Chapitre 7 LA CHAMBRE DE LA MARQUISE
Don Juan avait raison : l’ivresse le prenait, mais ce n’était plus cette ivresse lourde et malade qui avait un instant paralysé sa langue et pressé ses tempes comme un étau ; c’était la bonne insouciance que procurent les fumées d’un vin généreux et sincère.
Les idées vacillent, il est vrai ; le rire un peu idiot fatigue la respiration ; la main engourdie perd sa force, et le corps balancé cherche en vain son équilibre. Mais il n’y a point de souffrance, et l’esprit, emmaillotté dans la demi-transparence d’un brouillard, a la prétention innocente d’être plus actif que jamais.
On a, dans cet état, la conscience menteuse d’une vigueur extraordinaire ; le broc tombe des mains et l’on se croit capable de soulever des montagnes. Tel qui ne saurait faire un pas sans broncher parie volontiers, en ces moments, de dépasser un cheval à la course.
Don Juan était ainsi depuis que le rota, topaze liquide, avait remplacé dans son verre l’améthyste ambrée du vin de Portugal. Nous suspectons ce vin de Portugal. Colombo avait revu Esteban avant d’apporter sur la table les deux fameux flacons à faveurs roses.
De deux choses l’une : ou la Galigaï ne savait pas son métier, ou le vin de Bordeaux vendu au prix exorbitant de cent douros n’avait point passé par les mains de la Florentine.
C’était peut être le vin de Portugal qui était fée….
Don Juan lui avait trouvé dès l’abord un singulier bouquet.
C’était un intrépide joueur que ce prince de Palomas. Il venait de le prouver une fois de plus sans le savoir, car la dose d’essence qu’il avait absorbée aurait mis deux miquelets à la renverse.
Mais un héros, c’était le bon duc. En face de cet homme, il était impossible de ne pas boire. Son verre s’emplissait, son verre se vidait. Les bouteilles alignées passaient au rebut, son œil restait froid, sa joue demeurait pâle.
Don Juan le contemplait avec une sincère et profonde admiration.
– Beau-père, demanda-t-il en riant de bon cœur, combien pensez-vous qu’il faille de bouteilles pour me déduire votre troisième motif ?
– J’ai vu le temps, répondit Esteban, où je tenais assez bien ma place à table, mais je me fais vieux… Que chacun de nous en prenne à sa soif et ne nous moquons point l’un de l’autre. Une rasade, s’il vous plaît, au traité de paix que nous venons de signer.
– Ventre-saint-gris ! répondit Palomas, deux si vous voulez… et quatre… et soixante !… On peut me mettre entre deux vins, mais j’y reste… J’avalerais maintenant trois outres de vin des îles sans inconvénient pour ma cervelle !
– Cela se voit, seigneur, cela se voit ! Vous avez l’œil clair et la langue agile… Voici donc que nous causons maintenant de bonne amitié, comme des associés qui mènent à bien leurs affaires… Mon troisième motif serait resté sous le boisseau, si nous n’en étions venus à cette heureuse alliance.
J’aurais gardé mes petits moyens en vous laissant vos illustres avantages… Mais à présent que je suis bel et bien pour vous, comme pour tout le monde, le duc Hernan de Medina-Celi, votre beau-père, vous avez intérêt a ce que je fasse à la cour une figure à peu près convenable… Franchement, seigneur, trouvez-vous que j’aie l’air d’un duc ?
– Heu ! heu ! fit don Juan que son rire béat ne quittait plus ; trouvez-vous que j’aie l’air d’un archevêque, moi, beau-père ?
– Vous avez l’esprit facétieux… Medina-Celi, dont je suis le vivant portrait, passait pourtant pour un cavalier de noble mine…
– Ce n’est pas moi qu’on prendrait à de pareille glu ! se récria Palomas ; ventre-saint-gris ! tout de suite en vous voyant, je me suis dit : Quel hareng pour sentir la caque !
– Vous me donnerez des leçons de bonne tenue, seigneur comte.
– Seigneur duc, vous pourriez prendre de pires almanachs !
– Il y avait donc bien de quoi courir après vous, mon gendre, vous le voyez, puisque c’est demain, à la première heure, que je dois paraître en présence du roi.
Don Juan fit cette fois un grave signe d’affirmation et vida son verre à petites gorgées.
– Un duc de Medina-Celi, dit il d’un ton professoral, entre chez le roi avec son manteau et son épée ; il a droit au tabouret si le roi s’assied ; si le roi se couvre, il peut déposer son feutre sur la table…
Au baisemain, il ne fléchit le genou qu’à demi… le roi l’appelle son cousin… Si le roi se lève, il a le droit de dire : « Sous votre plaisir, respecté seigneur », et de continuer son discours.
Esteban frappa ses mains l’une contre l’autre.
– Par la sambleu ! mon gendre, s’écria-t-il, je vous demande si l’on peut deviner ces choses-la !… Me voici ferré sur le cérémonial, et du fond du cœur je vous rends grâces.
– Chez la reine… commença Palomas qui prenait goût à son métier de pédant.
– Nous allons venir à la reine, Seigneur, mais je veux vous ouvrir mon âme tout entière. Il est un point qui m’embarrasse bien autrement que l’étiquette… Saint patron ! que n’ai-je appris à l’université de Salamanque un peu de politique au lieu de pâlir sur les Pères de l’Eglise et sur les auteurs grecs !
Palomas éclata de rire.
– Nous voulons donc devenir homme d’Etat ? demanda-t-il d’un accent de pitié protectrice.
– Bonté du ciel ! mon gendre, nous voulons seulement faire de notre mieux et nous maintenir à la nage au milieu de cet océan si fertile en plongeons !
– On emploie aussi d’autres métaphores, dit don Juan qui se divertissait à son lourd persiflage ; on dit : « Le sol des cours est glissant… le terrain des cours est semé de pièges et de chausse-trappes. »
– J’emploierai, mon gendre, les figures de rhétorique qui vous agréeront le mieux, désirant ne point choir sur le verglas de ce sol et ne point me faire prendre, comme un misérable loup dans ces filets, ni dans ces pièges.
A boire, beau-père, riposta don Juan, – ce que j’aime en vous, c’est votre naïveté… Au moins, si vous n’en savez pas bien long, vous ne nous en faites pas accroire !… Allons ! tel que vous me voyez, je sais ma cour sur le bout du doigt : interrogez, je vous répondrai.
Esteban rapprocha son siège et s’accouda sur la table.
– Je pense bien, reprit-il, que je ne puis devenir en une seule séance un fin politique tel que vous… mes prétentions ne sont pas bien élevées… que je sache seulement où mettre pied et je serai content ?
En vérité, beau-père !… Rien que cela !… Mais, foi de gentilhomme ! lequel d’entre nous peut se vanter d’en savoir si long ?… Le comte-duc chancelle à son tour et va faire le saut périlleux, justement parce qu’il a risqué un pas de trop à droite, à gauche, en avant ou en arrière…
Connaissez-vous votre carte d’Espagne ? Il y a, n’est-ce pas, de nombreuses provinces ? Il y a beaucoup de districts ; dans chaque district il y a des cantons, dans chaque canton des régies, dans chaque régie des paroisses, dans chaque paroisse des enclos, dans chaque enclos des compartiments réservés à diverses cultures… Eh bien ! il serait plus facile de connaître par leur nom chacun des carrés de terre qui composent chaque enclos, formant lui-même la paroisse, etc., etc. ; – car je perds haleine, ou le diable m’emporte ! – que de savoir par le menu cette autre carte aux mille myriades de divisions baroques et fantasques qui est celle de la cour… A boire !
Il reprit son souffle et s’éventa avec son mouchoir.
Esteban, disciple attentif et avide de s’instruire, l’écoutait religieusement.
– Es-tu assez sain d’esprit pour entendre discourir un homme de ma force, l’ami ? continua brusquement Palomas, dont les paupières s’injectaient de rouge ; il me semble que tes yeux sont sanglants… et n’ai-je pas remarqué que tu battais la campagne ? C’est que, vois-tu, vieux pécheur, je ne voudrais pas perdre ma peine… Jeter les perles aux animaux que tu sais, voilà une sotte besogne. Prouve-moi que tu n’es pas ivre si tu veux que je continue.
Il s’interrompit en un ample hoquet.
Puis, sans attendre la réplique :
– Bien ! bien ! comment veux-tu t’instruire si tu parles toujours ? le défaut de tes pareils, c’est l’inutile bavardage… Ventre-saint-gris ! tous les gens d’esprit ne sont pas en France…
J’ai démontré une fois à ce manant de Calderon, que si je voulais, je ferais cent fois mieux que lui les pièces de théâtre… Nommez-moi général d’armée et vous verrez ce que Medina-Sidonia pèsera auprès de moi !… Le comte-duc ! il se croit ministre, cet homme !… Vous verrez, vous verrez, dès que j’aurai pris sa place ! Pense-t-on qu’Almanzor, le perroquet, ne me dirait pas aussi : « Juan est grand », si j’étais roi ?… Il s’arrêta pour saisir le bras d’Esteban.
– Approche, reprit-il en criant à tue-tête, approche encore, que je te dise un grand secret… Tu es le seul homme que j’estime en Espagne… Je fais semblant d’être un fou… je joue le rôle de Brutus innocent… Ils croient me tenir… ils comptent gouverner sous mon nom… je les mettrai dans un trou, tous tant qu’ils sont… j’en ferai une olla-podrida de connétables, de secrétaires d’Etat, de généraux, de grands inquisiteurs.
As-tu entendu parler de Machiavel ?… Moi, je n’ai pas lu Machiavel, mais je suis plus rusé que Machiavel… je ne dis mes affaires à personne… et si je savais que mon verre eût pénétré mon secret, par la mort ! j’en ferais un millier de tessons !
Il lança son verre à la volée contre les dalles.
Puis il croisa les bras sur sa poitrine d’un air fier, regardant Esteban et se laissant aller au rire énervant de l’ivresse :
– Approche encore, continua-t-il ; n’aie pas peur… je ne te ferai pas de mal… Je t’aime bien mieux que le vrai duc, parce que, dès qu’on le voudra, il ne faudra qu’une chiquenaude pour te faire disparaître… Tu es un mannequin, on a raison d’un mannequin avec une allumette.
Voyons, tiens-toi ! on va te coucher, si tu es ivre… Voilà pourtant un olibrius qui a voulu me tenir tête ! Interroge-moi donc, puisque je t’en ai donné la permission !
– Mon gendre ! répliqua Esteban, il faut pardonner à mon trouble… je ne suis point habitué à fréquenter des hommes de votre sorte… A votre âge ! déjà tant de profondeur et de science politique !…
– Eh ! eh ! beau-père, est-ce à Salamanque que vous trouveriez un professeur comme moi ?
– Ni à Salamanque ni ailleurs, mon gendre… Ce que je voudrais surtout savoir…
– Versez !… Si je n’avais pas soif, je parlerais mieux qu’un livre !
– Ce qu’il me plairait d’apprendre, c’est la position de chacun à la cour. On dit que là, autant de visages, autant de masques.
– Vous n’y êtes pas, beau-père… trois ou quatre masques par visage : pour ma part, moi, j’en ai bien une demi-douzaine. Ah ! ah ! qui peut se vanter de me connaître ? Est-ce le sorcier Moghrab ? est-ce Pedro Gil ? est-ce ma belle marquise ? sont-ce mes oncles, ou mes très chers amis de la maison du Sépulcre ?
– Parlez-moi de tous ces gens-là, seigneur.
– Je parlerai de qui je voudrai, balourd !… Oublies-tu que tu t’adresses à un comte ?… Mort de ma vie ! n’y a-t-il plus de neige sur les sierras ? Ce vin est tiède ; il en faudrait un muids pour rafraîchir la gorge… Tu veux des nouvelles du connétable de Castille ? Les petits enfants savent qu’il est l’homme du cardinal : la France le paye fort cher et il fait belle figure…
Don Pascual de Haro travaille pour l’Angleterre. Buckingham a payé trois fois ses dettes depuis deux ans… aussi don Pascual me prêche-t-il la modération dans mes dépenses… Alcoy, le beau-père du comte-duc, est cousin du roi de Portugal par sa femme : il intrigue en faveur de Bragance. Le vieux Zuniga va tantôt à l’un, tantôt à l’autre ; il reçoit, dit-on, quelques présents des révoltés de Catalogne… Ce sont tous, du reste, de bons sujets, partageant à l’égard de notre seigneur le roi, l’opinion du perroquet Almanzor…
– Et parmi tous ces illustres hidalgos, demanda Esteban, y en a-t-il qui travaillent pour l’Espagne ?
Don Juan fronça le sourcil et répondit :
– Beau-père, vous êtes plus bouché que ce flacon d’Alicante… ou vous êtes un mauvais plaisant… L’Espagne ne paye pas… Qui diable va s’occuper de l’Espagne ?
– Excusez mon ignorance, seigneur… Vous avez prononcé encore d’autres noms ?
La reine ?
– Une sainte de bois qui ne nuit à rien, mais qui ne sert à rien.
– Vos amis de la maison du Sépulcre ?
– Des caricatures habillées à la française… cœurs d’étoupes… épées de plâtre…
– Mais où donc, demanda Esteban avec une involontaire énergie, où donc sont les fils des vieux Castillans ?
– Dans les romances moisies, beau-père, dans le fatras de Lope et dans les bouquins de Guilhem de Castro… Faut-il que je me verse moi-même ?
Pendant un instant, sa verve railleuse avait fouetté son ivresse. Il avait été presque brillant d’expression et de malice dans le bilan politique qu’il venait de faire en quelques mots, mais son œil s’éteignait de nouveau, et une couche s’ajoutait à l’épaisseur de sa langue.
– Tous ces gens, demanda Esteban, malgré leurs vues contraires, sont-ils capables de s’entendre ?
– Oui, répondit don Juan, s’ils se sentent vaincus… pour renverser le roi…
Il ne vit point le rapide et court frémissement qui parcourait les membres de son compagnon d’orgie.
– Mais, reprit celui-ci, le comte-duc ?
– Le comte-duc, mon oncle, interrompit don Juan dont la pesante somnolence s’éveilla en un véritable éclair de finesse, est un habile bachelier. Il connaît l’histoire et sait bien comment une race remplace une autre race sur un trône.
Le nom de Guzman est royal à son sens. Et pour lui, Gaspar de Guzman vaut bien Hugues-Capet de France ou le père de l’empereur Charlemagne.
– Vous croiriez que le comte-duc veut s’asseoir sur le trône ?
– Je serais neveu du roi, répondit Palomas ; mais il n’y a pas dans ce pédagogue l’étoffe d’un usurpateur… Si le cœur m’en disait, beau-père, regardez-moi bien : n’ai-je pas le front qu’il faut pour porter une couronne ?
Esteban ne put s’empêcher de sourire. Il songeait à Cuchillo le toréador, qui eût fait aussi, selon sa propre opinion, un bien digne monarque !
Don Juan le regarda de travers.
– De quoi ris-tu, mendiant ? s’écria-t-il dans une soudaine colère. Hier encore la belle marquise me disait : « C’est toi qui est le roi, et sais-tu ce que peuvent les femmes ?… Les gens que le comte-duc croit tenir, je les ai, Moghrab est à moi, Pedro Gil m’appartient. »
– Voilà deux fois que vous prononcez ces noms-là, Seigneur, interrompit Esteban.
Le jeune comte haussa les épaules avec fatigue et repoussa son verre.
– Deux coquins subalternes, dit-il en bâillant. Moghrab est un charlatan assez avisé qui jette de la poudre aux yeux des sots avec de prétendus calculs astrologiques. Pedro Gil, que tu connais aussi bien que moi, est un ancien intendant fripon, présentement magistrat, adroit comme un singe, rusé comme un renard ; sa patte de velours a des griffes de tigre. Ils ont tous deux de jolies filles. Ils trompent tout le monde, et moi je les joue sous jambe.
– Et quelle position, selon vous, Seigneur, un duc de Medina-Celi doit-il prendre vis-à-vis de tous ces gens là ?
Don Juan bâilla longuement.
– Tu ne m’amuses plus, l’ami, dit-il. Ne vois-tu pas qu’il y a dix grandes minutes que je ne bois plus ?
– Mais, murmura Esteban, qui baissa les yeux, je ne me suis pas encore informé de ma fille.
– Je te rends cette justice que tu joues ton rôle de père pitoyablement. Je vais t’en donner des nouvelles de ta fille. La noble Isabel, délivrée de ce rustique Amadis qui voulait l’enlever, a été conduite avec respect dans cette hôtellerie.
On l’a laissée barricader sa porte tout à son aise et traîner des meubles au-devant de sa croisée. Elle est en sûreté, de par Dieu ! son honneur ne court aucun risque, puisque nul autre que moi ne peut pénétrer dans sa retraite.
– Ah ! ah ! fit Esteban, dont une légère rougeur colora la face pâle ; nul autre que vous, Seigneur ?
Palomas eut un sourire cynique.
– Sur mon salut ! s’écria-t-il, je crois que le drôle va faire semblant de s’effaroucher.
– Vous savez mes conventions, Seigneur, répliqua doucement Esteban ; dona Isabel doit être votre femme.
– Sans doute ; je l’ai promis… je ne m’en dédie pas.
– Veuillez réfléchir…
– Va-t-en au diable, coquin ! gronda Palomas, qui fit un effort pour se lever ; j’ai la clef dans ma poche… la clef de la porte masquée. Ta main !… Aide moi, ou appelle Colombo.
– Pas n’est besoin de Colombo, Seigneur… Tout mendiant que je suis, s’il s’agissait vraiment de ma fille…
– C’est juste, c’est juste… Dona Isabel est une étrangère pour vous. Aussi, beau-père, ce n’est pas vous insulter que de vous demander un peu de complaisance.
Esteban lui tendit la main pour l’aider à se mettre sur ses pieds. Palomas, malgré son ivresse, remarqua que cette main tremblait.
Il releva sur son compagnon son œil demi-clos et le baissa aussitôt sous le regard de feu dont Esteban le couvrait.
– Qu’avez-vous donc, beau-père ? balbutia-t-il.
– Je n’ai rien, répondit le roi des gueux, dont la voix était calme et ferme.
– Ce diable de vin bordelais vous a allumé la prunelle, reprit don Juan qui chancelait, malgré l’appui qu’on lui prêtait ; je ne vous ai jamais vu ainsi.
– Marchons-nous ? demanda Esteban.
– C’est facile à dire… grommela Palomas ; essayons…
Il fit un pas. Ses jambes se dérobaient sous lui.
– Buvez, Seigneur, dit le roi des gueux, cela vous remettra.
– Crois-tu ?… Ta tête est meilleure que la mienne… donne !
Esteban lui versa un dernier verre et le lui présenta. Le gobelet sonna contre les dents de Palomas, qui avala quelques gorgées et parvint à se redresser.
– A la bonne heure ! fit-il ; conduis-moi… le corridor à gauche en sortant d’ici… Ah ! ah ! la belle a un poignard… mais je me moque de son poignard.
– Seigneur, dit Esteban avec gravité, quand une fille comme la Medina se munit d’un poignard, ce n’est pas pour frapper, c’est pour mourir…
Palomas lui jeta un coup d’œil atone et répondit avec son sourire hébété :
– Est ce que cela me regarde ?
Esteban ne le frappa point. Il le lâcha seulement et don Juan tomba comme une masse sur le carreau. Sa chute et le froid des dalles l’éveillèrent à demi.
– Traître ! s’écria-t-il, misérable traître !… A moi, Colombo !… à moi, Manoël ! Andres ! Carlos !… Personne ne viendra donc !
– Personne ne viendra, brute immonde ! répondit le prétendu Esteban, corps sans âme !… vil bâtard déguisé en gentilhomme !… Vois, je te méprise à ce point, que je ne daigne pas même te frapper du plat de mon épée !
Il avait croisé ses bras sur sa poitrine, et sa noble taille se développait dans toute sa fierté.
Palomas, écumant de rage, faisait des efforts insensés pour se relever. Il se roulait, inondé de sueur et de vin, dans d’indicibles souillures ; sa bouche vomissait des sons inarticulés qui voulaient être des injures.
Le bon duc l’écoutait immobile et impassible désormais.
Au bout de quelques minutes, le jeune comte poussa un dernier rugissement, et s’affaissa ivre-mort, couché sur les dalles.
Le duc appela tout bas :
– Colombo !
La porte s’ouvrit aussitôt. La figure effrayée de l’aubergiste se montra sur le seuil.
– Dort-il bien ? demanda-t-il avant d’entrer.
– Comme un bœuf qu’on vient d’assommer, répondit le bon duc.
Colombo risqua un pas à l’intérieur de la chambre.
– Les trois jeunes gens sont à l’écurie depuis longtemps, dit-il.
– C’est bien. Que font les valets de celui-ci ?
– Ils ronflent.
– Que fait la Medina-Celi ?
– Elle prie.
– La chambre où tu l’as mise a vu bien des folles orgies, Colombo.
– A qui le dites-vous, maître ?… soupira l’hôtelier, qui leva les yeux au ciel d’un air moitié contrit, moitié goguenard.
– Elle est sanctifiée maintenant… Tu en feras murer les portes.
– Oui, Monseigneur.
Le bon duc se tourna vers la fenêtre. L’aube mettait déjà aux carreaux des reflets bleuâtres.
– Cet homme a sur lui la clef de la porte secrète, dit-il ; prends-la et donne-la moi.
– Que je touche le seigneur comte de Palomas !… s’écria Colombo épouvanté.
Le Medina-Celi poussa du pied le dormeur, qui resta insensible.
Colombo, rassuré par cette épreuve, se mit à genoux et fouilla les poches de son pourpoint. Il n’eut pas de peine à trouver la clef. Le bon duc la prit et dit :
– Que mes trois serviteurs se tiennent prêts, et que le cheval du comte de Palomas, tout sellé, tout bridé, m’attende à l’écurie !
Quand il eut passé le seuil, Colombo, dont le visage était allongé de moitié, resta en tête-à-tête avec son seigneur vautré sous la table.
– Il s’éveillera pourtant ! murmura-t-il en laissant tomber ses bras le long de son maigre corps ; je ne répondrais pas de garder mes oreilles jusqu’à ce soir !
Le bon duc, cependant, s’était engagé dans un sombre corridor qui s’étendait à gauche de la porte d’entrée, il allait d’un pas assuré, en homme qui connaît parfaitement son chemin.
Au bout du corridor, il y avait un escalier de quelques marches, éclairé par une meurtrière, dont le jour naissant marquait déjà la ligne étroite. L’escalier aboutissait à une porte.
Le bon duc chercha la serrure à tâtons et y introduisit la clef de don Juan.
Il ouvrit avec précaution, mais le pêne cria en glissant hors de la gâche et produisit un faible grincement.
Un bruit soudain répondit à ce bruit. C’était quelqu’un d’agenouillé qui se relevait en sursaut.
– Seigneur mon Dieu ! dit une voix sourde et altérée par une profonde angoisse, pardonnez-moi si je préfère la mort à la honte de mon nom !
La chambre était obscure. Medina-Celi sentit l’odeur d’une lampe qu’on venait de souffler.
Il ne s’était pas attendu à ces ténèbres. Il restait debout auprès de la porte, immobile et contenant à deux mains les battements de son cœur.
Il n’osait ni parler ni bouger, parce qu’une crainte horrible naissait en lui et figeait son sang dans ses veines.
Sa fille était là, devant lui, à quelques pas. Il ne distinguait ni sa pose ni son visage ; mais ses yeux habitués à la nuit devinaient aux lueurs pâles que tamisaient les rideaux fermés une forme blanche et svelte.
Il savait que cette forme blanche était Isabel ; il savait qu’Isabel avait le poignard à la main. Peut-être la pointe du poignard touchait-elle déjà le sein si jeune et si beau !…
Tous les dangers de la situation se ruaient à la fois sur sa pensée avec une netteté tardive et accablante. C’était la fin d’une nuit de fièvre.
Isabel l’avait passée tout entière, cette nuit, à lutter contre ses trop légitimes terreurs. Un instant la fatigue l’avait-elle domptée ? Ses pauvres yeux s’étaient-ils fermés en un sommeil plein de rêves et de terreur ?… Les sauvages fracas de l’orgie l’avaient sans doute éveillée.
Elle avait dû se pencher haletante hors de sa couche. Elle avait dû frémir à je ne sais quels bruits illusoires, fils poignant de la peur… des pas qui rôdent dans l’ombre… des voix qui parlent tout bas… des trappes qui s’ouvrent pour rendre vaines les barrières des portes et des croisées… que sais-je ? Chacun de vous a tremblé la fièvre aiguë de la peur ; fût-ce au lointain du premier âge, chacun de vous sait comment ce mal, cruellement ingénieux, transforme les objets, les sons, les yeux de la lumière ou de l’ombre…
Et la plupart d’entre vous n’ont eu que des peurs folles…
Qu’est-ce donc, quand le danger est là, le vrai danger, le danger mortel, menaçant comme l’épée de Damoclès dont le fil s’use et va se rompre ?
Elle n’avait que son poignard pour refuge, cette noble fille, dans ce lieu inconnu, où nul ne pouvait la protéger ni la défendre. Derrière les illusions de ces épouvantes se dressait la réalité. C’était une question d’heures ou de minutes. Elle s’était trompée jusqu’alors, mais cet homme allait venir…
Don Hernan avait à la fois toutes ces pensées. Il voyait cela, pour ainsi dire, et il se reprochait amèrement de ne l’avoir pas vu plus tôt.
Comment faire ? Au moindre mot, au premier pas, l’œuvre du vertige allait s’achever.
Le bon duc n’avait sauvé qu’un cadavre !
Car il n’y avait point à espérer qu’elle reconnût sa voix. Toutes les voix, dans son délire, devaient ressembler à celle du nocturne et lâche ravisseur. C’était lui qu’elle attendait, lui seul ! Et connaissait-elle seulement le son des paroles de son père ? Elle croyait avoir vu son père un instant, ce qu’il fallait pour l’entendre renier et insulter Ramire de Mendoze !…
Ramire ! c’était une inspiration du ciel ! Quand ce nom vint à la pensée du bon duc, ses yeux s’emplirent de larmes reconnaissantes. Il sentit la bonté de Dieu pénétrer tout son être, et le mot miracle monta de son cœur à ses lèvres…
– Mendoze vous cherche, Senora, prononça-t-il avec effort ; Mendoze est là… et votre mère…
Il écouta. Son cœur battait à briser sa poitrine. Un silence se fit qui lui sembla long comme un siècle.
Il entendit d’abord le poignard tomber, puis un long soupir, puis la chute d’un corps qui s’affaissait sur le sol.
Mais une voix chère s’éleva en même temps, qui disait :
– Ramire !… Soyez bénie, sainte Vierge !
Le bon duc s’élança dans le corridor. Sa joie triomphante débordait hors de sa poitrine.
– Hôtelier ! cria-t-il, un flambeau ! ma fille ne s’est pas tuée ! ma fille est vivante ! la miséricorde divine a sauvé ma fille !
On devine juste à ces heures. Tout ce que le bon duc avait pensé était vrai.
Le flambeau apporté par l’aubergiste éclaira une chambre en désordre et qui semblait préparée pour un siège. La lampe éteinte était sur la table de nuit ; autour du lit, les sièges alignés formaient un naïf rempart. La commode avait été roulée devant la porte ; une lourde table collait les rideaux à la croisée.
A peine reconnaissait-on parmi ce chaos, qui était l’œuvre des terreurs d’Isabel, la destination de cette pièce, moitié chambre d’auberge et moitié boudoir ; cependant le lit à baldaquin montrait sa souriante couronne où s’enguirlandaient des Amours joufflus avec des roses ; il y avait un luxe étrange et plein de contrastes.
Les murailles nues attendaient encore leurs draperies de lampas bleu de ciel, pareilles aux courtines du lit. La toilette gracieuse et chargée d’un triple rang de flacons d’essences, n’avait qu’une aiguière de terre cuite.
Les fleurs demi-fanées étaient dans des vases de faïence rustique. Au milieu des chaises vermoulues et des fauteuils blessés qui rendaient le crin de leurs entrailles, la belle marquise avait voulu une adorable causeuse de soie brochée blanc et or.
A la guerre comme à la guerre. Si bas tombé qu’il fût, le roi d’Espagne avait ses galions. Quelque beau jour, cette ébauche de paradis devait s’achever.
Auprès du lit, sur le tapis turc aux éclatants ramages, la Medina-Celi était affaissée. Sa belle tête aux cheveux dénoués portait contre le matelas. Le poignard de la duchesse Eleonor gisait à terre, non loin d’elle.
Colombo restait debout à quelques pas. Le duc Hernan était agenouillé près de sa fille et lui faisait respirer des sels.
– Bel ! murmura-t-il avec ces caresses d’accent qui font de l’homme une mère ; Bel ! ma chérie, mon dernier amour… si tu étais morte, je n’aurais pas pu te suivre, car j’ai ma tâche inflexible… C’est moi qui t’aurais tuée, Bel, si tu étais morte… c’est moi, par mon imprudence et ma folle précipitation… Mais j’avais si grand besoin de te revoir, enfant adorée !… Je crois maintenant que Dieu me pardonnera ton bonheur pour récompenser le martyre de ma vie… N’a-t-elle pas fait un mouvement, Colombo ?
– Je vois la senora immobile, Excellence, répondit l’hôtelier.
– Elle est froide, mais son cœur bat doucement, et quand j’approche ma joue de ses lèvres, je sens un souffle tiède… Je n’ai plus peur.
Il déposa un baiser long et plein de recueillement sur le front de la jeune fille, qu’il avait ramenée dans ses bras.
– J’ai donné au roi quinze ans de ce bonheur !… pensa-t-il tout haut ; est-ce assez ?
La paupière d’Isabel eut un tressaillement léger avant de s’ouvrir. Son premier regard rencontra le sourire baigné de larmes du bon duc.
– Seigneur !… fit-elle.
Puis, par réflexion :
– Mon père !…
Medina-Celi l’attira contre son cœur avec passion.
– Elle se dégagea d’un brusque mouvement.
– Qui donc m’a parlé de Mendoze ?… balbutia-t-elle en prenant son front dans ses mains.
– Moi, c’est moi, répondit le bon duc ; moi, le meilleur ami de Mendoze…
– Vous !… prononça lentement Isabel ; vous avez voulu le payer !… Mais je l’ai vu blessé… mourant ! s’interrompit-elle avec une soudaine violence. Et je sais que vous vouliez me livrer à cet homme… à ce lâche…
Elle recula en marchant sur ses genoux, et ajouta :
– N’est-ce pas vous qui avez fait pleurer ma mère ?
Le bon duc se releva. Son visage était tout brillant de sérénité.
– Tu m’aimeras mieux pour le mal que tu me fais, enfant… murmura-t-il.
Puis, d’un ton bref et presque impérieux :
– Dona Isabel, je vous ai donné les heures de cette nuit. Le reste de mon temps appartient au roi. Vous êtes désormais à l’abri de tout danger, et, avant que le soleil soit levé, l’autorité royale vous couvrira de son égide tutélaire… Mendoze n’est pas mort, je vous l’affirme sur mon honneur de gentilhomme… Avez-vous vu parfois votre sainte mère sourire à ce portrait qui regarde sa couche ?… Votre naissance, ma fille, fut l’épanouissement et la joie d’un saint amour… Dieu nous frappa… La clémence du roi saura guérir la plaie qu’ouvrit un jour sa colère… vous êtes la Medina-Celi. Après Dieu et après le roi, c’est à votre père que vous devez obéissance.
La jeune fille se rapprocha et porta la main du bon duc à ses lèvres.
– Moi, dit-elle, je voulais vous aimer… Au nom du ciel, seigneur, est-ce un crime d’obéir à sa mère ? Ma mère m’a donné un fiancé…
– Le roi seul marie les filles des Medina-Celi, Senora. Nous sommes au roi comme le prêtre appartient à l’Eglise. Tout par le roi, telle est la religion de nos pères.
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