‹ La Maison de PilateChapitre 21 sur 30 · Chapitre 6 MEDIANOCHE

Chapitre 6 MEDIANOCHE

Et maintenant, beau-père, reprit don Juan qui repoussa son assiette, puis-je savoir quelle bonne aventure me procure l’honneur de vous revoir si tôt ?

– Il y a, en effet, une aventure, mon gendre… Il y a, de plus, deux raisons majeures… en tout, trois motifs, dont chacun isolément pouvait motiver ma course nocturne.

– Vous aviez un sauf-conduit pour sortir de Séville ?

– Signé du roi, comme le vôtre.

– Et vous étiez bien monté, beau père, car nous avons fait diligence.

– J’étais, à ce qu’il paraît, mieux monté que vous.

Le bon duc désigna du doigt une soupière d’étain d’où s’échappaient les parfums mélangés d’une olla-podrida copieuse et cuite à point. Palomas s’empressa d’y plonger la cuillère.

– Veuillez me pardonner, seigneur, j’aurais dû vous prévenir.

– A la condition que vous ne m’oublierez plus, seigneur, répondit le Medina-Celi ; notre souper est loin, et il y avait longtemps que je n’avais fourni une course de sept lieues en cinq quarts d’heure.

– Vive Dieu ! beau-père ; je vends mes écuries ; nous avons mis un tiers en plus.

– Une moitié, mon gendre, je me suis informé de vous à la Puerta Real.

– Et c’est vous, je n’en doute point, qui nous précédiez au bac du vieil Ambrosio ?

– Moi-même.

– M’est-il permis de vous demander quel objet oublié vous me rapportez de la maison de Pilate ?

– Mon gendre, tout vous est permis ; mais buvons, je vous prie.

Le bon duc et le comte de Palomas avalèrent chacun une ample rasade. Don Juan comptait sur la solidité de sa tête, et non sans raison.

Les deux flacons roses n’avaient point encore été entamés.

Quand les verres furent vides, le bon duc reprit :

– Mon gendre, en répondant à votre question, je vous fais observer que c’est là mon premier motif… Vous aviez oublié à la maison de Pilate une chose nécessaire, indispensable même, car, malgré tout votre crédit, vous ne trouveriez pas dans l’Espagne entière un prêtre ou un moine qui voulût marier une fille noble sans le consentement verbal ou écrit du père…

– Ah bah ! fit don Juan avec un sourire insolent.

– Ceci, poursuivit le bon duc, dont la gravité redoublait, depuis la malheureuse fin du fra Eusebio, le moine qui maria secrètement autrefois votre illustre parent don Luiz de Haro, marquis de Buniol, avec ma bien-aimée cousine dona Isabel d’Aguilar.

– Beau-père, prononça Palomas du bout des lèvres, il est naturel que vous soyez plus fort que moi sur l’histoire ancienne… Quant aux questions de droit, vous m’avez prouvé tantôt que vous étiez un puits de science.

– En conséquence, acheva le bon duc, ne sachant personne autour de moi d’assez dévoué pour que je pusse lui confier mon consentement écrit, je vous apporte mon consentement verbal… J’assisterai à la cérémonie.

– Beau-père, grand merci ! murmura don Juan, qui ne put retenir une grimace.

Le bon duc lui adressa un signe de tête amical, comme s’il eût été satisfait de la reconnaissance témoignée. Il avait la bouche pleine ; il mangeait comme un bienheureux.

– Passons maintenant au second motif, Seigneur, puisque vous en accusez trois.

– Buvons auparavant, mon gendre… Par les eaux du Jourdain, comme jurait, dit-on, mon grand aïeul, le marquis de Tarifa ; vous étiez un bien autre vivant hier au soir !

– Excusez-moi, beau-père… cette pluie m’a percé jusqu’aux os.

– Voilà bien la jeunesse d’aujourd’hui !… Je bois donc seul et à tous vos souhaits, Seigneur… Quant à mon second motif, c’est l’aventure… Et, sur ma foi ! l’aventure mérite d’être racontée. Le vin est un bienfait de Dieu, jeune homme ; il rend plus expansif, et j’aurais peut-être tort de me confier à un autre que vous… mais à présent que vous êtes de la famille… Avez-vous remarqué mon trouble, et, je puis le dire, mon chagrin lorsque cette jeune fille… comment la nommez-vous ?

– Encarnacion.

– Le nom d’une fête solennelle et d’un grand mystère ! Lorsque cette jeune fille, disais-je, est venue nous parler d’un fantôme qui rôdait autour des appartements de la duchesse ma femme ?

Don Juan baissa les yeux pour ne point montrer l’éclair de curiosité qui s’allumait dans sa prunelle.

Jusqu’à ce moment il avait gardé certain doute vague et qu’il n’aurait point su formuler lui-même.

Maintenant il n’y avait plus l’ombre d’un prétexte pour ne pas croire : cet homme faisait allusion à un détail qui n’avait eu d’autres témoins que la camériste, don Juan lui-même et le bon duc.

– Leurs lettres ont beau dire, pensa Palomas, il n’y a pas de ressemblance qui tienne ; c’est avec celui-là que j’ai soupé hier au soir.

– N’avez-vous point entendu ma question, Seigneur ? demanda le Medina-Celi.

– Si fait, si fait, mon beau-père ; j’ai très bien remarqué le trouble dont vous parlez, et j’en ai été fort étonné, car je crois peu aux fantômes.

– Moi, mon gendre, je n’y crois pas du tout, et c’est bien pour cela que j’ai martel en tête. Savez-vous que ce n’est pas une mince position que celle du roi des gueux !

Palomas regarda avec étonnement.

Le sang monta aux joues pâles du bon duc, et sa langue semblait s’épaissir déjà légèrement.

Don Juan pensait :

– Nous n’aurons même pas besoin du vin de Galigaï !

Et il se demandait en même temps :

– Pourquoi diable entame-t-il ce sujet du roi des gueux ?

Le bon duc cligna de l’œil.

– Vos oncles ont dû vous instruire, dit-il d’un ton confidentiel.

– M’instruire de quoi, s’il vous plaît, seigneur ?

– A supposer que don Pascual et le président aient gardé le silence, Pedro Gil… (ah ! quel coquin !…) a dû vous apprendre…

– M’apprendre quoi ?…

– Vous ne buvez pas assez… on n’a les idées bien saines qu’après le premier flacon vidé… souffrez que j’emplisse votre verre.

Il avait pris au hasard une des bouteilles à faveur rose.

Don Juan retira son verre.

– Je suis Espagnol, Seigneur, dit-il sèchement ; je n’aime pas le vin de France.

– Est-ce du vin de France ? s’écria joyeusement le bon duc ; sur ma foi ! je suis Espagnol aussi, mais tous les bons crus sont mes compatriotes… à votre aise, je me charge du vin bordelais… mais alors à vous ce porto rouge qui ressemble à de l’or liquide !

Au hasard encore, il choisit une bouteille à court goulot, contenant ce roi des vins portugais qui semble une dissolution d’ambre et de rubis.

– Soit, dit Juan de Haro, qui tendit son gobelet.

Le bon duc reprit en lui versant une rasade :

– Je ne suis pas beaucoup plus Medina-Celi que vous n’êtes Haro, mon gendre.

– Comment ! insolent coquin !… pensa Palomas, blême et tremblant de colère.

– Là !… là !… interrompit le bon duc avec un rire épais où il y avait de l’ivresse, ne nous fâchons pas, Seigneur… Voulez-vous être un véritable Haro ? je ne m’y oppose pas… qu’est-ce que cela me fait ?… J’ai entendu, de ci de là, des gens qui vous appelaient bâtard, mais il y a de méchantes langues par tous pays… moi, d’abord, pour vous faire plaisir, je vous proclame Haro de tout mon cœur… c’est don Luiz, marquis de Buniol, qui est un bâtard… et de tout cela je me lave les mains dans la cuvette de Ponce-Pilate qui a baptisé mon palais…

Don Juan fixait sur lui son œil inquiet et courroucé.

Le bon duc avala une demi-douzaine de doubles bouchées, puis il reprit :

– Soyez de la maison d’Autriche si vous voulez, mon gendre. Il ne s’agit pas de vous. Moi, voyez-vous, je ne suis Medina-Celi que depuis vingt-quatre heures, voilà le fait. La position a du bon et du mauvais. Ce qu’il y a de sûr, c’est que ce scélérat de Pedro Gil m’a emmanché là-dedans un peu à l’improviste, et que, du coup, ma pauvre royauté est à vau-l’eau.

– Parlez-vous sérieusement, Seigneur ? balbutia Palomas qui restait devant lui bouche béante.

– Buvez, mon gendre…

– Si vous n’êtes pas Medina-Celi, prononça durement don Juan, je vous défends toute espèce de familiarités avec un homme tel que moi.

Le bon duc eut un rire pesant et silencieux qui indique et augmente l’ivresse.

– Buvez, buvez, répéta-t-il.

Machinalement Palomas porta son verre à ses lèvres. Il but d’un trait, puis il regarda les quelques gouttes de liquide restant au fond du verre.

– Ce vin a un bouquet singulier, dit-il.

– On vous traitera, Seigneur comte, reprenait gravement le bon duc, avec tout le respect que vous méritez… Je vous fais observer seulement que vos trois oncles, le vénérable Zuniga, le noble Alcoy et le vaillant Pascual de Haro, sont les complices de Pedro Gil, et que mon imposture a, de par leur puissante entremise, toute la solide apparence qu’il faut pour devenir sous peu une bonne et belle réalité…

Jamais, sur mon ancien sceptre et sur ma besace ! je n’ai goûté de si miraculeux vin de bordeaux.

Il revint à la bouteille, qui était presque vide.

Don Juan, dans sa distraction, fit de même et se versa une seconde rasade de ce vin portugais qui avait un si étrange bouquet.

Ils burent ensemble.

Après quoi le Medina-Celi, vrai ou faux, mit commodément ses coudes sur la table.

– Je crois bien, reprit-il, étant donnée la vive et fine intelligence que Dieu vous a départie, je crois que vous comprenez maintenant l’aventure… J’étais dans la maison de Pilate comme un rat dans un fromage. Quand la soubrette a parlé de ce diable de fantôme, la chair de poule m’est venue.

Vous avez bien dit, Seigneur : « Il n’y a point de fantômes… et, s’il n’y en avait, je ne m’en soucierais guère ! » Ce que j’ai craint tout de suite, c’est un Medina-Celi de chair et d’os !…

– Qu’est-ce que c’est donc que cette histoire d’évasion ? demanda Palomas.

– Depuis que j’ai l’honneur de vous connaître, Seigneur, je comprends l’histoire de l’évasion… Ils savent votre fierté… On a craint vos scrupules…

– Et l’on a bien fait, par la sainte croix !…

– Bâtonnez Pedro Gil, ce sera l’œuvre d’un gentilhomme et d’un chrétien… Pour me faire abandonner mon sceptre et ma couronne, on m’avait dit : « Don Hernan Perez de Guzman est mort assassiné dans le préau de la forteresse d’Alcala. »

– Et n’est-ce point vrai, cela ?

– Puisque la jolie Encarnacion a rencontré le fantôme !…

A son tour le comte de Palomas avait les pommettes empourprées. On voyait briller à ses tempes des gouttelettes de sueur, et ses doigts étaient agités de petits tremblements fébriles.

Au dehors, la pluie fouettait patiemment les châssis de la croisée.

Quand nos deux convives faisaient silence, on entendait parfois un grand murmure, accompagné de joyeux cliquetis. C’étaient nos braves de l’escorte de Palomas qui se consolaient à l’office et faisaient danser en conscience les verres et les assiettes de maître Colombo.

– De par le ciel ! gronda Palomas qui semblait faire effort pour coordonner ses idées, est-ce qu’on aurait osé sa moquer de moi ?

– Buvez, Seigneur, lui dit le duc avec bonhomie, et soyez juste… vous êtes un jeune hidalgo instruit et fort avisé ; pourquoi ne raisonnerions-nous pas sérieusement une fois en notre vie ?… De bon compte et de bonne foi, si j’étais le vrai Medina-Celi, vous aurais-je accordé la main de ma fille ?

– Et pourquoi non, faquin ? s’écria Palomas.

– Mauvaise route que celle où nous entrons là, Seigneur, prononça le duc d’un ton ferme et froid ; ce vin me monte un peu à la tête ; j’ai, moi aussi, ma provision de gros mots… si vous me dites maraud, je vous répondrai drôle !… et nous nous briserons quelques bouteilles sur la tête avant de mettre l’épée à la main !…

Don Juan éclata de rire.

– Il faut, en effet, que le vin te travaille la cervelle, maître Esteban, dit-il avec une gaieté soudaine ; hier tu étais poltron comme un lièvre…

– Vous riez, interrompit le roi des gueux démissionnaire ; voilà qui est bien : j’admets que vous m’avez fait des excuses et je les accepte… Pourquoi non ? disiez-vous… parce que le vrai Medina-Celi est le plus grand seigneur de toutes les Espagnes et qu’il doit vous regarder, sauf le respect que je vous dois, comme un piètre parvenu…

– Vas-tu perdre encore le respect.

– Et admettons pour un moment, poursuivit Esteban, que le Medina-Celi vous eût accordé la main de sa fille, pensez-vous que sa rapière n’eût pas décousu d’elle-même votre pourpoint quand vous avez parlé d’enlever sa fille et d’ajouter le nom de dona Isabel, – j’emploie vos expressions dans toute leur impertinence, – à la liste de vos maîtresses ?

Don Juan frappa du poing la nappe et murmura :

– Ceci est pourtant la vérité !

Il emplit son verre jusqu’au bord et ajouta :

– Je mettais tout cela sur le compte des quinze ans de captivité.

– Seigneur, dit gravement Esteban, les heures de la captivité sont funestes aux cœurs faibles, mais elles élèvent les grandes âmes…

Medina-Celi est entré brave cavalier dans sa prison. Puisque sa prison ne l’a pas tué par quinze années de tortures, Medina-Celi doit être sorti de la forteresse d’Alcala, solide comme une lame éprouvée, dur comme une cuirasse que nul fer n’a pu percer… L’acier n’a tout son prix que par la trempe ; Medina-Celi s’est trempé dans le malheur !

Don Juan venait de boire.

– Comment ai-je pu prendre ce fastidieux bavard pour un duc ! murmura-t-il.

Esteban s’inclina.

– Voilà toute l’histoire, s’écria-t-il allègrement ; on ne s’est pas moqué de vous… c’est vous qui vous êtes précipité tête baissée dans le panneau ouvert pour d’autres… et quand je vous ai cité en latin des textes de loi…

– C’est parbleu vrai… Mais tu as donc étudié, toi, maître Esteban ?

– J’ai l’honneur d’être un condisciple de Sa Grâce le comte-duc, Seigneur… Pensez-vous que le premier duc venu pourrait être roi des gueux ? Mais ne nous vantons pas et suivons le fil de notre argumentation.

– Le fil… balbutia le jeune comte qui passa sa main sur son front ; la tête me tourne comme si je buvais du vin portugais pour la première fois…

– Ce n’est rien, Seigneur… vous avez une tête à mettre dix Flamands sous la table… et tenez, le bordelais m’émoustille ici… j’y reviens !

Il décoiffa le second flacon marqué d’un ruban, et avala une rasade en disant :

– A toutes les prospérités de Votre Seigneurie !

– Ce misérable a un cerveau de fer ! gronda Palomas.

– Où en étions-nous ? reprit le soi-disant Esteban. A Encarnacion ! Les paroles de cette fille détruisirent en moi tout le bon effet de notre souper. Je devins sombre ; j’avais une vision particulièrement désagréable… je voyais ce grand diable de duc tout fait comme moi : ma taille avantageuse, ma figure qui sut fréquemment plaire aux dames, mon air, mon port, ma démarche qui n’est ni sans dignité ni sans grâce. Il avait à la main une scélérate de rapière d’une longueur exceptionnelle, et piquante comme la pointe d’une aiguille. Avez-vous ouï parler, Seigneur, de ces fanatiques Hollandais qui adorent le Dieu Tulipe ?

J’en connus un dans la cité de Harlem qui paya trois mille rixdales à son voisin pour le frère jumeau de l’un de ses oignons. Pensez-vous que c’était pour posséder deux fleurs pareilles ? Point. Il écrasa bel et bien la bulbe sous son talon batave : il lui fallait une tulipe unique en ce monde. Par les sept douleurs ! ce diable de Medina-Celi, dans ma vision, me passait au travers du corps son extravagante rapière, afin de rester unique comme la tulipe du jardinier de Harlem !

– Tu es un drôle de corps, l’ami, dit Palomas dont le malaise faisait trêve ; mais à tant parler et à tant boire, comment n’es-tu pas ivre déjà ?

– Cela commence, Seigneurie…

– Nos gens ont déjà le diable au corps, reprit don Juan qui prêta l’oreille.

La maison s’emplissait, en effet, d’un tapage infernal. L’orgie allait bon train à l’office.

– Voulez-vous qu’on les fasse taire ? demanda Esteban.

– Point, point, l’ami… ce sont de bonnes lames… ne les empêchons pas de se divertir.

– Alors, buvez, Excellence. Il y a un moment où le vin fait du mal… pour guérir cela, il faut le vin.

– Va pour le vin ! Je finirai bien par avoir raison de toi !

– Certes, il n’est point de jeu où je puisse égaler un Seigneur tel que vous. Quand vous fûtes parti, je songeai à me barricader avec mes deux braves, deux de mes sujets, dont la tournure aurait dû vous ouvrir les yeux. Mais qui peut répondre des issues secrètes ?

J’avais ouï dire que dans la maison de Pilate il y avait un certain corridor mystérieux d’où l’on pouvait tout voir et tout entendre. Je me pris à penser ceci : Qui sait si le duc Hernan, invisible, n’a pas assisté à notre souper ?

Ces dernières paroles furent prononcées d’un accent si étrange, que don Juan de Haro, malgré le trouble croissant de sa cervelle, ne put s’empêcher de tressaillir.

– Quelle idée ! balbutia-t-il.

– On a d’étranges idées, Seigneur, quand la frayeur travaille l’imagination… Je me dis : « Le métier ducal a du bon. Si je puis seulement gagner du temps, nos puissants protecteurs et alliés sauront bien faire disparaître ce fameux revenant… Prenons la clef des champs, et allons porter à notre illustre gendre le consentement qui lui fait défaut… »

– Vas-tu recommencer ta raillerie, l’ami ? fit don Juan avec une fatigue lourde.

Esteban l’examina d’un œil perçant.

Il rapprocha de lui son siège.

– Seigneur, dit-il en brisant sur la dalle le flacon de vin portugais à demi vide, il est besoin que vous vous teniez éveillé : je n’ai pas fini… ce joli nectar de Porto ne réussit pas à tout le monde… Un verre d’eau fraîche, s’il vous plaît, et nous essayerons d’une autre ambroisie.

Don Juan se laissa faire. Il murmurait en regardant son compagnon de table :

– Quelle tête de granit ! On dirait que c’est moi qui ai bu la potion de la Florentine !

Cet étrange et insaisissable sourire reparut sous la moustache du roi des gueux.

– Excellence, reprit-il, dans cinq minutes il n’y paraîtra plus : c’est le temps orageux qui vous a tourné le cœur… le rota que voici, sorti d’un cru dont vous allez devenir propriétaire en épousant ma fille, va vous faire l’effet d’un cordial magique… Mais abrégeons : me voici parti de la maison de Pilate, où je laisse mon noble Sosie, et courant sur vos traces le long du Guadalquivir.

– Ah çà ! interrompit don Juan, gardes-tu le fol espoir d’éterniser cette comédie.

– Espoir n’est pas le mot, Seigneur, repartit froidement Esteban ; si vous le permettez, j’ai une bonne et belle certitude.

– Et tu comptes que je m’abaisserai à jouer un rôle dans cette farce ?

– S’il ne vous plaît pas d’être mon gendre, Seigneur comte, la cour d’Espagne ne manque pas, Dieu merci, de jeunes et nobles cavaliers…

– Ce n’est plus de l’impudence, mon brave, prononça Palomas avec dédain, c’est purement et simplement de la folie.

– Bravo ! s’écria Esteban, vous avez dit cela d’une voix plus ferme… Voilà que vous vous remettez… Au cordial, Excellence !

Il déboucha le rota avec précaution et versa deux rasades.

La sienne fut aussitôt lampée rubis sur l’ongle.

Don Juan, qui était tourmenté d’une soif ardente, vida également son verre.

– A la bonne heure ! dit-il, voilà une liqueur royale !

– Vous sentez-vous de force à parler raison ? demanda Esteban avec une certaine brusquerie.

– Ce ton ?… commença Palomas.

– C’est le ton qui convient, Seigneur. Dans cinq minutes, il faut que nous soyons de beau-père à gendre comme par le passé… ou bien il faut que notre marché soit rompu. La chose est à prendre ou à laisser, comprenez bien cela.

Don Juan prêta complaisamment l’oreille au tapage de ses familiers.

– Je comprends, pensa-t-il, que je suis chez moi… et que le pays d’Espagne ne se remuera point de fond en comble en apprenant que le gueux Esteban d’Antequerre s’est noyé par hasard dans le Guadalquivir… Je vous écoute, l’ami, reprit-il tout haut.

– C’est le parti le plus sage. Du moment que vous m’écoutez, nous sommes d’accord. Suivez bien mon argumentation, je vous prie ; vous voulez être duc de Medina-Celi…

– Accordé ce premier point.

– Et, pour arriver là, il ne vous répugne pas d’épouser dona Isabel ?

– Accordé.

– La seule chose donc qui vous arrête, c’est le beau-père ?

– Précisément.

– Vous voudriez être le gendre du vrai Medina-Celi ?

– Cela ne fait pas de doute.

– Eh bien ! mon gendre, topez-là ! je suis le véritable don Hernan.

Palomas rejeta sa tête en arrière et ouvrit de grands yeux effarés.

– Est-ce un cauchemar ? balbutia-t-il, vous venez de dire vous-même, il n’y a qu’un instant…

– Buvons et raisonnons… Pour vous, quel est le vrai Medina-Celi ? celui qui peut vous donner l’héritière avec l’héritage, n’est-ce pas ! Quel est au contraire l’imposteur ? celui qui ne possède ni l’autorité de père ni le titre ducal ? Mon gendre, et si vous repoussez ce nom, cette fois ce sera la dernière… j’ai moi aussi ma fierté, de par le Dieu vivant ! mon gendre, faisons ensemble la balance des positions : j’ai pour moi la possession, chose importante dans la loi de tous les pays ; j’ai pour moi la reconnaissance formelle de tous mes officiers et de tous mes valets, la reconnaissance de ma fille, la reconnaissance de la duchesse Eleonor, ma femme ; n’est-ce rien cela ?

J’ai pour moi le témoignage de l’oïdor Pedro Gil… Vous souriez ? passons. J’ai pour moi le témoignage de don Balthazar de Zuniga y Alcoy, président de l’audience de Séville ; celui de don Pascual de Haro, commandant des gardes, et celui de don Bernard de Zuniga, premier secrétaire d’Etat, vos trois oncles, seigneur. Ils ont placé sur ma tête leur va-tout politique, sur ma tête et sur la vôtre ; ils nous ont mariés… Si vous divorciez, ce ne serait pas moi qu’on abandonnerait.

– Ce serait moi, peut-être ?… interrompit Palomas en riant.

– Vous l’avez dit, seigneur : ce serait vous… mais peut-être est de trop… ce serait vous certainement, vous nécessairement… Vous figurez-vous trois grands d’Espagne venant avouer qu’ils ont menti ?…

La tête de Palomas s’inclina sur sa poitrine. Ses sourcils étaient froncés. Il réfléchissait laborieusement.

– Mais l’autre ?… murmura-t-il en portant à ses lèvres son verre, qu’Esteban avait toujours soin de remplir.

– L’autre sera le faux duc, répondit Esteban sans hésiter. C’est moi qui ai le sauf-conduit du roi, c’est moi que Philippe attend demain matin en audience royale… Je ne veux pas prétendre que ce quiproquo audacieux pût indéfiniment se prolonger, mais l’autre n’aura pas le temps… l’autre arrive trop tard… l’autre a eu les coups, les blessures, la captivité, la proscription… l’autre est sous le poids d’une étrange et prodigieuse fatalité… Qu’il vienne, on lui dira : « Tu mens ! » qu’il élève la voix, on lui nouera le bâillon sur la bouche ; qu’il bouge, l’audience de Séville, sinon le Saint-Tribunal lui-même, lui infligera le châtiment réservé aux imposteurs…

– Et cependant, objecta Palomas, c’est lui qui était hier au soir dans la cour de l’Alcazar ?

– Non, c’était moi…

– As-tu le front d’affirmer ?

– C’était moi…

– Je ne t’ai pas quitté… tu étais mon convive !

Esteban ouvrit son pourpoint et présenta un pli de parchemin scellé du sceau royal.

Le secrétaire des commandements de Sa Majesté convoquait don Hernan Perez de Guzman, duc de Medina-Celi, au lever du roi. Le roi voulait le remercier de la loyale et vaillante conduite qu’il avait tenue dans la cour de l’Alcazar.

Don Juan parcourut cet ordre et le reposa sur la table.

Il garda le silence pendant une longue minute.

Esteban s’était renversé sur son siège, le front serein et le sourire aux lèvres. Il achevait de boire à petites gorgées le restant du vin de la Galigaï.

Tout à coup, don Juan agita la sonnette placée près de lui sur la nappe, Colombo montra son jaune et long visage à la porte entre-bâillée.

– Va dire à mes gens que c’est assez boire, ordonna le jeune comte ; ils auront peut-être de la besogne cette nuit… va !

Colombo s’inclina en signe d’obéissance, et la porte se referma.

Don Juan tendit son verre et regarda son compagnon en souriant.

– Versez, beau-père, reprit-il, vous êtes un habile homme et vous m’avez convaincu… Notre pacte est signé : vous êtes le Medina-Celi… trinquons une dernière fois en famille, et allons nous reposer, car vous m’avez battu de plus d’une manière : je crois que je suis ivre.

Ce singulier personnage du roi des gueux resta froid devant sa victoire comme il l’avait été pendant la lutte. Il trinqua, il but, puis il dit :

– Mon gendre, nous n’avons accompli que les deux tiers de notre tâche. J’avais, vous le savez, trois motifs pour courir les champs cette nuit ; nous n’avons encore parlé que des deux premiers, permettez-moi de vous déduire le troisième.

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