la gaieté dans la maison.
Le bruit grandissait. Ambrosio poussa un gros soupir.
– En ce temps-là, reprit-il, quand je guindais le drapeau en tête du mât, c’était fête… Les enfants disaient :
« Le gué de Sainte-Luce ne nous volera plus ni un cheval ni un cavalier ; le fleuve est à nous !… »
– Holà ! Ambrosio ! holà ! crièrent plusieurs voix sur l’autre rive.
– Va bien ! répondit tranquillement le passeur.
L’eau porte le son. Le bon duc put entendre que les gens de l’autre rive disaient :
– Il n’est pas à mi-chemin.
Une voix plus impérieuse commanda :
– Vire, Ambrosio, vieux loup, nous sommes pressés !
– Par le Dieu vivant ! fit le batelier, qui cessa de nager, c’est le comte de Palomas, notre seigneur !… On ne désobéit pas à celui-là sans risquer de perdre la vie.
– Tu lui désobéiras, pourtant, Ambrosio, dit le bon duc qui tira son épée, nage !
Le batelier croisa ses bras sur sa poitrine, laissant le bac courir à la dérive.
– L’homme, murmura-t-il, si les enfants vivaient, mon aviron ne craindrait point ta rapière… mais à quoi bon défendre quelques jours maudits ?
– Vire, Ambrosio ! vire, misérable vieillard ! ordonnait la voix de l’autre rive.
Malgré sa philosophie, le passeur se mit sur ses pieds et brandit une de ses longues rames en disant :
– L’homme, dépose ton épée.
Il n’eut pas le temps de frapper, Medina-Celi avait jeté son épée, en effet ; mais ses deux mains se nouaient derrière les reins du batelier, qui tomba étouffé au fond du bac. Le bon duc saisit les rames, et le chaland, poussé par son bras vigoureux, coupa droit le fil de l’eau.
Palomas et ses compagnons eurent beau s’enrouer sur l’autre bord, on ne leur répondait plus.
En quelques minutes, le bac atteignit la rive de l’Isle-Mayor. Ambrosio, couché sous le pied du bon duc, n’avait pas bougé. Quand celui-ci se leva pour prendre la bride de son cheval, le batelier dit :
– Il y avait Louis de Haro, monseigneur, qui était plus robuste que moi… et don Hernan Perez de Guzman, qui était plus robuste que Louis de Haro.
Il tenait son bonnet à la main. Le bon duc y jeta une pièce d’or.
– Si le bâtard que tu appelles maintenant ton maître, répliqua-t-il en sautant sur Yusuf sans toucher l’étrier, veut te frapper comme un lâche qu’il est, dis-lui ceci : « Je viens de passer un gentilhomme qui porte avec lui ce que Votre Seigneurie a oublié dans la maison de Pilate. »
– Holà ! Ambrosio ! traître ! pendard ! veux-tu coucher au fond du Guadalquivir, cette nuit ?
Le Medina partit au trot de son cheval, et le batelier reprit ses avirons.
Palomas, furieux et trempé jusqu’aux os, l’attendait le fouet à la main.
– Maître, lui dit Ambrosio, je suis de Tarifa, où chaque coup de fouet vaut un coup de couteau.
– Le drôle serait capable de nous jouer quelque méchant tour en passant le fleuve, fit observer Manuel Concha, écuyer de Sa Seigneurie.
– Qui avais-tu dans ta barque ? vieux loup, demanda le comte.
– Un homme par le visage, Monseigneur, un diable pour la force.
– C’est lui qui t’a empêché d’obéir ?
– Je suis vieux, Excellence… il m’a terrassé.
– T’a-t-il dit son nom ?
– Il m’a dit qu’il apportait de Séville ce que Votre Seigneurie a oublié dans la maison de Pilate.
Don Juan devint rêveur.
Manuel et Andrès, chambriers de Sa Seigneurie, firent entrer dans le bac un cheval qui portait une dame voilée. Cinq autres prirent place avec leurs cavaliers. Le bac avait sa charge.
Ceux qui restaient sur le bord murmuraient.
– Patience, mes vaillants, leur dit le comte ; nous n’irons pas ce soir plus loin que l’hôtellerie de maître Colombo, et nous trouverons là de quoi nous refaire.
Le bon duc avait repris sa route, mais il ne se pressait plus, et Sultan Yusuf avait vacances. L’Isle-Mayor, terroir opulent et d’une fertilité admirable, était alors couverte de bosquets enchantés qui lui donnaient l’aspect d’une forêt des temps féeriques.
Les sentiers tapissés de gazon dont la fraîcheur était sans cesse entretenue par les infiltrations de l’eau du fleuve, couraient entre deux bordures de citronniers, d’orangers ou de grenadiers qui atteignaient une hauteur extraordinaire. Tout était fruits ou fleurs. Les poètes du siècle précédent, qui l’avaient surnommée « l’île des parfums », ne faisaient que lui rendre justice.
Le champ de roses de la reine occupait une étendue de plus d’une lieue carrée, et fournissait ces essences renommées que toute l’Europe vantait à bon droit.
Dans l’intérieur, on trouvait des massifs de myrtes tellement impénétrables que les piqueurs y marchaient la hache à la main, les jours de grande chasse royale.
L’ancien domaine du Haro était situé dans l’île majeure, dont il occupait à peu près les deux tiers. L’autre tiers était possession de la couronne.
Le roi Philippe IV, dans ces dernières années, avait donné le vieux château et le domaine à don Juan de Haro, en le créant comte de Palomas.
Le bon duc savait, à ce qu’il paraît, son chemin ici comme aux environs de Séville, car il allait sans hésiter au milieu de ces sentiers tournoyants et emmêlés comme les allées d’un labyrinthe tracé à plaisir. La campagne tranquille rendait sous la pluie un large murmure.
Tout se taisait, hormis ce bruit monotone et continu.
Tout à coup, au détour d’une allée, l’horizon s’élargit et la nuit sembla s’éclairer. Un sol rocheux sonna sous le sabot de Yusuf. Au lieu des terrains plats et humides que nous venons de traverser, le plan de la route s’éleva soudain, et l’horizon agrandi mouvementa ses lignes.
On entrait dans une vaste percée qui devait être le point culminant de l’île et révélait en quelque sorte sa carcasse osseuse. Il n’y avait plus de taillis. De hauts arbres s’élançaient çà et là par bouquets.
Juste en face du sentier, une sombre masse se dressait, qu’on aurait prise dans ces ténèbres pour un amas de ruines entassées et déchiquetées, si plusieurs lumières n’eussent brillé ça et là au milieu de ces noires murailles, dessinant des fenêtres cintrées et de longues ouvertures ogivales.
A mesure qu’on s’approchait, la tournure de ce bâtiment devenait plus grandiose et aussi plus étrange. Les lignes s’en découpaient hardiment sur le gris uniforme du ciel. Il y avait, d’un côté, un lourd manoir, solide dans sa carrure, aux angles duquel on devinait des tours trapues. Il y avait au centre un faisceau de tourelles aiguës dont quelques-unes, ruinées à diverses hauteurs, dentelaient leurs sommets où des forêts de plantes pariétaires pendaient comme des chevelures ; au-dessus de ce groupe, la frêle pointe d’un beffroi piquait les nuages ; il y avait enfin, du côté de l’orient, une longue muraille, percée symétriquement de fenêtres ogives, et qui, dessinant au loin sa riche perspective, figurait le fantôme d’une cathédrale gothique.
L’effet produit par ces aspects inattendus tenait de la féerie. C’était un rêve que toutes ces grandeurs architecturales au sein de cette solitude muette !
Encore, la plupart des détails disparaissaient-ils sous le voile gris de la brume. Un rayon de lune eût fait jouer toutes ces lignes cachées, et vivifié les mille caprices de ce paysage, digne des contes de l’Orient.
Le bon duc pressa le pas de son cheval.
Son œil était fixé sur les ruines. A deux ou trois reprises, un grave soupir se dégagea de sa poitrine oppressée[1].
– C’était hier notre jeunesse !… murmura t-il ; rien n’a changé ici… Le vieux Colombo ne dort pas plus qu’autrefois ; va-t-il me reconnaître ?
La route contournait un monticule pierreux ; elle s’enfonçait un instant sous un massif de grands chênes, et débouchait enfin devant les douves de l’ancien monastère de Sainte-Luce, comblées en cet endroit dans une largeur suffisante pour continuer la voie charretière.
De près, l’antique monastère changeait de physionomie. La masse centrale et toute la partie qui regardait l’orient étaient irrémissiblement ruinées.
Le squelette de la chapelle surtout était lézardé à jour. Au contraire, la portion occidentale, récrépie et restaurée, avait presque l’air d’un bâtiment moderne.
Une enseigne couronnait la porte principale.
Le bon duc descendit de cheval et souleva le lourd marteau de fer qui éveilla, en retombant, tous les échos des cloîtres abandonnés de la vieille basilique.
Un silence profond répondit à cet appel.
L’hôtellerie ne dormait pas cependant, puisque des lumières continuaient de briller à plusieurs croisées.
– Holà ! maître Colombo ! cria le bon duc d’une voix retentissante.
Point de réponse encore.
Il y avait de grandes pierres éparses à droite et à gauche du sentier. Le bon duc en saisit une à deux mains.
– Eh bien ! eh bien ! dit une voix aigrelette au-dessus de la porte ; ne pouvez-vous dire honnêtement le mot d’ordre, Seigneur cavalier, sans déranger les roches qui servent de balustrade ?
Medina-Celi leva la tête. Une figure grimaçante s’encadrait dans l’œil-de-bœuf qui surmontait l’entrée.
– Je ne connais pas ton mot d’ordre, répondit-il ; voici le mien : Je veux un gîte pour moi et mon cheval.
– Les règlements du comte-duc défendent d’ouvrir après onze heures de nuit, objecta la voix.
– Va dire à Colombo que les règlements du comte-duc défendent les lumières allumées après minuit sonné… Si dans une minute la clef n’a pas tourné dans la serrure, j’enfonce la porte…
La petite figure grimaçante disparut de l’œil-de-bœuf et fut remplacée par une longue tête pâle et maigre.
– Sommes-nous de la suite du seigneur comte pour parler si haut, mon gentilhomme ? demanda une voix de basse-taille.
Le bon duc s’impatientait pour tout de bon.
– Ouvre, maraud, ou gare à tes épaules ! s’écria-t-il.
– Voilà qui est bien dit, pourtant ! grommela la grosse voix ; Seigneur, si vous saviez seulement ce qu’il y a autour de l’écusson d’azur aux trois éperons d’or ?
– Il y a une devise, parbleu !
– Parfait ! Quelle devise, très honoré hidalgo ?
– Para aguijar a haron… et pour aiguillonner ta paresse, Colombo, le plat de mon épée vaudra bien une paire d’éperons, tu vas voir !
– Par saint Antoine ! grommela l’hôtelier, je connais cette voix-là… C’est un de nos gentilshommes… Quelle diable de manie de se faire prier ainsi pour dire le mot d’ordre !
Medina-Celi l’entendait descendre l’escalier.
Malgré son impatiente colère, ces mots : « Je connais cette voix-là » avaient amené un sourire à sa lèvre.
Au bout de quelques secondes, la porte roula sur ses gonds.
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