‹ La Maison de PilateChapitre 3 sur 30 · Chapitre 3 HUSSEIN LE NOIR

Chapitre 3 HUSSEIN LE NOIR

Le roi s’assit à son tour sur les coussins, tandis que Hussein le Noir se dirigeait vers le perchoir du perroquet favori. Les favoris, quand ils sont perroquets, ne peuvent avoir qu’un vice, la gourmandise. Le superbe Almanzor était gourmand ; il mangeait beaucoup de bonnes choses et buvait du malaga comme un diable. Cela lui procurait des lourdeurs d’estomac qui aigrissaient positivement son caractère. Quand ses digestions éprouvaient des difficultés, il devenait sombre, quinteux, revêche ; il ne levait plus la patte au commandement du roi ; il allait même, parfois, jusqu’à refuser de dire : Philippe est grand !

La faveur a toujours sa raison d’être, très directe et très prochaine ; si nous ajoutons que, le plus souvent, cette raison d’être est puérile, brutale, ou purement extravagante, nous aurons, à peu de choses près, monographié la faveur.

Le favori peut s’émanciper dans tous les sens, hormis un seul : s’il lui arrive de négliger, ne fût-ce qu’un instant, le dada qui est son cheval de bataille, tout est perdu. Il coûte généralement cher, on l’a comme meuble de luxe. Que diriez-vous d’une boîte à musique qui deviendrait muette ?

Le pouvoir d’une maîtresse a sa source dans un sentiment viril ; l’influence d’un ami est fondée sur l’une des plus nobles propensions du cœur humain. Il n’y a rien de tout cela dans l’omnipotence du favori ; elle naît de l’égoïsme du maître. Que le favori soit homme, épagneul ou perroquet, c’est toujours un jouet ; il est chargé d’amuser le maître. Tous les maîtres n’ont pas la même manière de s’amuser.

Ce brave Barbe-Bleue d’Henri VIII avait un favori chargé de nouer la loi comme une corde autour du cou de ses femmes ; Caracalla, sportman antique, fouettait son consul quadrupède ; d’autres (Dieu nous garde des énumérations savantes !) faisaient autrement et mieux encore. A chacun son caprice : Philippe IV voulait être grand ; Almanzor, perroquet, et son ministre, homme d’Etat, étaient ses favoris au même titre et à la condition expresse de lui chanter le même refrain :

« Philippe est grand ! Il est grand, Philippe ! »

Un soir, à Madrid, Almanzor avait mangé des boulettes de volailles en si grande abondance, qu’il était sur le point d’étouffer. C’était pitié de le voir, en bas de son perchoir, couché sur le flanc et en proie à des convulsions terribles.

Les médecins du roi, appelés en toute hâte, lui tâtèrent le pouls, l’auscultèrent avec soin, et commencèrent entre eux une mémorable dispute sur la question de savoir si le malheureux animal se mourait d’une pléthore stomacale, d’une congestion au foie ou d’un épanchement au cerveau.

Ces trois avis prévalaient, mais il y en avait d’autres. Les médecins du roi, au nombre de douze, se renvoyèrent toutes les injures contenues dans le vocabulaire espagnol, et formulèrent douze ordonnances dont chacune avait assurément son mérite, mais qui se contrariaient de fond en comble.

L’un voulait purger, l’autre saigner, l’autre trépaner, l’autre appliquer un séton, l’autre infliger des moxas, l’autre prodiguer des vésicatoires, l’autre… Et notez qu’ils ont fait de triomphants progrès depuis lors !

Cependant Almanzor râlait, la bête infortunée ! Philippe, au désespoir, promettait monts et merveilles à qui le sauverait.

Ce que voyant, les différentes opinions médicales, désirant avancer les choses, se prirent aux cheveux sincèrement, défendant chacune son principe avec les armes que la nature, notre mère, nous a données. Il y eut des yeux contusionnés, des dents broyées, des perruques foulées aux pieds. La question avançait, Almanzor ne bougeait plus, quand vint un charlatan, un homme qui n’avait pas même de besicles, un misérable, un Maure ! D’où sortait-il ? Le fait est qu’il prit Almanzor inanimé entre ses mains, qu’il le massa d’une certaine façon, qu’il insuffla sans mot dire son estomac et ses reins, et qu’il le rendit au roi sain et sauf.

Les douze docteurs se retirèrent en proie à une indignation bien naturelle. Le roi fut enchanté doublement : il cherchait un sorcier pour se faire aimer des dames. Ce Maure qui ressuscitait les perroquets était manifestement un sorcier. Le roi lui demanda, séance tenante, un philtre qui pût rendre folle d’amour la belle duchesse de l’Infantado, sa cousine, femme de Diégo Mendoze et Silva, comte de Réal et marquis de Santillane. Le Maure promit de composer un philtre. Au moment où il prenait congé, le roi lui demanda son nom et sa demeure.

– Je me nomme Hussein le Noir, répondit le Maure ; la voûte du ciel est mon toit. Je suis ici aujourd’hui ; demain je serai ailleurs. L’esprit est libre comme le vent.

– Mais si j’ai besoin de toi ? objecta Philippe.

– M’as-tu fait demander ce soir… et pourtant je suis venu… Quand tu auras besoin de moi, je le saurai avant toi-même… et je viendrai… Au revoir !…

Telle fut l’entrée première de Hussein le Noir auprès du roi d’Espagne. Nos mémoires ne disent pas que le philtre promis ait rendu folle d’amour la belle duchesse de l’Infantado. Philippe IV n’était pas heureux dans ses velléités de séduction. Ce qui est certain, c’est que le Maure finit par prendre sur son esprit un empire d’espèce singulière. Ils ne se touchaient par aucun côté.

Le roi était tout petit. Le Maure avait une certaine grandeur, et sa parole absorbait bien souvent des hauteurs où l’intelligence de Philippe était incapable de le suivre ; mais, de manière ou d’autre, l’effet restait produit. Philippe admirait Hussein le Noir ; il le craignait, il croyait en lui.

Aujourd’hui la parole de l’Africain avait entamé Philippe plus encore qu’à l’ordinaire.

C’était de parti pris qu’il essayait de se réfugier tout au fond de son indolence ; Philippe était plutôt un homme déplorablement amoindri qu’un homme mal doué. Il offrait, dans toute sa malheureuse perfection, le type du prince de la décadence, engourdi par la malaria morale qui plane sur ces époques funestes, et n’essaye même pas de remonter le fatal courant. Mais s’il fuyait le combat, il avait du moins vaguement conscience de sa chute, semblable à ces malades crispés par le ver mortel de la consomption qui jettent un voile souriant sur l’avenir en deuil, et ne désespèrent qu’à leurs heures.

Les acclamations du perroquet et du ministre favori enivraient Philippe vingt-neuf jours chaque mois. Le trentième il voyait l’abîme.

Pendant qu’Hussein le Noir s’occupait d’Almanzor, Philippe d’Autriche prit une mandoline posée à terre auprès des coussins et en tira quelques accords aigrelets ; puis d’une voix de femme, il chanta un couplet de romance française. Il s’écoutait avec un plaisir infini ; ses yeux roulaient langoureusement, et, à son insu peut-être, son corps chétif avait pris sous sa simarre d’aspect clérical une pose de troubadour.

– Si je n’avais été roi, dit-il, altéré sans cesse de louange, comme tous ces êtres neutres et débiles qu’on nomme si durement des enfants gâtés, j’aurais gagné ma fortune en chantant ainsi de ville en ville… As-tu remarqué ma voix, païen ?

– Non, répliqua le Maure ; je me moquerais d’un chanteur ambulant qui jouerait au roi.

– Et tu te moques d’un roi qui joue au ménestrel ! Vous autres barbares, vous ne pouvez avoir les délicatesses de nos civilisations… comment trouves-tu Almanzor ?

– Malade, royal sire…

Philippe repoussa du pied la mandoline qu’il avait posée à terre auprès de lui.

– S’il doit languir, j’aime mieux le voir empaillé, dit-il ; j’ai le cœur tendre, je souffre de la souffrance d’autrui… Laisse Almanzor et viens ça, païen. Tes philtres ne sont pas efficaces… La marquise d’Andréjar me tient toujours rigueur.

L’Africain déposa le perroquet sur le perchoir. Almanzor, gaillard, et tout ranimé, fit entendre son refrain, prononcé d’une voix haute et claire. Philippe se leva, joyeux comme un enfant, et courut à lui.

– Je l’aime quand il est bien portant, dit-il en couvrant de baisers le brillant plumage de l’oiseau ; ah ! ah ! trésor !… Philippe est grand !… Comme vous dites bien cela !… Non, non, non, nous ne vous ferons pas empailler, bijou ! non, non, non !

Hussein le Noir le contemplait avec un dédain mêlé de tristesse.

– Où est l’endroit sensible ? murmura-t-il, où est le défaut de cette cuirasse d’inertie ?…

– Pourquoi, interrompit brusquement Philippe, pourquoi Andréjar ne m’aime-t-elle pas, tu dois savoir cela.

– Je le sais, seigneur royal.

– Dis-le, païen, je te l’ordonne !

– Le meilleur talisman d’un roi pour conquérir les cœurs, prononça lentement l’Africain, c’est d’être roi.

– Par les cinq plaies, infidèle ! se récria Philippe, ton audace va-t-elle jusqu’à m’outrager ? Me donnes-tu à entendre que je ne suis pas roi ?

– Mon audace va jusqu’à vous servir… Les philtres sont des armes : on peut leur opposer d’autres armes… J’ai su pénétrer dans le boudoir de la belle marquise pour voir quel obstacle brisait nos enchantements.

– As-tu trouvé l’obstacle ?

– Je l’ai trouvé, royal seigneur.

– Quel est-il ?

Hussein le Noir releva le coin de son bernuz et prit dans son sein un large placard de parchemin plié en quatre. Il le développa sous les yeux du roi. C’était un exemplaire enluminé de ce dessin satirique où l’on voyait les principaux ministres des puissances européennes, la pioche à la main, creusant un fossé.

Le favori, en grand costume, dirigeait les travaux. Une légende qui sortait de sa bouche, comme cela se voit dans maintes estampes anciennes et comme cela se voit encore dans les caricatures où John Bull prodigue le sel de cuisine de sa pesante gaieté, cette légende portait la rubrique si connue : « Allez toujours ! plus on lui ôte, plus il est grand ! »

Philippe IV jeta les yeux sur le parchemin. Il devint plus blême que la toile de sa collerette.

– Ceci est infâme ! s’écria-t-il d’une voix étranglée ; ceci est séditieux, impie, calomnieux !… Ce sont des rebelles, par la passion de Notre-Seigneur !… Je les chercherai, je les trouverai, je les mettrai à la question ! Je les brûlerai tout vifs ! Je leur arracherai la chair avec des cordes !

Il y avait du tigre dans les tressaillements de sa face et dans la lueur sanglante que sa prunelle rayonnait.

Mais tout son pauvre corps tremblait. La force manquait sous cette colère. Rien n’est hideux et répugnant comme la rage impuissante.

– C’est l’obstacle, dit froidement Hussein le Noir ; j’ai trouvé cette estampe sur le guéridon de la marquise.

– Elle sera châtiée ! gronda le roi… elle sera châtiée sévèrement !

– Et le complice ?… murmura Hussein.

– Que veux-tu dire ?

– Celui qui apporte l’estampe…

– Mais que fait donc l’Inquisition ?

– Elle fait son métier, sire. Elle mène ses processions, elle emplit ses cachots, elle allume ses bûchers… Si quelqu’un s’avisait de mettre au jour contre le saint-office une raillerie pareille à celle qui attriste aujourd’hui Votre Majesté, toutes nos places publiques flamberaient, et, depuis les frontières de France jusqu’au détroit, l’Espagne sentirait le roussi.

– Penses-tu donc que l’Inquisition soit plus forte que le roi ?

– Le roi catholique sait cela mieux qu’un pauvre musulman, répondit le Maure.

La tête pâle de Philippe IV se pencha sur sa poitrine.

– Le Saint-Tribunal est le soutien de la foi, prononça-t-il à voix basse et du ton que l’on met à répéter une leçon. C’est la meilleure colonne de notre autorité royale…

Puis changeant d’accent brusquement et avec une moue d’enfant maussade :

– Comme cela les dames de notre cour méprisent le roi.

Hussein le Noir eut peine à réprimer un sourire, tant il y avait de puérile naïveté dans la révolte de ce pauvre orgueil.

– Sire, répliqua-t-il, le don de tout voir et de tout entendre est parfois funeste. Pour être heureux il ne faut pas soulever certains voiles. L’expérience trop complète dessèche le cœur et endolorit l’esprit… J’ai découvert autour de Votre Majesté tant de trahisons et tant de perfidies que je suis tenté de marcher les yeux fermés désormais, comme ces mules de voyage qu’on aveugle pour qu’elles aient le pied sûr au bord des précipices.

– Ceci est infâme, répéta le roi, dont les doigts maigres et blancs froissèrent convulsivement l’estampe.

– Il y a, croyez-moi, des choses plus infâmes encore…

– Serais-tu capable, païen, de découvrir l’auteur de cette insulte ?… Cinquante onces d’or pour toi, si tu me livres son nom !

– J’en donnerais cent pour le soustraire à votre vengeance, royal seigneur. Celui qui a tracé ce dessin grossier n’est qu’un misérable instrument, un maigre loup que la faim a poussé hors du bois… Je ne m’attaque qu’aux lions.

– Est-ce un lion, celui qui a laissé cette estampe chez la marquise ?

Le roi fit cette question d’une voix altérée.

– Il en porte la peau, du moins, répondit l’Africain. C’est ce fils de bâtard qui traîne le nom de Haro d’orgie en orgie.

– Don Juan !… je l’ai fait comte.

– Il va partout, disant que vous le ferez duc.

– Don Juan ! le neveu du ministre !

– Et le neveu de Zuniga ! et le neveu du commandant de vos gardes !… Par Mahomet, seigneur, vous êtes un prince bien entouré !

– Je te défends d’invoquer ton faux prophète devant moi, païen ! murmura Philippe qui se signa.

Il ajouta, en se tournant vers Almanzor acharné à son refrain :

– Tais-toi, bête stupide ! L’idée me vient que, toi aussi, tu me railles… Païen, la preuve de ce que tu avances ?

– Hier matin, dimanche, répondit Hussein le Noir, à l’heure où ce lieu de débauche, la maison du Sépulcre, vomit au dehors ses hôtes hâves et abêtis par l’ivresse, j’ai traversé la place de Jérusalem… La fleur de votre cour était sous le porche des Delicias, royal seigneur. Une litière a débouché, tournant l’angle du parvis de Saint-Ildefonse. Elle était portée par deux nègres vêtus de blanc…

– Mes nègres ! fit le roi avec abattement ; ingrate marquise !… Mais elle passait peut-être son chemin, comme toi, païen.

– Ce n’était pas la marquise qui était dans la litière, Majesté.

– Ah ! sa camériste sans doute… ce sont des messagères de perdition !

– La marquise n’en est pas aux messages. La litière s’arrêta devant le porche, et ce fut don Juan de Haro, comte de Palomas, qui sauta sur les dalles.

La tête du roi s’appuya languissante sur sa main.

– Je n’ai pas d’amis… murmura-t-il en un long soupir.

– Vous en aviez autrefois, sire, prononça avec lenteur l’Africain.

– La reine ne m’a jamais aimé…

– La reine est une noble femme ; la reine est la fille d’un conquérant, la sœur d’un grand roi, la tante d’un jeune héros.

L’Espagne a été pour elle une prison austère et jalouse. Il faut aimer pour être aimé ; avez vous aimé la reine ?

Hussein le Noir s’arrêta brusquement. Le regard du roi, qui était fixé sur lui, avait une expression étrange.

– Tu parles parfois comme un chrétien ! murmura Philippe dont les sourcils étaient froncés.

– Quel chrétien vous a jamais parlé comme je le fais, royal sire !…

– Silence ! je réfléchis… J’ai ouï dire, et tu l’as dit toi-même : Richelieu et Buckingham ont des affidés à Séville… C’est à cause de sa fidélité à ma personne qu’on déteste si universellement le comte-duc… Tu es trahi : tu as laissé voir ta haine, tu es l’ennemi du ministre.

Un mot vint à la lèvre de l’Africain, mais il se ravisa. Il croisa ses mains sur sa poitrine et reprit son immobilité première.

– Tu l’as calomnié ! poursuivit le roi, qui s’animait : je passe pour un esprit faible, car les adversaires de la foi ne m’ont pas épargné en Europe… Tu es venu… D’où es-tu venu ?… L’enfer le sait !… Tu es venu auprès de moi pour me tenter… J’ai peu de serviteurs fidèles ; tu veux les éloigner de moi… A quelle solde es tu, espion ? Si tu étais roi, et que je fusse Hussein le Noir, quel supplice m’infligerais-tu ?

– Si j’étais roi ! répéta le Maure, dont l’œil eut un éclat sauvage ; mais tu as raison, sire, j’ai parlé comme un chrétien, émoussé le fer de mon glaive ; au lieu de frapper droit et haut, j’ai pris un détour et j’ai courbé mon échine, croyant passer plus aisément là où les partisans rampent…

Châtie-moi, si tu veux, mais auparavant je réparerai ma faute : sire, ton fares est un traître et conspire contre toi !

– La preuve ! donne la preuve !

– Fais arrêter Cuchillo le toréador, Pedro Gil l’auditeur, les trois saltarines Carmen, Ximena et Serafina, l’alguazil majeur Diégo Solaz, Caparrosa le gueux, don Pascual, le commandant de tes gardes ; le président de l’audience de Séville, don Baltazar de Alcoy, et don Bernard de Zuniga, ton premier secrétaire d’Etat, tu auras la preuve !

Philippe demeura un instant comme abasourdi, puis il se prit à parcourir la chambre de nouveau d’un pas nerveux et saccadé.

Hussein le Noir s’était rapproché de la fenêtre donnant sur la cour des marionnettes.

Tout à coup il se fit dans la cour un grand bruit de voix, l’africain tourna machinalement la tête et tressaillit aussitôt de tous ses membres.

– Que veut dire cela ?… murmura-t-il en proie à un étonnement profond.

Deux gitanos déguenillés traversaient la cour, portant une litière noire que chacun dans Séville connaissait pour appartenir au comte-duc.

Ils arrêtèrent la chaise au milieu de la cour, et ouvrant la portière, ils déposèrent sur les dalles un sac qui semblait rempli de sable ou de son, dont le ventre était maculé d’une large tache d’un rouge sombre.

La figure de Hussein le Noir exprimait une surprise croissante.

– Ce Bobazon n’a-t-il pas fait son devoir ? pensa-t-il.

Une demi-douzaine de valets du palais entouraient la chaise et toisaient les deux gitanos, que notre africain connaissait sans doute, car il prononça tout bas leurs noms :

– Ismaïl ! Sélim !

Il était apparent qu’on avait voulu leur barrer le passage. Ils semblaient venir de loin. Leurs joues basanées ruisselaient de sueur.

– Ceci, répétaient-ils à ceux qui les entouraient, est pour Son Excellence le comte-duc.

Le sabre levé du garde qui veillait auprès de la fontaine les avait forcés enfin de s’arrêter.

– Royal seigneur, dit Hussein le Noir, de toutes les accusations que j’ai portées contre ton ministre, laquelle te paraît la plus invraisemblable ?

– Qui mettraient-ils à ma place ? pensa tout haut le roi, c’est impossible ?

– Je te demande, roi, insista l’africain, laquelle de mes calomnies te semble la plus grossière ?

– Aucun de tes mensonges ne m’a ébranlé, répondit Philippe, et c’est peut-être parce que tu as commencé par le plus extravagant de tous… ton cadavre auquel on a arraché le cœur…

– Veuillez approcher, mon royal Sire, interrompit l’africain.

Le roi vint jusqu’à la fenêtre.

En ce moment, Ismaïl, le gitano, disait à haute voix, accomplissant sa commission en conscience :

– Il nous a été ordonné de faire savoir à Sa Grâce le comte-duc, que ce sac contient ce que tous les alguazils de Séville cherchent en vain depuis vingt-quatre heures.

– Roi, dit Hussein le Noir, parlant avec emphase et se redressant de toute sa hauteur, voilà ce que je t’ai affirmé pour l’avoir vu avec les yeux de l’esprit. Le sacrilège a été commis dans la maison du forgeron de la rue de l’Infante… Si tu avais envoyé des émissaires au lieu que je t’avais désigné, à l’abreuvoir de Cid-Abdallah, derrière les jardins de Pilate, tu aurais saisi la preuve matérielle du crime.

– Oui, dit Philippe incrédule et railleur, mais il n’est plus temps, n’est-ce pas ? la preuve du crime a disparu… Tu vois cela par dessus les maisons ou au travers des murailles, avec les yeux de ton esprit.

– Je vois avec les yeux de mon corps, répliqua l’africain d’une voix stridente, que la preuve s’est déplacée par ma volonté… Tu ne voulais pas aller à elle, Allah permet qu’elle soit venue vers toi.

Il rabattit son voile sur son visage, et, soulevant les planchettes de la jalousie, il frappa dans ses mains.

– Que fais tu, païen ? balbutia le roi ; on va te voir !…

– Si vous ne voulez pas que je parle, Sire, répliqua Hussein, parlez vous-même, et ordonnez qu’on apporte dans vos appartements le sac qui est étendu là sur le pavé de la cour.

Ismaïl et Sélim avaient eu le temps d’échanger avec le maure deux signes rapides. Celui-ci s’effaça pour faire place au roi, qui s’approchait de la fenêtre.

Le roi jeta dans la cour un regard surpris et déjà effrayé.

Un instant, ce qui lui restait de bons sens se révolta avec une soudaine énergie.

– Païen ! dit-il d’une voix sombre, tu dois être le principal acteur de cette sanglante comédie !

– Ma tête répond de mon accusation, repartit Hussein ; ce sac contient le cadavre d’un criminel ; on l’a volé à la potence, où il manque depuis un jour et une nuit. Le sacrilège fut commis par le maragut Moghrab, sur l’ordre du comte-duc.

Le regard du roi était comme fasciné par cette tache d’un rouge brun qui marquait le dessous du sac.

– C’est la place du cœur ! murmura l’africain.

Le roi blêmit, prêt à se trouver mal.

Quelques minutes après, le sac avec sa marque sanglante gisait sur la mosaïque de la chambre royale. Philippe tremblait comme une femme ; Hussein, immobile et froid, se tenait debout à ses côtés. Tous les deux se taisaient.

Philippe est grand ! radotait le perroquet Almanzor au milieu de ce silence.

Ce pauvre diable de larron qu’on avait décroché du gibet aurait été bien étonné si on lui eut raconté de son vivant ses aventures posthumes.

Hussein referma le sac, qu’il avait dénoué lui-même, et le traîna dans une embrasure. Les rideaux retombèrent et le cachèrent. Le roi poussa un long soupir de soulagement.

– C’est une horrible profanation, murmura-t-il ; nous ferons rendre les derniers devoirs à ce malheureux… nous fonderons des messes… Je verrai longtemps cet affreux spectacle dans mon sommeil !…

Il se laissa choir sur son siège et mit sa tête entre ses mains.

– A qui me fier ? reprit-il d’une voix gémissante ; je suis habitué au comte-duc. Voilà vingt ans que je le vois autour de moi ! Il sait ce qu’il me faut. Tu ne te doutes pas de ce que c’est, païen. Former un ministre ! J’aime mieux abdiquer ! J’abdiquerai comme Charles-Quint, mon aïeul.

– Charles-Quint avait un fils, interrompit Hussein.

– Tais-toi ! Penses-tu que je ne sois pas un profond politique ? Je fiancerai ma fille au frère du roi de France… J’irai au fond d’un cloître… C’est un bel exemple à donner au monde… Mais je les ferai pendre auparavant !…

Combien sont-ils ?… Par le suaire saint ! il leur faut des sorciers comme à Philippe ! Cela prouve de mauvais desseins. Le comte-duc a un sorcier ; Zuniga, ce vieillard imbécile, a un sorcier… Ce perroquet me rompt les oreilles !… Ferai-je la sieste ou signerai-je tout de suite l’ordre de les arrêter ? Si tu étais chrétien, misérable infidèle, par saint Antoine, je te ferais mon premier ministre !…

– Louis de Haro n’est pas mort… prononça l’africain, si bas que le roi eut peine à l’entendre.

Les yeux de celui-ci battaient chargés de sommeil.

– Ah ! ah ! fit il, un rebelle !… Nous réfléchirons, païen.

– Et Medina-Celi est libre… ajouta Hussein.

– Hernan !… Je l’ai offensé… Quinze ans de rancune… Je tordrai le cou à ce perroquet s’il continue… La reine protège les Sandoval, mais elle est Française : je ne peux pas me fier à elle pour le choix de mon gouvernement…

Du papier, une plume, de l’encre ! Par le Calvaire ! je vais montrer de la vigueur. On saura qui je suis. Je n’ai pas besoin de conseillers, moi ! Je me détermine seul, par la connaissance profonde que j’ai des choses et des hommes. Que pèse le comte-duc contre ma volonté souveraine ? Je ne veux pas de ces sorcelleries… Je n’en veux pas ! C’est seulement pour un mauvais dessein qu’on peut essayer ainsi de forcer le cours des événements à l’aide du sacrilège. J’ai ouï dire qu’en perçant le cœur d’un homme mort on peut tuer un homme vivant.

Hussein le Noir avait ouvert un meuble et plaçait devant lui encre, plume et vélin.

Le roi s’était animé en parlant. Les veines de son front se gonflaient, et tout ce qu’il avait de sang colorait son visage.

Il saisit la plume et la trempa dans l’écritoire d’un geste convulsif.

Mais, au moment de tracer le premier mot, il parut se raviser. Il regarda l’Africain en dessous, et dit avec une sorte de timidité.

– On ne peut pas te refuser cela, Sidi, tu es un homme habile… je parie que si tu voulais bien, tu saurais me dire ce que Gaspar et son maragut ont trouvé dans le cœur de ce pauvre malheureux.

– Ils y ont trouvé ce qu’ils cherchaient, prononça Hussein sèchement.

Puis, comme le roi fixait sur lui ses regards réveillés par une curiosité d’enfant, il ajouta :

– Ne m’interrogez pas sur ce sujet, je vous prie, royal Seigneur !

– Pourquoi cela, Sidi.

– Parce que l’heure va sonner bientôt où vous aurez besoin de tout votre courage.

– Est-ce donc une menace pour moi ? demanda Philippe déjà consterné.

Hussein le Noir, cette fois, fut quelque temps avant de répondre.

– Attaquer vaut toujours mieux que de se défendre, prononça-t-il enfin sentencieusement. Royal sire, vous qui êtes un des plus grands hommes de guerre des temps modernes, vous savez que l’assiégé est toujours vaincu… Combattez en rase campagne, croyez-moi, ne vous laissez pas investir !

Philippe cligna de l’œil, en homme qui a profondément compris.

Sa plume courut sur le vélin.

Tout en écrivant il disait :

– Il y a des motifs… des motifs sérieux… Le comte-duc a laissé faire la révolution de Portugal ; chaque fois qu’il chante victoire, nous perdons une ville ou un corps d’armée… Il éternise la résistance en Catalogne… pour se rendre nécessaire… Oui… c’est la politique des ministres : se rendre nécessaire… Je vais le claquemurer dans une forteresse, de par Dieu ! quoiqu’un ordre d’exil fût peut-être suffisant… Non, n’est-ce pas ?… Pourquoi montrer de la mollesse ?… Si on lui faisait son procès comme traître à la couronne ? ou bien comme ayant eu des rapports avec Satan… C’est plus simple… on agit ainsi en France dans le procès du Concini… Que me conseilles-tu, voyons païen, que me conseilles-tu ?

– L’exil laisse la liberté d’action, répondit Hussein ; Louis de Haro et Medina-Celi se sont échappés de leurs forteresses.

Philippe abandonna la plume.

– La mort… murmura-t-il. Qui aurait jamais deviné cela ?… Le comte-duc condamné par moi !

La plume traça encore quelques mots, puis il la rejeta définitivement.

– C’est écrit !… dit-il, pendant que ses yeux se fermaient malgré lui ; mais qui donc m’a parlé d’émeutes dans Séville ! La ville est calme ; tous les magistrats affirment qu’il n’y eut jamais de peuple plus heureux… Le comte-duc avait du bon…

Sa langue était alourdie déjà par le sommeil. Il avait dépassé l’heure de la sieste, mais le tyrannique pouvoir de l’habitude reprenait le dessus.

L’œil de Hussein, avide et perçant, darda un regard par dessus son épaule. Le seing du roi était au bas du vélin, Hussein reprit aussitôt son attitude impassible.

– Plus tard, poursuivit Philippe ; je verrai… j’aviserai… Il faut de la vigueur… mais il faut du calme… On m’a parlé d’émeutes… Le comte-duc est très bon pour les émeutes… après l’émeute, il sera toujours temps.

En parlant, il froissait le vélin. Ses yeux se fermaient. Le perroquet Almanzor, favori parfait, voyant que son maître s’apprêtait à dormir, fit trêve à son refrain et mit sa tête sous son aile.

Derrière le fauteuil du roi, Hussein restait debout, silencieux et immobile. Ses yeux étaient fixés sur le papier que Philippe tenait à la main.

Les idées du roi vacillaient. Il prononça encore quelques paroles confuses, puis il s’affaissa tout à fait vaincu par le sommeil.

Sa main pendait sur le bras de son fauteuil. Tandis qu’il balbutiait ces derniers mots inintelligibles et sans suite, ses doigts amollirent leur pression et le papier fut sur le point de tomber. Hussein se pencha en avant. Il guettait comme le chat qui va se ruer sur la souris.

Mais, par un mouvement involontaire, la main du roi se resserra fortement tout à coup. Le papier, écrasé par cette crispation convulsive, cria. Hussein se redressa et croisa de nouveau ses bras sur sa poitrine.

Il attendait.

Il attendit longtemps sans manifester la moindre impatience. L’Alcazar s’éveillait peu à peu. Les bruits de voix et de pas montaient au travers des jalousies, coupant le monotone murmure des fontaines. Sous le feuillage, les oiseaux réveillés chantaient, et l’heure de la méridienne était écoulée.

Du côté de la ville, un murmure sourd venait, Hussein, qui jusqu’alors n’avait pas perdu de vue le papier, prêta l’oreille. Son regard se détourna un instant pour interroger la sombre perspective de la rue qui faisait face à l’Alcazar. La rue était déserte, mais la sourde rumeur allait sans cesse augmentant.

Vous eussiez deviné un sourire sous l’ombre de son bernuz.

Il fit un pas. Du bout des doigts, il prit délicatement le papier, essayant de le faire glisser hors de l’étreinte qui le retenait, sans réveiller le roi.

Mais la main du roi endormi était un étau. Le papier résista. Hussein ne renouvela point sa tentative. Il entoura d’une main le poignet du roi ; de l’autre, il s’empara de la plume qui était encore sur la table.

Vous l’auriez pris d’abord pour un médecin qui tâte le pouls à son malade, tant il y allait avec précaution ; mais bientôt l’aspect des choses changea. Les mœurs arabes étaient encore populaires, à cette époque, dans le midi de l’Espagne. Quiconque eût observé en ce moment Hussein le Noir aurait compris qu’il mettait en œuvre un stratagème arabe.

Les voleurs des chevaux se servent de cette ruse pour faire tomber la bride que l’africain tient toujours à la main pendant son sommeil.

Hussein opéra d’abord une pression légère, mais croissante, sur le poignet du roi. En même temps, à l’aide des barbes retroussées de la plume, il chatouilla faiblement le dessous du bras, la naissance de la paume et l’entre-deux des premières phalanges. Philippe rendit une plainte faible dans son sommeil. Cela fit corps avec ses songes. Il ouvrit la main vivement pour se défendre contre ce malaise, auquel son rêve attribuait sans doute une cause.

Le papier glissa sur le tapis.

Hussein le Noir ne se baissa pas tout de suite pour le ramasser, mais son regard eut un éclair triomphant. Il diminua graduellement la pression et jeta la plume, désormais inutile. Les murmures de la ville s’enflaient et devenaient semblables à de lointaines clameurs.

Le poignet du roi fut posé sur le bras du fauteuil avec précaution. Il dormait plus profondément que jamais.

Hussein se saisit du vélin comme d’une proie et le fit disparaître immédiatement sous les plis de son bernuz.

Puis il gagna la porte et dit au vieux Cosmo Baïeta qui rôdait au dehors :

– Le roi sommeille ; il vous ordonne de veiller près de lui jusqu’à son réveil.

Cosmo entra aussitôt dans la chambre royale, dont l’africain referma la porte sur lui.

Hussein, débarrassé de ce témoin, se dirigea d’un pas rapide vers l’appartement du comte-duc.

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