Chapitre 11 FRERES D’ARMES
C’étaient deux nobles et fières têtes. La beauté, chez tous les deux, avait survécu à l’âge viril, et l’émotion partagée rendait à leurs traits je ne sais quelle auréole de jeunesse. Ils étaient grands tous deux également, tous deux également robustes.
Les épreuves de la vie avaient mis à leurs fronts une austérité pareille. Ils réalisaient, en un mot, dans toute son héroïque ampleur, l’idée qu’on peut se faire des deux chevaliers castillans, jumeaux de vaillance et de gloire, au temps des grandes audaces et des longues épées.
Il y avait encore entre eux d’autres similitudes. Sous les hardiesses de leurs regards on découvrait une pareille mélancolie. Si le Medina souffrait de ses blessures récentes, Louis de Haro portait plus péniblement le fardeau de ses fatigues et de cet effort inquiet, incessant, inépuisable, qui enfiévrait depuis des années ses nuits comme ses jours.
Enfin, pour dernier trait de ressemblance, ni l’un ni l’autre n’appartenait à cette classe de demi-dieux qui n’ont pour arme que le glaive ou la massue. C’étaient deux fils de Minerve. L’intelligence, il faut dire plus, la finesse des âges disputeurs et lettrés brillait dans leurs regards.
La légende andalouse, qui donne au Medina le surnom de el Astuto, le rusé, eût trouvé peut-être un sobriquet plus significatif encore pour don Luis de Haro, ce lion à la patte de velours qui étouffait son rugissement depuis tant d’années.
Ils étaient forts deux fois, ces hommes, ou plutôt il n’y avait qu’eux d’hommes dans cette tourbe ameutée autour du trône. Leur alliance allait les grandir si haut, qu’un seul de leurs gestes devait pulvériser l’armée des Myrmidons et faire place nette à la cour, cette étable d’Augias.
Un seul Hercule suffit pour douze travaux ; ils étaient deux Hercules en face d’une œuvre unique.
Un proverbe espagnol dit : Ne chargez pas deux fois l’arquebuse…
Don Hernan et don Luiz restèrent longtemps embrassés.
Un monde de souvenirs se pressait en eux. Leur jeunesse heureuse et brillante passait avec tous ses espoirs et toutes ses joies devant leurs yeux humides. Leurs cœurs battaient à l’unisson. Ils se regardaient et ne pouvaient se rassasier de cette chère angoisse qui se dégage comme un subtil parfum des cendres remuées du passé.
– Frère, dit don Luiz, tes ordres sont accomplis, j’ai reçu ta fille des mains de tes serviteurs et l’ai conduite chez la reine. La reine est une noble femme. Elle a accueilli comme il faut la Medina-Celi d’abord, puis Eleonor de Tolède, envoyée de par le roi… j’ai vu la mère et la fille dans les bras l’une de l’autre.
– Merci, frère, répondit le bon duc ; je savais bien que je pouvais compter sur toi.
– Isabel ! reprit don Luiz, dont la voix s’altéra, ta fille a nom Isabel !… Frère, nous avons vécu séparés, et il faut que je te dise qui je suis… les jours se sont accumulés pour faire des mois et des années. Qu’est le temps, sinon le linceul des souvenirs ? Moi, frère, je n’ai rien oublié… Je vis tout au fond de ma mémoire… Mon veuvage est toujours d’hier, et je reste l’amant d’une morte.
Le Medina-Celi lui serra les deux mains silencieusement.
– Isabel ! prononça encore Louis de Haro ; quand j’ai entendu le nom d’Isabel, porté par la belle et chère enfant qui est tout ton espoir, les larmes ont ébloui mes yeux, et j’ai senti mes jambes faibles sous le poids de mon corps. Te souviens-tu, frère ? elle avait cet âge quand elle vint à la cour.
Ma jeunesse n’avait été qu’une longue folie. Que fallut-il pour faire de moi un homme ? un de ses regards… Pour me ramener à l’homme et à Dieu ? son premier sourire…
– Frère, s’interrompit-il, le temps est court, je le sais bien, et je comprends la signification de ta présence en ce lieu… C’était le roi que je venais chercher, c’est toi que je trouve : il y a des destinées… Le sort de l’Espagne va se jouer entre nous, je le sais bien… je le sais bien… Mais on accorde au coureur essoufflé le temps de reprendre haleine… Laisse-moi, oh ! laisse-moi cette minute si pleine d’amertume et de bonheur !… J’ai revu dona Eleonor, qui était la sœur d’Isabel, et je n’ai pu m’agenouiller devant elle pour adorer mes pauvres souvenirs. Derrière la souveraine beauté de cette mère éplorée et si heureuse dans les bras de son enfant, j’ai vu l’adoré sourire de ma sainte…
Elle était mère aussi… sais-tu ? Plains-moi si tu ne peux pas me comprendre… L’aspect de mon fils m’a serré le cœur, l’aspect du fils de mon amour. Quand son premier cri rompit le grand silence de cette pauvre maison d’Estramadure, la nuit sinistre, la nuit qui fit vieillir mon cœur de cent ans, Isabel ne pouvait déjà plus l’entendre… Cette vie naissante sortait du sein de la mort… Mon fils me coûtait ma femme, c’est-à-dire ma félicité tout entière… Les créatures de Dieu ne se ressemblent point… Pour mon âme, il n’y avait qu’un bien… je ne voulus pas de ce marché cruel… je blasphémai le ciel en maudissant le pauvre être qui m’était donné pour prix de ma perte irréparable…
Que dire ? Après vingt années, quand je l’ai revu, ce fils que mon regard craintif avait suivi de loin dans son humble carrière, c’est Isabel que j’ai retrouvé dans mon cœur… rien qu’Isabel ! rien que ma femme ! Je me suis penché sur le sommeil de ce noble jeune homme… rien en moi n’a tressailli, rien que la douloureuse fibre du souvenir… Sais-je son nom ?… que m’importe son nom !… Isabel… oh ! comme Isabel l’eût adoré celui-là qui l’a tuée !
Ses deux mains froides couvrirent sa face, pendant qu’un large gémissement s’échappait de sa poitrine.
– Frère, poursuivit-il, essayant de taire ses sanglots, depuis quelques heures j’ai bien pleuré ; je n’avais pas pleuré depuis vingt ans… Je ne sais pas si je pleurais la nuit du deuil… Frère, il y a des choses qui annoncent à un homme la fin des dures épreuves de cette vie… Le nom de Dieu est aujourd’hui plus souvent sur mes lèvres et dans mon cœur.
La fatigue a fermé mes yeux ce matin pendant quelques minutes… Isabel m’a souri triste et douce… Je devinais sur sa bouche pâle ces mots, qui me donnaient déjà la joie céleste : Bien-aimé, je t’attends…
Il s’affaissa dans les bras de don Hernan.
– Sois homme, don Luiz, dit celui-ci, et laisse-moi ma force.
– Heureux ! heureux ! prononça Louis de Haro d’une voix brisée ; tu as ta femme pour aimer ta fille… ta tendresse d’époux te fait deux fois père… Ne me dis pas que je suis une âme égoïste et dénaturée, je sais tout… ta fille… celle qui porte le nom de ma femme chérie… celle que ma compagne bien-aimée bénit du haut du ciel… ton Isabel à toi, la filleule de mon Isabel, a été envoyée par la Providence, sur les pas de l’enfant abandonné…
Il aura une famille… Tu as fait dessein dans ton cœur, toi le plus noble des hommes, de couronner ainsi la fraternité de nos armes et la fraternité de nos amours.
– Don Luiz, interrompit le bon duc, ton fils m’a sauvé la vie et ma fille l’aime. Remercie la Providence et non pas moi… Don Luiz, pour la seconde fois, sois homme… Ton fils t’est cher… tu te mens à toi-même et tu fais insulte à la sainte femme qui est maintenant dans la tombe en opposant son souvenir aux mouvements de ton cœur.
Louis de Haro avait la tête baissée.
– Tu es venu ici chercher le roi, reprit le bon duc. Le roi m’a chargé de t’écouter et de te répondre.
Don Luiz releva ses paupières. Dans l’ombre profonde de ses sourcils froncés, ses yeux brûlaient.
– Moise vit le pays de Chanaan du haut de la montagne, murmura-t-il avec accablement, mais il ne lui fut point donné de franchir la limite de la terre promise… Une voix parle au-dedans de moi et me dit : « Les temps ne sont pas venus. » Hernan, mon frère, tu seras le père de la nouvelle famille… moi, j’ai mon asile tout prêt, là-bas, dans l’humble cimetière où dort Isabel d’Aguilar.
– Par la passion du Christ ! s’écria rudement le Medina-Celi, l’heure s’écoule et j’ai assez pleuré !
Don Luiz se redressa de toute sa hauteur. Il tendit la main d’un geste mâle et fier. Le bon duc la prit. Don Luiz dit :
– Merci duc… Me voici prêt à parler de l’Espagne et du roi.
– C’est tout un, seigneur, répliqua don Hernan ; commencez, je vous prie.
– Je venais vers le roi, dit Louis de Haro, pour déchirer sous ses yeux mon déguisement trop longtemps porté, pour lui dire mon nom, pour lui offrir mon épée…
– C’est le devoir, prononça froidement le bon duc ; je vous approuve, Seigneur.
– A une condition, cependant, poursuivit don Luiz.
– Voilà où est le mal, Seigneur, interrompit le Medina-Celi, on ne pose pas de condition au roi.
– Lorsque c’est pour sauver l’Etat, Seigneur ?
– Le roi est l’Etat.
– Pour sauver le roi, alors ?
– Seigneur, fi de celui qui met des restrictions à sa foi ! le chrétien croit sans condition ; sans condition nos pères servaient et se dévouaient.
– Vos pères à vous, seigneur !… Mais si grand que soit Perez de Guzman, l’Espagne libre est plus grande que lui !
– L’Espagne, pour moi, veut dire le roi, comme le roi signifie l’Espagne.
– J’aime trop l’Espagne, ma patrie, pour ne lui laisser qu’une tête, Seigneur.
– Seigneur, je ne suis qu’un homme. Dieu fit cela : que sa volonté soit accomplie !
Louis de Haro s’inclina gravement, mais un sourire sarcastique était à ses lèvres.
– Duc, dit-il en baissant la voix, je n’espérais point sitôt vous mettre à bout de raisons… En êtes-vous déjà à vous réfugier derrière la volonté de Dieu ?…
Je vous demande où est le témoignage de cette volonté exprimée ?… L’Espagne s’agite… Il se fait dans les esprits un travail qui étonne les uns et qui épouvante les autres… Dieu permet cela, Seigneur, Dieu ne proteste point, lui qui a son tonnerre ! Croyez-moi, ne blasphémez pas Dieu pour trop respecter le roi… Devant la majesté de Dieu, la majesté d’un roi n’est que poussière… Le roi mineur a son Conseil, le roi aveugle doit-il être condamné à n’avoir point de guide ?
Don Louis se tut. A son tour le bon duc s’inclina grave et calme.
Après un silence, il répondit :
– Je crains les guides.
Le rouge monta au visage de Louis de Haro, qui pourtant reprit en domptant sa colère :
– Duc, je ne prends pas ce mot pour un outrage… je suis le fidèle sujet du roi.
– A Dieu ne plaise, seigneur ! répondit Hernan avec vivacité.
Puis, prenant la main de don Louis, il répéta d’un ton pénétré :
– A Dieu ne plaise !
Un cri aigu se fit entendre dans la chambre royale, et fut suivi de clameurs si étranges que nos deux gentilshommes se précipitèrent vers la porte d’un commun mouvement. A peine eurent-ils passé le seuil qu’une scène inattendue fit tomber leurs rapières dégainées.
Almanzor, hérissé sur son perchoir, se défendait du bec et des ongles contre les deux jeunes perroquets, qui étaient parvenus à sortir de leurs cages.
C’était un combat à mort ; leur sang coulait, et les trois champions, acharnés à leur querelle, répétaient tous les trois le même cri avec des modulations diverses et insensées.
– Philippe est grand !… Philippe est grand !…
Un coup de sombrero du bon duc mit fin à la mêlée. Don Louis referma sur les deux jeunes séditieux les portes de la prison.
– Seigneur, dit Medina-Celi en rentrant dans la seconde pièce, ceci peut servir d’apologue ; en Espagne, chacun crie : Vive le roi ! quand les passions déchaînées déclarent la guerre civile.
– Seigneur, répliqua don Louis, j’accepte l’apologue, il est en ma faveur. Que les perroquets ou les favoris se déchirent entre eux, cela n’importe point à l’Espagne… Mais c’est trop discuter à vide. Plaît-il à Votre Grâce d’entendre ce que je voulais dire au roi ?
– Cela me plaît, pour obéir à la volonté du roi, répondit don Hernan qui s’assit.
Louis de Haro prit place à côté de lui.
L’un et l’autre avaient déposé leurs rapières nues sur la table qui occupait le centre de la pièce. Don Louis se recueillit un instant, puis il dit :
– Duc, il faut que tu me juges avant de connaître mes desseins. Moi, je te connais ; tu n’as qu’un dogme, les cinq mots de ta devise. Ce fut la parole d’un héros qui défendait le père couronné contre le fils rebelle. Nous n’en sommes plus là. Ton grand aïeul mettrait encore le roi avant le sang de ses veines, mais avant le roi et au-dessus du roi, il placerait la patrie.
Duc, tu m’as oublié ; il faut que je rouvre pour toi le livre de ma conscience.
Sais-tu ma vie, seulement, depuis cette nuit où, trompant le poignard des assassins, je restai immobile et muet sur un monceau de cadavres, laissant flairer mes plaies saignantes par les chacals de la plaine ? Nos destinées sont étrangement semblables, duc. Pour toi, comme pour moi, les assassins ont touché le prix du meurtre. De moi comme de toi, on a dit : « Il est mort ! » et mes collatéraux avides se sont partagés mon héritage. Mais tu n’as été mort qu’un jour, duc, et moi, voilà plus de dix années que je suis rayé de la liste des vivants.
Je ne dirai pas mon histoire. Elle est trop longue ; nous n’avons pas le temps.
Je te montrerai seulement du doigt la route parcourue par mon esprit pendant ces années de luttes et d’épreuves.
Don Louis continua ainsi :
– D’abord, je voulus me venger. Ce fut dans tout son délire la sauvage passion qui a son germe dans le cœur de tout Espagnol. Gaspar de Guzman était l’auteur de tous les maux ; chacune des blessures qui sillonnaient mon corps ou saignaient dans mon âme venait de sa main. Il m’avait tué ma femme dans la misère et dans le désespoir ; il avait fait de moi un proscrit et un fantôme.
Oui, ce fut la vengeance qui me mit les armes à la main, et tu le sais bien, duc ; car si ta devise, magnifique marque d’esclavage, est le cri de guerre du dévouement quand même, ma devise à moi fut inscrite sur le drapeau des Catalans révoltés, et courut de bouche en bouche par toutes les Espagnes.
J’étais là ; c’était moi. J’étais à Burgos quand la capitainerie générale fut prise d’assaut par les paysans, j’étais à Léon quand la maison de l’alcade-mayor fut incendiée ; j’étais à Madrid quand le palais du comte-duc lui-même fut attaqué trois nuits de suite par la mystérieuse armée des cavaliers gris ; j’étais à Barcelone quand Miraflorès fut chassé par le peuple. J’étais partout.
Mais, nous autres Espagnols, nous sommes une race fidèle à la façon du chien, animal noble et fier qui caresse le fouet de son maître.
A chaque membre de ce grand corps, je savais donner successivement la fièvre ; mais la contagion circonscrite s’arrêtait à quelques pas. Le mal ne gagnait point le tronc. Aussitôt que j’étais parti, chaque ville ou chaque province retombait dans sa lourde inertie.
– Que Dieu sauve l’Espagne ! s’écria le bon duc, c’est un loyal pays.
– Que Dieu sauve l’Espagne ! répéta don Louis ; c’est un pays qui râle.
Puis il reprit :
– Traqué de tous côtés, poursuivi, chassé comme une bête fauve, je regardai un jour autour de moi. Je me vis seul. Mon éperon n’avait pas assez profondément mordu cette chair fainéante. J’étais las. Je fis comme le cerf aux abois qui se plonge dans l’étang. Je passai le détroit. J’allai demander un asile à l’Afrique païenne.
Ma haine m’avait donné une fille. Duc, te souviens-tu de cette angélique enfant qui partageait entre ta femme et la mienne ses caresses et ses sourires ?
– Blanche de Moncade… murmura le Medina-Celi qui baissa les yeux. Pourquoi me parles-tu de Blanche de Moncade ?
– Parce que la fille adoptive de Blanche de Moncade partagea désormais ma vie errante et mes fatigues.
Louis de Haro n’était plus. Aïdda la Mauresque me prêta le nom de son père, un maudit mort sous le san-benito ; je m’appelai Moghrab le maragut.
Et j’attendis, étudiant à tout hasard ces sciences follement ténébreuses qui prétendent arracher à Dieu par le calcul humain les redoutables secrets de l’avenir.
Je savais que l’ignorance et la superstition s’étendent comme un réseau sur notre malheureuse Espagne.
Je savais que, du haut en bas, à la cour comme au village, règne souverainement chez nous cette vague passion de franchir les limites de la nature.
C’était une arme peut-être. Je la fourbis et j’appris à la manier.
C’était une arme.
Un jour, ma fille Aïdda me dit : « Blanche, ma marraine, attend là-bas la sépulture chrétienne. Les hommes ne se vengent pas. Il faut une femme pour mettre Blanche de Moncade en terre sainte. Je pars. »
Nous partîmes. En touchant la rive espagnole, j’interrogeai mon cœur et j’y cherchai mes haines. Duc, tu peux me croire, ma haine était morte.
J’allai au tombeau d’Isabel pour y récolter la moisson de mes colères.
Il me semblait que ne plus haïr était un blasphème et une apostasie.
Au tombeau d’Isabel je ne trouvai que des pleurs.
L’enfant était parti ; le jeune homme qui portera mon nom étudiait à Salamanque.
La nombreuse famille où j’avais trouvé jadis l’hospitalité, le vieux paysan Mendoze, sa femme, ses fils, ses filles, tous ceux-là qui avaient conduit mon Isabel au pauvre cimetière de Guijo, étaient morts.
Tous morts ! Et la tour du comte, comme on appelait leur masure chancelante, fermait sa porte, au-devant de laquelle l’herbe poussait.
J’avais franchi une fois, duc, en compagnie d’Aïdda, ma fille, le seuil de ton château de Penamacor… Je me tais. Tu as l’âme grande. Et moi, qui ne fais plus, pourquoi essayerais-je d’inoculer à ton cœur le poison de la vengeance ?
Cette fois, je passai sans m’arrêter devant la porte de ta demeure. Ma tâche était tracée ; j’avais perdu bien des jours…
C’est au centre du fruit que le ver rongeur doit accomplir son œuvre. Je pris la route de Madrid. Ma place était à la cour.
Sur la gloire de mes pères et sur l’espérance de mon salut éternel ! je n’avais plus qu’une pensée : sauver l’Espagne, qui glisse sur le penchant de sa ruine…
J’ai vu là-bas, sur la terre africaine, l’étrange fête des fiancées de la mort. On a fait à l’amante du guerrier décédé un lit de feuillage et de fleurs. La jeune fille, souriante et résignée, se couche dans ce berceau éclatant de mille couleurs.
Douze vierges l’enlèvent sur leurs épaules et, rythmant le long du chemin leur chant doux et monotone, elles portent la couche fleurie jusqu’au prochain torrent. L’onde rapide semble frémir au contact de cette frêle nef qui tournoie un instant, puis s’échappe et fuit comme une flèche au fil de l’eau.
Les vierges courent sur la rive, chantant toujours et jetant au torrent les roses éparses dans leurs tresses.
La victime, mollement étendue sur ses fleurs, sourit en regardant le ciel.
La cataracte est proche. On entend déjà sa voix mugissante. L’eau du torrent blanchit, tourmentée dans ses profondeurs.
Les vierges essoufflées s’arrêtent. La nef tourbillonne dans l’écume et disparaît…
Oui, c’est l’image de notre Espagne, belle aussi et souriante, et veuve de ses rois glorieux.
Elle va, la fiancée des grands morts, dans ses habits de fête et couronnée de fleurs, vers le gouffre ouvert pour l’engloutir…
Ma place était à la cour. C’est au cœur de la plaie que le scalpel du chirurgien doit entrer.
Je ne savais pas moi-même la puissance de l’arme que j’avais aiguisée dans l’exil. Le sorcier païen fut en quelques mois le maître de cette cour chrétienne. Moghrab le maragut entra chez le ministre Zuniga d’abord, puis chez le comte-duc.
Bien plus, le comte-duc s’introduisit nuitamment chez le maragut Moghrab.
Te faut-il d’autres preuves, seigneur duc ?
Moi, Louis de Haro, j’ai eu dix fois sous ma main le meurtrier d’Isabel d’Aguilar, et je ne me suis pas vengé.
Par un stratagème naïf et dont ne voudraient pas nos faiseurs de comédie, Moghrab changea de costume et de nom pour s’introduire chez Philippe d’Autriche. Il fut sidi Hussein le Noir, médecin des oiseaux et des hommes, distillateurs des philtres amoureux.
Chez la reine, il se nommait Soliman, nécromancien, astrologue… que sais-je ?
Pour d’autres… mais cela suffît, n’est-ce pas ?
L’œil de don Louis était ouvert sous le bernuz de Hussein, comme sous le turban de Moghrab. Don Louis voyait, don Louis agissait…
Et don Louis – tu ne m’as pas fait cette observation, duc, parce que tu ne songes jamais à toi-même – et don Louis, tout-puissant, oubliait son frère d’armes, captif dans la forteresse d’Alcala.
L’as-tu pensé, Hernan ?
Tu as rompu ta chaîne trois jours trop tôt, à mon insu et malgré moi.
Tu es venu jeter au-devant de mes pas le seul obstacle que je ne puisse briser en me jouant : notre sainte amitié, notre fraternité si chère !
Te doutes-tu de ce qu’est cette cour ? Mon œuvre s’accomplissait dans l’ombre, mais c’était une large tranchée ouverte hardiment sous le sol. Je voyais tout, ai-je dit, mais l’œil d’un homme peut-il suivre en leurs détours infinis les mille intrigues qui se nouent, qui se croisent, qui se brouillent autour de ce trône chancelant ?
Une de ces infimes machinations, ourdie dans la fange, près de moi, trop près de moi, est venue à la traverse de tous mes desseins. Pedro Gil l’ancien intendant de Penamacor, a voulu se venger de toi et faire du même coup sa fortune. Il a noué l’intrigue subtile et merveilleusement perfide qui devait te faire disparaître, en jetant notre noble Isabel aux mains de ce vil débauché, de ce honteux bâtard de ma race, Juan de Haro.
C’est à cause de toi, duc, que j’ai hâté l’explosion de la mine. C’est ta présence qui a fait l’émeute d’hier soir. J’espérais devancer ton action, j’avais tort. Aussitôt libre, le bras de Medina-Celi devait agir et triompher…
Don Louis s’arrêta pour reprendre haleine. La dixième heure sonnait au beffroi du palais.
– Et si vous n’aviez pas trouvé Medina-Celi au-devant de vous, seigneur, continua le bon duc avec calme, que prétendiez-vous faire ?
– La loi civile qui nous régit, répliqua Louis de Haro, sans hésiter, impose un tuteur au maître incapable d’administrer ses domaines…
– Voici donc le grand mot prononcé ! s’écria Medina-Celi, dont le visage s’empourpra soudain, la tutelle du roi !… c’était de quoi enflammer la plus haute ambition, seigneur.
– Seigneur, répondit don Louis, dont la lèvre plus pâle trembla légèrement, je vous disais naguère : « La haine est morte en moi. » Je vous dis maintenant : « En moi, l’ambition n’est pas née. » Je crois vous avoir démontré sans réplique la sincérité de ma première affirmation ; ainsi ferai-je pour la seconde… L’heure nous presse désormais, permettez que j’achève.
Je venais me mettre aux genoux du roi pour le supplier d’avoir pitié de lui-même et de l’Espagne. Je venais lui dire : « Respecté seigneur, écoutez l’ami humble, et le petit compagnon de votre royale enfance. Vos ministres vous trompent, vos salariés vous trahissent, vos peuples s’éloignent de vous, et l’étranger menace. »
– Tout cela est vrai, don Louis, interrompit Hernan ; un autre que vous l’a déjà dit au roi.
– Cet autre a bien fait, seigneur, mais je ne me serais pas borné à signaler le mal ; j’apportais avec moi le remède… J’aurais dit encore au roi : « Bien aimé sire, vos serviteurs perfides vous ont enlevé systématiquement la connaissance des affaires. Il est indispensable de frapper de grands coups au dedans comme au dehors… La Hollande, la France et le Portugal, soutenus déjà par l’Angleterre, vous pressent de toutes parts.
Une politique honteuse fomente au sein de vos cités des mécontentements qui vont toujours croissant… Et daignez méditer cette parole, royal sire : Le peuple enfant arrive de nos jours à l’âge d’adolescence. La France est agitée d’une étrange fièvre… L’Angleterre, qui sait si bien manier au loin l’arme des dissensions, tressaille aux premiers symptômes d’un mal inconnu… La terre tremble sous les pieds de son Parlement, la couronne chancelle sur la tête de Charles Stuart… Il faut un bras fort, à l’heure où nous sommes, pour étayer un trône… Buckingham faiblit sous le faix, et Richelieu use sa vie à cette œuvre. Si Vous balayez d’un souffle de votre souveraine volonté la tourbe de traîtres qui vous environne, vous resterez seul en face d’une tâche écrasante. Ils sont nombreux, ils sont puissants… et vous si peu habitué à régner…
Le bon duc se leva. Il retint cependant les mots qui étaient sur sa lèvre, et dit :
– Achevez, seigneur.
– J’achève… et je parle toujours au roi : Sire, il vous faut un homme, un lieutenant, un autre vous-même.
– Ambitieux ! ambitieux ! murmura le bon duc qui se prit à marcher à grands pas.
Un sourire plein de sérénité vint aux lèvres de Louis de Haro.
Il attendit que la course précipitée de son interlocuteur l’eût ramené en face de lui.
– Duc, vous vous trompez, prononça-t-il alors d’une voix calme et plus basse, je devine votre pensée… Vous vous dites : « Cet homme, ce lieutenant, cet aller ego du roi proposé par don Louis de Haro, c’est don Louis de Haro lui-même… » Vous vous trompez, vous dis-je… Ce protecteur de la majesté royale, ce connétable et ce maire du palais, ce tuteur, ce sauveur du roi et de l’Espagne, c’était, dans ma pensée, don Hernan Perez de Guzman, duc de Medina-Celi.
Le bon duc fit un geste d’étonnement et recula d’un pas.
– Celui-là seul, reprit don Louis, a le bras, l’esprit et le cœur qu’il faut pour accomplir mon œuvre. Celui-là seul est à la fois grand et pur. Celui-là seul est digne d’être proposé par l’Espagne et digne d’être accepté par le roi…
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