Chapitre 5 L’HOTELLERIE DE MAITRE COLOMBO
Colombo, petit vieillard à longue figure juive, se montra sur le seuil avec une lanterne sourde.
– Votre Seigneurie arrive trop tard, dit-il ; tous nos gentilshommes sont partis. Et voyez mon embarras, le seigneur comte m’a dépêché un exprès avec ordre de lui préparer la médianoche pour cette nuit.
L’âme de la lanterne allait et venait, cherchant à mettre en lumière le visage du bon duc, mais celui-ci avait rabattu les bords de son large sombrero. On ne pouvait voir que la pointe de sa barbe.
– Une petite place à l’écurie pour mon cheval, ami Colombo, dit-il ; pour moi un matelas et un morceau à manger… Nous ne tiendrons pas beaucoup de place.
– Où diable ai-je donc entendu cette voix ? grommela l’aubergiste… Entrez, Seigneur, reprit-il, mais c’est à vos risques et périls… Don Juan de Haro aime à être seul dans mon hôtellerie.
Les hommes de son escorte ont des façons brutales… Entrez ! il ne sera pas dit que j’aurai laissé l’un des nôtres à la porte par un temps pareil.
Il s’effaça. Le bon duc passa le seuil en tenant son cheval par la bride. Colombo se prit à tourner curieusement autour de lui.
– Une noble bête, dit-il ; depuis trente ans que je tiens l’hôtellerie de l’Etoile-Sainte-Luce, j’en ai vu passer ici venant de Tanger ou de Ceuta… Votre Seigneurie doit tenir à ce cheval, qui me rappelle le meilleur coursier des écuries du Medina-Celi… Je vous parle de longtemps… Sultan Bajazet… La renommée de ce vaillant cheval est peut-être venue jusqu’à vous ?
– Oui, répondit le bon duc.
Colombo se baissa pour glisser un regard sous les bords du chapeau.
Il reçut en plein visage la bride que le Medina lui jetait.
– Pour vous servir, Seigneur… balbutia-t-il tout étourdi, et je dis que Leurs Seigneuries ont dû regretter votre absence… Voilà une heure que le conseil s’est séparé… Il était nombreux… Le mécontentement augmente dans Séville comme ailleurs, et je puis affirmer que je n’ai jamais vu tant de desservidores réunis… Puis-je sans indiscrétion demander le nom de Votre Excellence ?
– Esteban ! répondit le Medina.
Colomba eut un haut-le corps.
– Esteban ! répéta-t-il ; caramba !… Esteban ! cela n’est pas possible. Et pourtant cette voix…
Le bon duc montait le perron du vestibule ; il ôta son chapeau.
Colombo, lâchant aussitôt la bride du cheval, se précipita sur lui et le saisit au collet en poussant des cris de paon.
– Un étalon arabe à toi, misérable gueux ! gronda-t-il, la gorge étouffée par une colère folle ; et je crois, Dieu me pardonne ! que je t’ai donné de l’Excellence !… Tu as volé le cheval, bandit ! Je savais bien que je connaissais cette voix. Ah ! félon hypocrite, oses-tu revenir dans cette maison où tu as été logé et hébergé trois jours durant pour l’amour de Dieu, et dont tu as indignement volé le maître !
– Vous ai-je volé, maître Colombo ? demanda le bon duc, qui le regardait en face d’un air riant.
– Feliz ! Gaspar ! Ruiz ! Juan ! Pedrillo ! appela l’aubergiste ; venez tous, et qu’on m’étrille ce drôle pour les trois pièces de mon argenterie qu’il a emportées sous son manteau !… Voilà comme il paye l’hospitalité !… Par les douze apôtres, infâme scélérat, tu vas mourir sous le bâton !
– Laissez dormir votre valetaille, maître Colombo, dit le Medina paisiblement ; si je vous ai dérobé trois pièces d’argenterie, je vous en rembourserai la valeur.
– Et tu crois t’en tirer ainsi ?…
– La paix, bonhomme !… fit le prétendu Esteban, qui tira de sa poche une pleine poignée d’or et la répandit sur la table ; vous ne savez pas quel personnage est devenu Esteban d’Antequerre depuis le temps où vous l’hébergiez gratis.
– Mais c’était avant-hier, balbutia Colombo.
– La paix, vous dis-je !
Le bon duc s’était redressé.
Colombo soutint un instant son regard, puis ses yeux se baissèrent.
– Vous êtes bien Esteban ! murmura-t-il ; et pourtant… autrefois… il me souvient d’un autre visage… Caramba ! caramba ! voici que je perds la tête… le cheval ressemble à Sultan Bajazet. Homme ou diable, que venez-vous faire chez moi ?
Le bon duc lui tendit la main brusquement.
– Ne te souviens-tu que de la devise de don Louis ? demanda-t-il.
– Que voulez-vous dire, Seigneur ?
– Mas el rey que la sangre ! prononça lentement le prétendu Esteban.
– C’est la devise du duc Hernan, cela !
Il sentit sa main serrée fortement.
– Palomas va venir, Colombo, reprit l’étranger ; le duc Hernan, dont tu parles, avait une fille…
– Par les cinq plaies ! s’écria Colombo, la fille du duc chez moi !
– Ecoute bien, et ne te mêle point des affaires de ceux qui sont au dessus de toi… Isabel de Medina-Celi n’a pas besoin de ton aide…
– Etes-vous donc contre elle aussi ?
– Ecoute, te dis-je ! Trois hommes viendront tout à l’heure, qui demanderont le seigneur Esteban ; qu’ils aient, eux et leurs montures, un abri séparé des gens de la suite de Palomas.
– Cela sera, je le promets.
– Que mon cheval soit pansé comme il faut.
– Je m’en charge.
– Pas un mot de notre entretien au comte de Palomas ni à ses valets !…
– Pas un mot.
– Une chambre fermée pour la jeune dame qu’ils ont enlevée cette nuit…
– Ma chambre, s’il le faut !
– Non… ta chambre pour moi, Colombo… Et, dès que tu auras installé tes hôtes, tu reviendras chercher mes ordres !
Le marteau de la porte battait à toute volée, les chevaux hennissaient, les cris et les jurons se croisaient. C’était l’escorte de don Juan de Haro qui arrivait sur les glacis du vieux monastère. Ils étaient là une douzaine de sacripants dignes de leur maître et capables de tout, hormis de bien faire. La pluie traversait leurs manteaux ; ils avaient faim et soif ; ils étaient d’humeur détestable.
Le vocabulaire espagnol ne laisse pas d’être riche en injures ; la collection complète des invectives qu’il renferme, et d’autres inédites, furent lancées en gerbes à la tête du valet qui vint ouvrir la porte.
– Colombo ! qu’on m’amène le traître, s’écria le jeune comte… Et vous, mes drôles, s’interrompit-il, ménagez vos paroles…
Je pardonne beaucoup à vos estomacs creux et à vos capes transpercées par la pluie.
Deux ou trois éclats de rire moqueur grincèrent dans les ténèbres.
– Par la mort ! s’écria Palomas, s’il n’est besoin que de couper une paire d’oreilles pour vous rendre raisonnables, je suis d’humeur à faire cette besogne-là… Un tapis, Colombo, malheureux ! un tapis sous les pieds de ma noble fiancée !
On n’aurait point su dire si l’ironie dominait dans cet empressement. Les valets de l’hôtellerie accouraient avec des flambeaux. La lumière, traversant déjà la dentelle qui voilait le visage de la Medina-Celi, éclairait vaguement sa fière et suave beauté.
Le jeune comte la regardait, et ses yeux brillaient sous les bords amollis de son feutre. Il y avait dans ce regard de l’admiration.
Isabel était encore à cheval. Ses yeux se baissaient, mais son front restait haut. Si les terreurs de cette lutte sanglante qui l’avait un instant entourée, près de l’abreuvoir de Cid-Abdallah, l’avaient écrasée d’un trop violent coup de massue, si la vue de Mendoze sanglant et renversé l’avait brisée, si cette course dans les ténèbres, cet enlèvement, la menace terrible suspendue sur sa tête, et tout enfin, tout ce que cette nuit contenait de malheurs et d’épouvantes l’avait d’abord atterrée, sa vaillance native avait repris le dessus. Elle était pâle comme une morte, il est vrai ; mais sa pose et le rayon sombre qui glissait entre ses paupières demi-closes disaient ce qu’il y avait en elle de résolution héroïque.
S’il n’avait eu honte, Palomas se serait mis à genoux devant celle qu’il insultait naguère ; il l’aurait adorée comme les dévots se prosternent aux pieds de la madone.
Il n’avait parlé qu’une seule fois à Isabel depuis le départ de Séville : c’était au passage du bac d’Ambrosio. Ce qu’il lui avait dit importe peu. Isabel avait répondu :
– Quand vos pareils vinrent une nuit près d’Eleonor de Tolède, ma mère, de la part du roi, elle leur montra son poignard béni, dont le manche renferme un fragment de la vraie croix… Avec ce talisman, on est toujours maîtresse de soi même… Ma mère m’a donné son poignard… Quoi que vous fassiez, seigneur, vous n’aurez que ma vie !
Colombo cependant accourait lui-même derrière ses valets. Sans prendre le temps de saluer Palomas, son seigneur, il étendit un tapis aux pieds du cheval d’Isabel.
– Allons, lourdaud ! une chaise ! et qu’il n’y ait pas une seule tête couverte sous le vestibule ! celle-ci sera demain comtesse de Palomas.
Don Juan vint mettre un genou en terre sur le tapis. Le pied d’Isabel effleura son autre genou. Elle descendit d’elle-même et marcha d’un pas ferme vers le vestibule.
Don Juan, qui semblait vouloir jouer jusqu’au bout la comédie des empressements chevaleresques, la suivait tête nue et offrant vainement l’appui de son bras. Vous eussiez dit, tant il était courtisan soumis, un Walter Raleigh derrière une Elisabeth reine.
Les écuyers, valets et chambriers de Sa Seigneurie raillaient bien un peu, mais c’était tout bas. Sa Seigneurie avait parlé d’oreilles coupées.
D’ailleurs, la comédie devait durer peu. Il n’était pas dans la nature du neveu du comte-duc de s’attarder longtemps à ces fades prémisses.
Colombo arrivait tout essoufflé, précédant la chaise dont on n’avait plus que faire.
– As-tu préparé un appartement ? lui demanda don Juan.
– Oui, seigneur, d’après vos ordres respectés.
– Un appartement digne de la comtesse ?…
– Le propre appartement de la senora marquise, Excellence.
– La paix, misérable ! Je ne veux pas que les servantes grossières de ton taudis approchent de ma noble Isabel, entends-tu ?
– Il sera fait selon le bon plaisir de Votre Seigneurie ; j’attends ses instructions.
– Mes instructions, les voici ; ta femme, Colombo, sera la duègne de ma belle comtesse… ta fille lui servira de chambrière… Et toi, toi-même, entends-tu ? jusqu’à demain, tu veilleras sur son sommeil.
– Il suffit, monseigneur.
Don Juan s’inclina profondément devant Isabel pour prendre congé. Il voulut lui baiser la main.
– Je ne veux ni duègne, ni chambrière, ni garde du corps, seigneur, dit elle ; si votre plaisir est d’exaucer ma prière, vous m’ouvrirez une chambre où je puisse être seule et dont je garde par devers moi la clef.
Un sourire passa sur la fine moustache noire de Palomas.
– Puis-je rien refuser à ma souveraine ?… murmura-t-il avec une hypocrite soumission.
Il fit un signe à l’hôtelier, qui se mit aussitôt en marche, accompagné de deux valets porteurs de flambeaux. Isabel le suivit, laissant Palomas courbé en deux. Tous les gens de sa compagnie, rangés sur deux haies, balayaient la dalle avec la plume de leurs feutres.
Isabel, seule femme parmi tous ces mécréants, ne tremblait plus. Elle passa le seuil du vestibule sans se retourner. On l’entendit qui disait à l’aubergiste dans le corridor :
– Je suis la Medina-Celi… s’il y a trahison chez vous, que mon sang retombe sur la tête de vos enfants !
Tout de suite après son départ, la scène changea sous le vestibule :
– Allons, marauds ! s’écria Manoël Concha en s’adressant aux garçons de l’hôtellerie ; des brasiers pour nous sécher, du vin pour nous réchauffer le cœur !
– Et qu’on soigne nos chevaux comme s’ils appartenaient au comte-duc, ajouta Andrès ; nous sommes de sa famille.
– N’y a-t-il plus de servantes ici ? demanda Carlos, le coureur de sa Seigneurie, pour débotter des gentilshommes.
– Par saint Antoine et son compagnon de chambrée, si le puchero n’est pas prêt, je mets le feu à la cuisine !
Les manteaux entassés formèrent une montagne humide, et, soit dit sans offenser la délicatesse du lecteur, une montagne violemment odoriférante. L’Espagnol du temps de Philippe IV portait déjà avec lui son parfum. Les épées furent jetées le long du mur et les feutres ruisselants pendirent aux clous hospitaliers qui hérissaient le lambris.
En France, les voyageurs demandent l’aiguade pour baigner leurs visages et leurs mains.
Nos coureurs de nuit avaient horreur de l’eau et réclamaient du vin à grands cris.
Don Juan était resté tout rêveur. Son œil distrait se fixait sur la porte par où Isabel avait disparu. Quand Andrès s’approcha pour lui enlever son manteau, il poussa un long soupir.
Mais, tout de suite après, il éclata de rire et, promenant un regard sur ses affidés étonnés :
– Holà ! mes braves ! criez tant que vous voudrez ! buvez, mangez, sacrez ! je suis en belle humeur et j’ai fantaisie de me mêler cette nuit à vos bombances.
– Vive monseigneur ! s’il fait cela ! s’écria Manoël ; nous tâcherons de le réjouir jusqu’au petit jour, et à l’aube nous redeviendrons ses très humbles esclaves.
– Combien sommes-nous ? demanda le jeune comte ; douze croquants et un grand d’Espagne. Allons, Colombo, treize à table !… mets notre couvert dans la grande salle et sers-nous comme si nous étions douze comtes et un vilain !
– Mort de mon sang ! gronda Andrès : je suis de Biscaye et vaux bien un comte !
– Chez nous, en Aragon, ajouta Concha, le dernier valet de chiens est noble comme le roi !
– Oh ! oh ! fit Carlos ; parle-t-on de noblesse ? Trouvez-moi un roturier dans toutes les Asturies, où j’ai eu l’honneur de naître du fait de quelque haut seigneur, puisque je ne connais ni mon père ni ma mère.
Un Léonais réclama, un Galicien protesta, un Basque jura que le roi Pélage n’était pas son cousin, et un blême Castillan prit le ciel à témoin qu’il avait du sang de Genséric dans les veines.
C’est la folie du terroir ; l’oignon fait l’hidalgo.
Les deux battants de la grande salle furent ouverts avec bruit, et la nappe, qui n’avait guère servi plus de dix fois, s’étala pompeusement sur les planches soutenues par deux tréteaux. Quatre brasiers d’un rouge clair pétillèrent aux quatre coins, tandis que des flacons de vin blanc navarrais faisaient sauter leurs bouchons avec bruit.
Don Juan prit à part Colombo et lui parla tout bas.
– S’il plaît à Votre Seigneurie, répliqua l’hôtelier, dona Isabel a refusé jusqu’au bout les services de ma femme et de ma fille. Elle s’est barricadée dans sa chambre et, par le trou de la serrure, je l’ai vu agenouillée près de son lit, elle priait.
– Est-ce tout ?
– Non, seigneur… Après sa prière achevée, dona Isabel a fermé solidement sa croisée, puis elle a fait le tour de sa chambre pour en examiner les murs.
– Après ? demanda Palomas dont les sourcils se froncèrent.
– Elle a cherché avec soin, seigneur, mais la porte secrète est si bien dissimulée…
– Elle ne l’a pas trouvée ?
– Un alguazil tâterait les murailles sans la découvrir.
– A la bonne heure, Colombo !
Don Juan se frotta les mains en homme qui vient de remporter une victoire.
– A table, messieurs, à table ! s’écria-t-il.
Les gens de Palomas entourèrent la nappe en tumulte. Le potage à la moelle fumait déjà au centre de la nappe.
Colombo prit le couvercle qu’un valet emportait et le remit gravement sur la soupière.
Ce fut un cri général :
– Que fais-tu, Colombo ? Colombo, te moques-tu de nous ?
L’hôtelier se tourna, sérieux et tranquille, vers le comte de Palomas, et dit :
– Sa Seigneurie vous a invités à sa table, faute de mieux… je dois lui annoncer qu’elle a ici un autre convive.
Il y eut des poings mis sur les hanches et des crocs de moustaches redressés fièrement.
– Ici ? répéta le jeune comte, qui, en même temps, fit signe à sa compagnie de se tenir en repos.
– Dans ma maison, répondit Colombo.
– Et quel est ce convive ?
– Seigneur, c’est don Esteban.
– Don Esteban !… fit Palomas, qui cherchait dans sa mémoire ; don Esteban de quoi ?
– Don Esteban tout court.
– Est-il ici depuis longtemps ?
– Depuis une demi-heure.
– Et il vient ?…
– De Séville.
– Serait-ce le passager d’Ambrosio ? murmura don Juan, l’homme qui prétend m’apporter ce que j’ai oublié à la maison de Pilate !
Les officiers de la suite de don Juan murmuraient.
– La paix, mes braves ! dit-il ; cherchez plutôt si quelqu’un de vous ne connaîtrait pas ce don Esteban.
– C’est le nom d’un effronté compère, repartit Manoël, qui se fait appeler le roi des gueux…
Don Juan se frappa le front et tira précipitamment de son sein les lettres qu’il avait reçues pendant qu’il soupait en compagnie du bon duc, à la maison de Pilate.
Il parcourut rapidement la première qui lui tomba sous la main :
« – Le duc Hernan… murmura-t-il, échappé de sa prison… a sauvé le roi… à la tête des gueux de Séville… Depuis dimanche au soir je m’attendais à ce coup de théâtre… »
La lettre portait les initiales de don Balthazar d’Alcoy.
– Mais c’est impossible ! s’interrompit don Juan ; impossible matériellement, puisque je soupais avec le duc Hernan à l’heure où l’émeute était à l’Alcazar.
Il froissa la lettre entre ses doigts avec impatience.
– Mais, si c’est impossible, reprit-il, que veut dire ce billet du président de l’audience ? Don Pascual me mande à peu près la même chose… Ils croient avoir besoin de moi… Moghrab leur a prédit que je succéderais à mon oncle le comte-duc… Ils n’oseraient me tromper !
– Excellence, demanda Colombo paisiblement, dois-je enlever ce couvert et conduire vos gens à l’office ?
Palomas hésita un instant avant de répondre, puis, interrogeant à son tour :
– A-t-il une suite, ce don Esteban ? dit-il avec une nuance d’inquiétude dans la voix.
– Il est seul.
– Et quelle raison allègue-t-il pour l’honneur d’être admis à ma table ?
– Je vais rapporter à Votre Excellence ses propres paroles : « Va dire à don Juan de Haro, m’a-t-il ordonné, qu’il doit me rendre cette nuit la médianoche, parce que hier soir je lui ai offert le souper. »
Palomas frappa bruyamment ses mains l’une contre l’autre.
– Ah ! ça ! s’écria-t-il, est-ce que ce serait vraiment mon coquin de beau-père ?
Colombo ne broncha pas. Manoël, Andrès, Carlos et les autres s’impatientaient hautement.
– Hors d’ici, mes drôles ! commanda don Juan ; hôtelier ! mets ces bêtes gourmandes à l’office, à la cuisine, à l’étable, où tu voudras… mais qu’ils ne manquent de rien, car il ne sera pas dit que Palomas fait jeûner sa suite une veille d’épousailles… Par mon patron ! mes vaillants, ne froncez pas le sourcil ! vous n’en boirez que mieux loin de l’œil du maître… et il va se tenir un véritable conseil où vos longues oreilles seraient de trop… Secrets d’Etat, mes enfants !… allez au diable !… Et cependant, se reprit-il, rebouclez vos ceinturons en passant dans le vestibule ; les temps sont durs, et je veux mourir sur le bûcher si je connais bien le terrain où je marche… Au premier appel, mes braves, debout et l’épée à la main !
– A la bonne heure, dit Andrès, monseigneur se souvient enfin qu’il parle à des gentilshommes !
– Monseigneur n’a qu’à prendre tranquillement son repas ajouta Manoël ; quand ce don Esteban aurait avec lui cent hommes, bien armés, nous sommes douze ; les scélérats n’ont qu’à bien se tenir !
Carlos prononça aussi quelques paroles pleines de dignité. Les autres frisèrent leurs crocs, et tous sortiront fiers comme une douzaine d’Artabans.
On les entendit bientôt malmener les valets et pourchasser les servantes.
– Viens çà ! dit Palomas à Colombo ; tu avais autrefois dans ta cave un vin dont ils se servent à la cour de France pour griser vite et bien.
– Du bon vin bordelais, Excellence, clair, limpide, brillant comme le rubis… du vin épicé de la propre main d’Eléonor Galigaï, la savante Florentine… Chaque flacon me coûte quatre pistoles doubles.
– En as-tu encore, Colombo ?
– Deux flacons, oui, Monseigneur.
– Tu nous les serviras tous deux.
– J’ai refusé à don Narciso de Cordoue de lui en livrer un pour cent douros, Excellence.
Don Juan jeta sa bourse sur la table.
– Qu’il y ait, dit-il, une faveur rose au collet de ces divins flacons… et vas prévenir le seigneur Esteban que don Juan de Haro, comte de Palomas, se fait un honneur et un plaisir de lui offrir la médianoche.
Colombo prit la bourse, s’inclina et sortit.
Le jeune comte mit ses bottes mouillées contre la galerie d’un brasero, et renversa sa tête bouclée sur le dossier de son fauteuil.
La réflexion creusait des rides à son front d’une étroitesse féminine. Ses yeux étaient fermés à demi, et ses lèvres, à son insu, laissaient aller çà et là de rares et confuses paroles.
– Ce Moghrab, pensait-il, m’a montré un soir mon étoile dans le ciel… Je crois à cela, moi !… mais c’est qu’il y a bien des étoiles !… La mienne est brillante… Et de par Dieu ! tout ne m’a-t-il pas réussi comme si un bon diable ou un bon ange se mêlait vraiment de mes affaires ici-bas ? Ils se sont mis quatre pour me faire comte : Alcoy, don Pascual, Olivarès et ma belle marquise… Tout seul, je vais me faire duc… Faut-il que ce rustre de Mendoze ait pu fixer un instant son regard ! je le tuerai, si cela n’est fait déjà…
Il n’y a pas dans l’univers entier deux femmes comme Isabel !… je vois toujours cette perle qui se balançait à ses cils… une larme… Eh bien, soit ! je suis amoureux comme un majo à sa première conquête… Tant mieux ! j’avais peur d’être blasé !… Ah ! ah ! ventre-saint-gris ! si je suis jamais le favori du roi, on verra de belles fêtes en Espagne… Et pourquoi non ? Indépendamment des astres, qui peuvent se tromper, je fais venir du Brésil un perroquet miraculeux… Almanzor et le ministre feront en même temps la culbute…
Il souri, en lissant d’un doigt délicat la soie luisante de sa moustache.
Puis un nuage descendit sur son front.
– Esteban… murmura-t-il, Medina-Celi !… ceci est un point noir dans mon ciel resplendissant… Il y a là un mystère… mais, bah ! si je m’en donne la peine, c’est en me jouant que je le percerai !
– Il suffit, hôtelier, dit la voix du bon duc en dehors ; vous pouvez vous retirer, mon ami ; je n’attendais pas moins de la courtoisie du seigneur comte de Palomas.
Don Juan tressaillit et se retourna vers la porte, qui s’ouvrit juste en ce moment. Medina-Celi, portant haut sa belle et noble tête, se présentait sur le seuil.
– J’en étais sûr ! s’écria Palomas en se levant ; c’est le seigneur beau-père !
– Seigneur mon gendre, dit le bon duc qui s’inclina en souriant, je gage que vous ne vous attendiez pas à me rencontrer cette nuit sur vos terres.
– Franchement, seigneur beau-père, répliqua Palomas, à la façon dont nous nous étions quittés hier au soir… Mais prenez donc un siège et faisons, s’il vous plaît, honneur à la cuisine de maître Colombo.
Pendant que Palomas rêvait et s’applaudissait d’avoir au ciel une étoile pour lui tout seul, les valets de l’hôtellerie avaient chargé la table de mets succulents et choisis. Les deux seuls couverts qui restaient se trouvaient placés l’un à côté de l’autre. Un honnête chapelet de flacons faisait un cercle autour des mets. Deux de ces flacons avaient au goulot une mince faveur rose.
Le beau-père et le gendre prirent place après les cérémonies voulues.
– Mon gendre, dit le bon duc, vous traitez magnifiquement.
– A la guerre comme à la guerre, seigneur, répondit Palomas ; nous sommes ici dans un pays perdu, et certes je n’ai point la prétention de vous rendre les délicatesses raffinées de votre palais ducal.
Medina-Celi porta la première cuillerée de potage à ses lèvres.
– Exquis ! s’écria-t-il.
– Je vous demande grâce, repartit le jeune comte, pour ce brouet villageois… Quand je vous traiterai au palais de l’Alcazar, à la bonne heure !
– Vous comptez donc toujours être premier ministre, mon gendre ?
– Plus que jamais, beau-père.
– Donc, à la santé de Votre Grâce !
Le bon duc vida son verre avec une courtoisie grave. Puis il le remit sur la table en disant :
– Par Medina-Sidonia !… ce merveilleux cru est cousin germain de nos rota.
Palomas fit raison et répondit :
– Mais nos rota sont les aînés, seigneur, comme nous autres, Medina-Celi, nous sommes les aînés et les maîtres de Medina-Sidonia !
Il eût fallu l’œil perçant d’un observateur pour découvrir le pli amer qui se forma sous la moustache du bon duc.
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