Chapitre 8 TRISTESSE DE BOBAZON
A travers les longs cils d’Isabel, un rayon sombre glissait ; ses yeux se fixaient sur le poignard qui restait à terre.
– Vous n’avez pas besoin de cela, ma fille, prononça le bon duc avec douceur.
– Ma mère en eut besoin un jour, murmura la Medina-Celi.
Don Hernan leva la main comme pour lui imposer silence ; mais Isabel acheva :
– Seigneur, ce fut contre le roi !…
Les sourcils du bon duc s’étaient froncés violemment ; il courba la tête et resta un instant pensif.
Quand il se redressa, ses joues étaient pâles, ses yeux rougis disaient le terrible effort qu’il venait de faire sur lui-même.
– Tout par le roi ! répéta-t-il d’une voix lente et grave ; Eleonor de Tolède avait le droit de mourir, parce qu’il y a une chose qui est au-dessus du roi : l’honneur…
Hôtelier, lève ton flambeau ! s’interrompit-il brusquement ; précède-nous… Senora, veuillez vous appuyer sur moi.
Isabel jeta sa mante de voyage sur ses épaules et rabattit son voile. Pendant cela, maître Colombo débarrassait la porte principale, qui fut ouverte. Isabel frémissait de tous ses membres en descendant le grand escalier. La vue des trois Nunez l’étonna et ne la rassura point. Sa mère lui avait dit, en parlant de la maison de Pilate : « Ici, je ne puis compter sur personne. »
Et quand sa mère avait pris ce parti suprême de la remettre aux mains de Mendoze, à qui l’avait-elle confiée ? A une étrangère, à la fille d’un ennemi.
Il y avait cinq chevaux sellés dans l’écurie, pas un des serviteurs de Palomas n’était là.
Le bon duc déchira une page de ses tablettes.
– Approche, dit-il au plus jeune des trois frères, et ne bouge pas.
La large épaule de Nunez servant de pupitre, le bon duc traça rapidement quelques lignes au crayon.
C’était ainsi conçu :
« Frère,
« Je veux que ma fille ait pour asile l’enceinte même de l’Alcazar. Je ne puis défendre deux maisons à la fois. Le roi avant le sang. C’est la maison du roi que je défendrai.
« A la cour on ne connaît plus ceux de mon nom. Je te charge de conduire ma fille chez la reine, et je t’offre le baiser de paix.
« A ceux qui te remettront ce pli, les mots de ma devise.
Signé HERNAN. »
Il plia la feuille en quatre, et, perçant de la pointe de son poignard le coin où les quatre angles libres du papier se réunissent, il les noua à l’aide d’un poil de sa barbe.
Après quoi il mit cette adresse :
« Au Maragut Moghrab. »
– En selle ! ordonna-t-il.
Ce fut lui qui prit le soin de placer Isabel sur le cheval du comte de Palomas.
– Maintenant, dit-il en s’adressant à ses trois serviteurs, je mets à votre garde l’honneur de Medina-Celi… La limite que j’avais marquée a été franchie. J’ai mes griefs et mon droit… Défendrez-vous la fille de votre maître jusqu’à la mort ?
– Jusqu’à la mort ! répondirent les trois frères.
Ces voix jeunes et loyales vibrèrent jusqu’au fond du cœur d’Isabel.
– Seigneur, dit-elle, en se penchant sur la main du bon duc qui tenait encore son cheval par la bride, pardonnez-moi si j’ai douté de vous !
Les lèvres du bon duc effleurèrent son front.
– Enfant, murmura-t-il, notre tâche n’est pas achevée… Quand les heures de trouble et de tristesse auront fui, quand tu seras heureuse et glorieuse, ton père viendra demander pour sa récompense un sourire et un baiser.
Il se tourna vers les Nunez.
– Bride abattue jusqu’à Séville ! ordonna-t-il ; cette lettre à son adresse, et obéissance à l’homme qui vous dira : Mas el rey que la sangre !… Allez sous la garde de Dieu !
Les Nunez mirent dona Isabel au milieu d’eux et descendirent au galop le sentier qui conduisait sous le couvert.
Le bon duc, resté seul, promena son regard vers l’Orient, où les nuées blanchissant détachaient déjà la cime des arbres. Il rentra dans l’écurie et donna un coup d’œil au harnachement de Sultan-Yusuf. Après quoi, il attendit, immobile devant la porte qui allait de l’écurie à la salle, où dormaient les gens du comte de Palomas.
– Je croyais que Votre Grâce devait être à Séville avant la senora ? dit Colombo, qui avait grande hâte de le voir partir.
– Tu croyais bien, répondit le Medina-Celi ; mais je veux qu’ils aient le temps de mettre le bac entre eux et ceux qui pourront les poursuivre… Je veille.
Il continua de marcher de long en large.
Au bout de quelques minutes, il dit :
– La barque d’Ambrosio doit avoir quitté la rive…
Il tira son épée et trancha l’une après l’autre toutes les sangles de selles pendues aux murailles de l’écurie.
– Merci de moi ! s’écria Colombo ; ils s’éveilleront, Seigneur ; mon dernier jour est venu !
Le bon duc, au lieu de lui répondre, prit la longe d’un cheval de service et la passa dans un des anneaux de fer fixés sous les râteliers.
– Voici ton salut, pauvre Colombo ! dit-il, avance !
L’hôtelier obéit machinalement. Le bon duc lui garrotta les deux mains et les deux pieds, après l’avoir attaché à l’anneau de fer.
– Tu as cédé à la force, reprit-il, maintenant, adieu, Colombo. Je suis content de toi… demain, il n’y a plus ni conspirateurs à courte vue, ni fils de coquin affublé du nom de Haro… Il y aura le roi en face du peuple, comme le soleil regarde et féconde la terre quand les nues jalouses n’interceptent plus ses rayons… Au lieu du châtiment que tu as mérité pour avoir donné asile aux traîtres, tu auras une récompense, parce que tu t’es souvenu de tes anciens seigneurs… Je pars : éveille-les si tu veux, et crie bien haut pour qu’il ne te soit point fait de mal !
Le Medina-Celi sauta en selle. Il descendit le tertre au petit trot pour faire les jambes de Sultan-Yusuf, qui n’avait eu qu’un repos de trois heures.
Il n’était pas à mi-chemin du bois que le malheureux Colombo se mit à pousser des hurlements lamentables.
Le bon duc se retourna. L’ancien monastère sortait de l’ombre avec ses arcades brisées et ses longues perspectives de galeries en ruines. Il n’y avait encore personne dans l’écurie ; Colombo jouait son rôle en conscience.
Au moment où le bon duc atteignait le bois, des cris confus répondirent aux plaintes de l’hôtelier. L’alarme était enfin donnée. Les gens de Palomas s’éveillaient.
Le Medina-Celi piqua des deux, et Yusuf allongea aussitôt son galop léger et rapide.
Une demi-heure après, dans ces champs de maïs qui bordent le cours du Guadalquivir, les trois Nunez, entourant toujours dona Isabel, hâtaient la course de leurs montures.
Le soleil restait encore au-dessous de l’horizon, mais ses rayons mettaient déjà des bordures roses aux vapeurs nocturnes attardées dans le ciel bleu. La campagne était déserte. Le fleuve, caché derrière sa bordure de lauriers fleuris, chantait comme un ruisseau.
C’est à peine si le galop régulier des quatre chevaux, frappant la terre molle et détrempée, interrompait le silence de cette solitude.
Tout à coup, l’aîné des Nunez montra du doigt, dans la campagne, un point noir, tachant vers l’ouest la brume blanchâtre qui rasait le sol.
Nos cavaliers ne s’arrêtèrent point, mais tous les yeux se fixèrent sur le point noir qui grandissait.
Il glissait, véloce comme un trait, au travers de la plaine.
Quand il fut juste en face de la cavalcade, on put distinguer pendant un instant un homme dont le sombre manteau flottait au vent de sa course effrénée. Il était allongé sur l’encolure de son cheval. Vous eussiez dit, dans le clair obscur du matin, le dernier fantôme fuyant devant le jour.
Il passa. Son feutre s’agita. Il disparut.
Les trois Nunez se découvrirent. Isabel envoya un baiser en disant : Mon père…
Du haut des vieilles tours romanes, auxquelles répondaient les minarets de toutes les mosquées redevenues chrétiennes, le cri de sept heures tombait, quand le Medina-Celi repassa la Puerta-Real. Le son des trompes vibrait encore qu’il arrêtait son cheval à la poterne des jardins de Pilate, donnant sur l’abreuvoir de Cid-Abdallah.
A son approche, une ombre avait glissé derrière la fontaine.
Le bon duc avait un de ces regards perçants et toujours présents auxquels rien n’échappe ; mais il ne voulut pas prendre garde. Il n’avait pas le temps, et d’ailleurs il ne craignait désormais ni les espions ni les embûches.
Aux espions son visage découvert, aux mal-voulants sa bonne épée.
Il tira de son sein la clef de la poterne et l’ouvrit. Son pied toucha terre. Il fit entrer Sultan-Yusuf tout fumant de sueur et le couvrit de son propre manteau pour l’attacher à un arbre.
Puis il se dirigea d’un pas rapide vers la maison de Pilate, où il s’introduisit par l’entrée particulière qui donnait accès dans les appartements d’Eleonor de Tolède.
Dès que la poterne du jardin fut refermée, l’ombre sortit de sa cachette.
La grosse figure futée de notre Bobazon se montra, enfoncée entre ses deux épaules larges et trapues.
Il s’était levé aussi matin que le Medina-Celi. Nous donnons ce simple villageois de l’Estramadure pour l’un des hommes les plus laborieux de son siècle.
– Encore un mystère ! grommela-t-il entre ses dents ; ce gaillard ressemble comme deux gouttes d’eau au spectre qui rôdait dans le jardin hier au soir… je jurerais qu’il a fait du chemin depuis ce temps-là, car son cheval ruisselle… Saint-Jacques et Saint-Philippe ! si je peux seulement garder ma tête au bout de mon pauvre corps, je ferai des douros avec tout ce que je sais, c’est bien sûr.
En attendant, il aiguisait un large couteau qu’il avait sur le rebord de la fontaine.
Bobazon, garçon intelligent et un peu avide, n’avait pas, du moins, le cœur sanguinaire. Ce ne pouvait être dans des intentions violentes qu’il s’était procuré ce couteau. Cependant il en affilait le tranchant avec un soin qui avait quelque chose de tragique.
– Je ne les connaissais pas, pensait-il tout haut ; je ne les avais jamais vus. Pourquoi ma main frémit-elle ? Ce n’est pas un crime, non, que d’entamer un cuir pour mettre quelques maravédis de côté.
Il poussa un gros soupir.
– Comme l’amitié naît par les rapports fréquents ! reprit-il, et comme elle grandit vite quand les caractères s’accordent !… Nous ne nous étions plus quittés depuis le jour où j’allais les prendre dans les prairies… Pepino était plus porté sur sa bouche que Micaja, mais au demeurant c’était une bête sobre et d’humeur égale… Micaja était moins obéissant, mais quelle gaieté pour la moindre aubaine !… Avec l’écorce de mon melon, hier, je leur ai fait bien plaisir à tous deux. Je penserai longtemps à ces deux pauvres animaux, qui étaient de ma famille… Il y avait un sort entre nous ! j’avais beau les vendre, ils me revenaient toujours… Et rien qu’à continuer ce petit commerce-là, j’aurais doucement gagné l’aisance de ma vieillesse.
Il regarda le fil de son couteau, qui était pur, brillant et tranchant.
– S’ils étaient vivants, poursuivit-il, je leur aurais donné l’avoine ce matin… oui, l’avoine, je ne mens pas !… Mon boursicot est rond, je peux bien répandre un peu de bien-être autour de moi.
– Allons ! s’interrompit-il en essuyant son couteau contre sa cuisse ; la vie est faite comme cela… on hérite de ses meilleurs amis… je ne peux pas les ressusciter ; je vais les écorcher puisque j’ai fait les frais d’un couteau.
Il se leva et traversa tristement la place pour se rendre au lieu où la bataille s’était livrée, le soir précédent, entre Mendoze et les ravisseurs de la Medina-Celi.
Les cadavres de Pepino et de Micaja gisaient encore à la même place, sur la terre, où la pluie avait en partie lavé les traces du sang.
Bobazon s’arrêta entre eux deux. Deux grosses larmes coulèrent sur sa veste.
– Ah ! mes vrais amis, dit-il avec un attendrissement profond, vous allez encore me faire du bien après votre mort !
C’était assez d’émotions. Il avait prouvé la bonté de son cœur.
Ayant essuyé ses yeux d’un revers de main, il se donna tout entier à sa besogne en commençant par Micaja ; c’était celui des deux chevaux qu’il avait toujours le mieux aimé. Sa main était ferme désormais, son œil alerte : il y a temps pour tout.
Cet excellent Bobazon savait, à ce qu’il paraît, plus d’un métier. Les incisions furent pratiquées avec une netteté irréprochable, et la peau de Micaja, vivement décollée, s’étendit sanglante sur le sol. Pepino n’attendit pas longtemps son tour.
Le front de Bobazon dégouttait de sueur, mais on sait que le travail est un calmant pour les grands chagrins. Notre ami se disait avec une douce mélancolie :
– Deux bons cuirs bien souples et bien sains… Pourquoi ne mange-t-on pas la chair du cheval ? Voici quatre cents livres de viande salubre et nourrissante qui vont être perdues… Mais la mode n’y est pas ; on ne peut rien contre la routine… Je vais toujours porter les peaux au corroyeur de la rue de la Sterpe.
Il arrangea de son mieux les deux cuirs en un seul faix, qu’il chargea gaillardement sur son épaule.
– Quinze douros sont toujours bons à gagner, pensait-il pour adoucir l’amertume du dernier adieu.
– Halte-là ! garçon ! dit une voix claire, à sa droite, au moment où il allait prendre sa course.
Il faillit tomber à la renverse.
Un gros éclat de rire se fit entendre à sa gauche.
Il laissa choir son fardeau.
Il y avait une manière de géant qui lui barrait le passage du côté de la ruelle, de l’autre côté se tenait debout et le poing sur la hanche un personnage au brillant costume de majo, qui le regardait en riant de tout son cœur. Un groupe, composé de quatre ou cinq drôles à mines patibulaires, stationnait en outre à quelques pas de la fontaine.
C’était, pour notre Bobazon, la place aux aventures.
Il avait mis tant de cœur à la besogne, que tous ces gens avaient pu s’approcher sans être vus ni entendus. Pour lui, tous ces gens sortaient de terre.
– Que voulez-vous de moi ?… balbutia-t-il dans le premier trouble de sa surprise ; je ne suis qu’un pauvre homme…
– L’ami, interrompit le géant qui semblait ivre à demi, tu écorches comme un ange… si tu veux venir à mon étal, tu gagneras trois douros par semaine et le pain.
Bobazon remarqua seulement alors que la porte des abattoirs du boucher Trasdoblo était ouverte. Quant au personnage qui était à sa droite, du premier coup d’œil il l’avait reconnu pour Cuchillo le toréador.
– Mes maîtres, dit il, vous avez voulu effrayer un homme de la campagne. Je suis d’un joyeux naturel et ne vous en portes point rancune… Ces deux chevaux m’appartenaient, j’ai le droit de profiter de leurs cuirs.
Il se baissa en même temps pour relever son faix.
Trasdoblo et le toréador s’étaient rapprochés l’un de l’autre.
– Des épaules de taureau ! dit le boucher.
– Et un poignet ! ajouta Cuchillo ; c’est une trouvaille !
– L’ami, reprit-il tout haut, nous te cherchions dans Séville ; nous voulions lier connaissance avec toi.
– Savez-vous donc mon nom ? demanda Bobazon qui les regarda de travers.
– Tu viens de nous le dire : ces deux animaux appartenaient au jeune rustre qui a tiré l’épée contre le noble comte de Palomas, capitaine des gardes du roi… tu as l’accent de l’Estramadure : tu dois être son valet.
– Allez à d’autres, se récria aigrement Bobazon, s’il vous faut des valets !… Je suis un homme libre et vivant de sa peine. Mon père ne se serait pas troqué contre un hidalgo. Ma mère…
– Au diable le bavard ! fit Trasdoblo ; avancez, vous autres, et qu’on l’emmène à la maison !
Le groupe qui était auprès de la fontaine s’ébranla.
Bobazon crut reconnaître quelques-unes de ces figures de sacripans.
– Prenez garde, dit-il d’un ton fier, voulant user de ce mystérieux verbiage qui lui avait tant de fois réussi depuis son arrivée a Séville ; il ne fait pas bon à s’attaquer à certaines gens. Savez-vous seulement de quoi il retourne et quel est le vrai nom de ce Mendoze dont vous parlez à tort et à travers ?
– Non, répondirent à la fois tous les assistants, qui l’entourèrent de plus près.
– Et sidi Moghrab… poursuivit Bobazon au hasard, vous a-t-il dit son secret ? les deux gitanos qui sont morts hier à cette place, est-ce vous qui les avez enlevés ?
– Non, répondirent encore le boucher et le toréador.
Ce dernier ajouta :
– Quel diable d’homme es-tu, l’ami ?
Bobazon crut avoir cause gagnée pour le coup.
Il se redressa et appela sur sa grosse lèvre un sourire dédaigneux.
– Si quelqu’un vous demande cela, prononça-t-il fièrement, vous répondrez que vous n’en savez rien, mes maîtres. Ceux qui sont en haut peuvent descendre, ceux qui sont en bas peuvent monter… Pedro Gil n’a point passé toute la nuit dans la salle basse de l’hôtellerie de Saint-Jean-Baptiste.
– Que dis tu ?… s’écria le toréador stupéfait.
– A bon entendeur, salut, maître Cuchillo !…
– Tu me connais ?
– Et j’en connais bien d’autres !… Tu sauras cela, Hadjar, païen maudit… Et toi aussi, Pepe, et toi aussi, Nombres !
Les trois hommes ainsi nommés tressaillirent ; ils étaient de ceux que Bobazon avait vus recevant de l’argent de l’oïdor.
Bobazon, triomphant, reprit :
– C’est un rude seigneur que le Medina-Celi… Dites-moi pourquoi les quatre cierges brûlaient cette nuit dans les fourrés du jardin de Pilate ?…
Ceux qui faisaient cercle autour de lui s’entre-regardaient.
Bobazon triomphait. Cette clef qu’il avait trouvée ouvrait décidément toutes les portes.
– Que chacun de nous aille à ses affaires ! reprit-il brusquement. Il n’y a pas déjà si loin d’ici à la forteresse d’Alcala… Seigneur boucher, aidez-moi à recharger ma marchandise.
Trasdoblo avança machinalement d’un pas ; les grosses couleurs de ses joues avaient pâli.
Bobazon, pour parfaire sa victoire, ajouta en s’adressant à Cuchillo :
– Il n’en coûte pas cher d’avoir comme vous un brin de myrte à son chapeau, l’homme !… Nous venons d’un pays où on sait bien ce qu’il y a autour de l’écusson aux trois éperons d’or !
– De par le ciel ! s’écria Cuchillo, c’est un des nôtres !… à moins qu’il ne soit espion du comte-duc ! Il n’était pas à l’hôtellerie de Saint-Jean-Baptiste, j’en suis sûr !…
D’un mouvement rapide il le prit au collet, tandis que Trasdoblo et un autre lui saisissaient les poignets.
Bobazon se mit à crier détresse.
Le pouce de Cuchillo pressa sur sa gorge. Le son s’éteignit.
– Etais-tu à l’île Majeure, cette nuit ? demanda le toréador.
– A l’île Majeure ? répéta Bobazon étranglé ; seigneurs, je vous prie d’avoir pitié de moi.
– A l’île Majeure, chez l’hôtelier Colombo ?
– Oui… non… répondit Bobazon ; je vous jure que je ne sais rien, mes bons maîtres… J’ai voulu m’en faire accroire et Dieu me punit.
– A l’abattoir ! ordonna Cuchillo ; le drôle a changé de gamme, mais il continue à se moquer de nous.
Bobazon eut beau protester, il fut enlevé à la force des bras et porté dans l’enclos de Trasdoblo. On le déposa au milieu du hangar, sur la pierre maculée où tant de bœufs innocents avaient poussé leur dernier beuglement.
– Ici, dit Cuchillo d’un air terrible, nous ne craignons ni les passants, ni les espions… Nous allons te juger, te condamner, nous allons t’exécuter sans tambour ni trompette !
– Malheur à moi ! sanglota Bobazon ; que Dieu ait pitié de mon vieux père, de ma mère vénérable, de ma femme bien-aimée et de mes pauvres petits enfants !
Quand il ne triomphait pas insolemment, ce digne Bobazon s’agenouillait jusqu’au ventre.
Ses juges, cependant, s’étaient groupés à quelques pas et semblaient tenir conseil. Il tendait l’oreille avidement, tout en restant couché comme une masse sur sa dalle. Quelques paroles décousues arrivaient jusqu’à lui.
– On le mettra au premier rang… disait le boucher.
– Il s’en tirera comme il pourra… ajoutait un autre.
Et Cuchillo :
– Cet animal doit être fort comme une paire de buffles.
Un éclair d’espoir lui traversa la cervelle. Ces gens voulaient l’employer à quelque dangereuse besogne. C’était à tout le moins un sursis.
– Qui a terme ne doit rien, pensa Bobazon. Ventre-Mahon ! nous en avons bien vu d’autres.
Il se remit sur son séant et dit d’un ton insinuant :
– Mes chers seigneurs, vous plairait-il apporter ici mes peaux, afin qu’elles ne restent point à la merci du premier venu.
– Vous voyez bien que c’est un pauvre diable, conclut Cuchillo, mettant fin à la délibération ; nous avons à remplacer Ismaïl et Sélim… les sujets deviennent rares. Laissez-moi faire, je me charge de celui-là.
– L’ami, dit-il en revenant vers Bobazon, ton vieux père m’intéresse, ta respectable mère aussi, et le reste de ta famille. J’ai plaidé pour toi. Mes nobles amis consentent à te faire grâce de la vie à une condition…
– Voyons la condition, répliqua froidement Bobazon.
– Comment, coquin ! s’écria le toréador, tu ne tombes pas à mes genoux ?
– Il sera toujours temps, mon cher maître. Voyons la condition.
Cuchillo l’examinait attentivement.
– Aurais-tu la main ferme et agile si on y mettait un poignard ? demanda-t-il.
– C’est selon, répondit Bobazon.
– Qu’entends-tu par là ?
– J’entends : selon l’usage auquel serait destiné le poignard.
– Un poignard est fait pour tuer.
– Sans doute… mais qui ?
– Que t’importe cela ? dit le toréador en fronçant le sourcil.
– Ne vous fâchez pas, mon bon maître… cela ne m’importe point… Est-ce pour la bonne cause ?
– C’est pour la bonne cause.
– Sera-t-on bien payé ?
– Vingt onces d’or.
– Bobazon fit la grimace.
– J’ai eu cinquante onces pour porter les deux sacs de son… murmura-t-il.
– Que dis-tu ?
– Rien, mon maître… je réfléchis.
– Hadjar ! appela le toréador.
Le plus noir des cinq gibiers de potence s’approcha.
– Prends la massue ! ordonna Cuchillo.
Le gitano s’empara du maillet sanglant qui servait à étourdir les bœufs avant de les égorger.
– Que faites-vous, maître ? s’écria Bobazon éperdu.
– Rien, l’ami… continue de réfléchir… je te donne une minute.
Bobazon se mit sur ses pieds et tendit la main au toréador.
– C’est de l’ouvrage mal payé, dit-il ; mais du moment qu’il s’agit de la bonne cause, j’accepte… A quand la besogne ?
– Pour l’heure de la sieste, aujourd’hui.
– Et d’ici là serai-je libre ?
– Libre de manger, de boire, de dormir, sous les yeux de ces dignes garçons qui vont te garder à vue.
Bobazon parvint à sourire.
– A la bonne heure ! dit-il, j’ai faim et soif… j’aurai sommeil, et, quand l’heure sera venue, saint patron ! vous verrez de quel bois je me chauffe.
A ce moment, le bon duc pénétrait dans le vestibule de la maison de Pilate, où l’antique litière de la famille, timbrée aux armoiries du grand marquis de Tarifa, l’attendait toute préparée.
Savien, à la tête des écuyers, se tenait en dehors du seuil. Le seigneur Osorio était debout auprès de la chaise, et son cheval, brillamment caparaçonné, piaffait au bas du perron.
Il y avait en outre dans la cour quatre valets à cheval pour marcher, deux en avant, deux en arrière de la chaise.
Tous les autres serviteurs faisaient la haie.
Un silence respectueux ou plutôt craintif régnait dans le vestibule.
Tous les regards étaient fixés sur le maître avec une anxieuse curiosité. Cette maison était pleine d’un mystère étrange. Les vieux murs bâtis par le grand marquis n’étaient pas assez épais pour contenir et garder ce secret.
Il s’évaporait, ce secret, comme les effluves subtiles qui défient la clôture hermétique du vase le mieux bouché. Il était dans l’air ; on le respirait.
Quel était-il ? Personne peut-être n’aurait pu le dire. Mais tout le monde dévorait des yeux le Medina-Celi, comme si chacun se fût attendu à quelque merveilleux changement à vue.
L’idée du surnaturel était éveillée. Elle se mêlait à certaines rumeurs venues du dehors, à certaines indiscrétions échappées au-dedans.
On se demandait où étaient les trois fils Nunez, puisque le quatrième cavalier de l’escorte nocturne était revenu.
Ou plutôt on se disait : Un homme ne peut être à la fois présent et absent. Don Hernan Perez de Guzman est avec les trois Nunez ; comment le voyons-nous ici ?
– Je vous salue, seigneur Osorio, dit le bon duc avec affabilité ; depuis combien de temps la senora duchesse est-elle partie ?
– Depuis quelques minutes à peine, monseigneur, répondit le majordome.
– Pourquoi n’a-t-elle pas fait usage de la chaise d’apparat ?
– Parce qu’on est venu la quérir avec l’un des carrosses de Sa Majesté.
– Bonjour, mes amis, que Dieu soit avec vous ! dit Medina-Celi en saluant de la main à la ronde.
Puis il ajouta :
– Ouvrez la portière, écuyer !
Comme il s’asseyait sur la banquette, le vieux Nunez traversait la cour, menant par la bride Sultan-Yusuf rendu de fatigue.
Il y eut parmi les serviteurs de la maison de Pilate un frémissement soudain et court comme une secousse électrique. Savien, qui était auprès de la portière, ouvrit la bouche pour adresser peut-être une question à son seigneur.
Mais le bon duc agita sa main une seconde fois et dit :
– Au palais du roi !
Les porteurs se mirent en marche aussitôt. Les hommes de pied s’ébranlèrent ; les cavaliers caracolèrent.
Comme les deux battants du portail se refermaient, la vieille Catalina Nunez prit Savien par la main, et, sans mot dire, l’entraîna vers le vestibule. Elle monta l’escalier qui conduisait aux appartements du maître, et prit, à droite de la porte principale, un couloir étroit desservant la chambre à coucher.
Elle mit son œil à la serrure de la porte qui terminait le couloir.
Après avoir regardé un instant, elle se releva en silence et fit signe à l’écuyer de l’imiter. Savien regarda à son tour.
– C’est bien lui ! murmura le vieux serviteur.
– Et n’est-ce pas bien lui aussi qui vient de partir pour l’Alcazar ? demanda la Nunez.
– Femme, je vois celui-ci.
– N’avez-vous pas vu celui-là ?
Ils redescendirent en silence et gagnèrent l’écurie, où Nunez était en train de panser Sultan-Yusuf.
Nunez écouta le récit de sa femme, corroboré par le témoignage de Savien.
– Il secoua la tête et dit :
– Chacun sait l’histoire du prêtre d’Avila, qui vendait son âme au démon pour avoir deux corps.
q