Chapitre 12 LA MORT DU LION
Le bon duc restait debout devant don Louis, l’œil grand ouvert et peignant une sorte d’effroi les bras convulsivement croisés sur sa poitrine.
– Tentateur ! murmura-t-il après un long silence et en détournant les yeux ; tentateur !
– Seigneur duc, répondit don Louis qui lui tendit la main, je vous ai prouvé que je n’avais ni ambition ni haine… Prouvez-moi que le vain orgueil des obstinés ne ternit point vos qualités si rares… ne fermez point votre cœur à l’appel de la patrie… soyez Espagnol sans cesser d’être l’ami du roi !
Hernan semblait être en proie à une extrême agitation.
Il prit la main que don Louis lui tendait et la pressa entre les siennes, puis il l’attira contre son cœur en une brusque et fraternelle accolade.
– Tu aimes le roi, n’est-ce pas, frère ? dit-il, n’est-ce pas que tu es dévoué au roi ?
– Après l’Espagne, répliqua Louis de Haro, le roi est mon culte le plus cher.
– Je te crois, je te crois, mon frère, poursuivit Medina-Celi, dont l’émotion grandissait. Réponds donc avec franchise : pour parler ainsi au roi, tu as des moyens d’action, des partisans, de la puissance ? Je te connais, don Louis ; en des matières si graves, tu parles à coup sûr…
De quelle armée disposes-tu pour offrir au roi ta médiation ou ton aide ? Qui sont tes soldats ? Derrière toi, qu’y a-t-il ?
Don Hernan se tut ; son regard anxieux était fixé sur son frère d’armes.
Un nuage de tristesse vint au front de celui-ci.
– J’avais espéré mieux !… prononça-t-il tout bas.
Puis, élevant la voix :
– Ai-je oublié de vous le dire, seigneur ? reprit-il, et n’entendîtes-vous jamais parler des desservidores ?
– Les desservidores ! répéta don Hernan, dont la paupière se baissa pour cacher peut-être la flamme qui, malgré lui, s’allumait dans son regard.
– Les premières semences de ma haine avaient été lentes à germer, poursuivit Louis de Haro avec fatigue. J’étais abandonné, quand je quittai l’Espagne pour la terre de l’exil avec Aïdda, ma fille… Quand je suis revenu, le temps avait travaillé sans moi… j’ai trouvé une moisson abondante et trop riche… Les desservidores sont partout, seigneur ; ils vous entourent, ils vous pressent ; cherchez-les dans la fange des faubourgs et sur les terrasses de la ville noble, dans le corps de garde des trabucaires et sur les marches du trône, dans les villes, aux champs, à la cour, au centre et à la circonférence… Vous avez parlé d’armée… c’est trop peu… Ne vous y trompez pas : il s’agit d’une nation…
– Et vous êtes le chef de ce peuple, don Louis ?
– Le chef suprême.
Le bon duc reprit sa promenade pensive.
Des rides se creusaient à son front. Son regard était austère et sombre.
– Seigneur, dit don Louis, j’attends votre réponse, si vous avez mission de m’en faire une au nom du roi.
– Au nom de Dieu ! Louis, mon frère ! s’écria le bon duc dont la voix tremblait, au nom de Dieu mort sur la croix, au nom de notre amitié si tendre… au nom de ton fils et de ma fille qui s’aiment comme nous nous aimions… écoute ! au nom d’Isabel, ta femme, renonce a tes desseins !… ne touche pas au roi, hidalgo, c’est là le parricide !… Tu as dit vrai, tu as dit trop vrai : le monde marche. Monte-t-il ? Descend-il ? je ne sais ; mais il marche. Le peuple est né, il grandit…
Si j’étais roi, je ne voudrais pas d’autre ami que le peuple… Tes desservidores, c’est le contraire du peuple… C’est la petite et la grande noblesse, ce sont les gens d’épée, les gens de robe, les cantadores, les prêtres, les inquisiteurs… je les connais : tu as raison, ils sont puissants… puissants pour le mal… Ceux-là s’agitent : le peuple progresse dans sa souffrance et dans son calme… Tu as prononcé le nom de Richelieu… je le voyais de ma prison… sa hache a deviné le peuple… Les desservidores, là-bas, en France, finissent sur l’échafaud… Mais le glaive qui tranche la tête d’un duc et pair ne peut-il s’égarer jusqu’à la tête d’un roi ? Charles Stuart, as-tu dit ?… Il y a eu une reine de ce nom, dont le dernier oreiller fut un billot… Frère ! ne touche pas au roi ! ma vue se trouble en regardant l’avenir… Qu’est-ce que la royauté ? un prestige. N’y touche pas ! la main la plus pure ternit le miroir de l’épée nue. Le sceptre, c’est l’arche, n’y touche pas, n’y touche pas !
Il essuya d’une main tremblante la sueur de son front. Don Louis était ému. On ne saurait trop dire si cette émotion naissait des arguments de Medina-Celi ou de la passion même qui débordait de son âme.
La valeur d’un syllogisme change selon le siècle. – Nous avons vu, hélas ! nous qui parlons, la valeur de certains syllogismes changer suivant l’année, suivant le jour, suivant l’heure !
Il y avait dans le plaidoyer du bon duc, non seulement la conviction ardente, mais encore la vérité actuelle et la raison du moment.
Le XIXe siècle, si fier, n’a-t-il pas, comme le XVIIe son inconnu devant lequel il recule ?
Don Louis garda le silence, pendant que le bon duc reprenait haleine.
Celui-ci poursuivit bientôt, les mains jointes et les yeux mouillés :
– Frère, pourquoi nous disputons-nous ? Jadis nos cœurs s’entendaient. Tu m’aimes toujours, je le vois dans ton regard… Je crois toujours ce que tu m’as dit ; sur l’honneur, je le crois ! Tu me laissais dans ma prison pour m’épargner les dangers de la bataille ; tu m’avais choisi, dans ta constante tendresse, pour être le médecin des mille plaies de la guerre civile ; j’étais pour toi d’avance le modérateur entre les factions victorieuses et le roi vaincu. Sois remercié ! j’eusse accepté ce rôle avec résignation. Mais Dieu a permis que je fusse libre avant le combat.
Tu me connais, frère, et tu sais bien que, moi vivant, le combat ne se livrera pas. Je ne raisonne plus, je prie… Veux-tu que je m’humilie devant toi qui es la force ? Veux-tu que je me prosterne et que j’embrasse tes genoux ?
– Seigneur duc !… balbutia don Louis qui détourna la tête en lui retenant les deux mains.
– Tu ne veux pas ! reprit Hernan. Eh bien ! debout ou prosterné, frère, je suis un suppliant devant toi !… Reviens à nous franchement et loyalement. Souviens-toi de tes aïeux. Souviens-toi du serment que tu fis, toi, grand d’Espagne, au couronnement de Philippe…
– J’ai fait un autre serment ! murmura Louis de Haro.
– Y a-t-il rien au-dessus du serment fait au roi ?
– Il y a le serment fait à la patrie.
La haute taille de Medina-Celi se redressa lentement.
– Seigneur, dit-il d’une voix où tremblait déjà la colère, vous êtes venu ici, au palais de votre souverain, apportant la proposition d’une paix dérisoire dans l’un des plis de votre manteau… Déroulez l’autre pli, et dites votre menace de guerre.
Le visage de Louis de Haro exprimait une grave et sincère tristesse.
Avant de répondre, il hésitait.
– Le revers d’une condition imposée, n’est-ce pas un cartel ? demanda le Medina-Celi. Dites-nous l’heure, dites-nous le lieu de la bataille impie, afin que votre roi se prépare à vaincre ou à mourir !
Ce fut un gémissement profond qui s’échappa de la poitrine de don Louis.
– Frère, s’écria-t-il, de nous deux c’est toi qui es le traître au roi !… Ta parole n’est pas celle du roi !… Tu entraînes la monarchie à jouer son va-tout sur une carte fatale ! Je veux voir le roi, je veux parler au roi !
Il fit un pas vers la porte de l’étuve. Don Hernan lui barra le passage en disant :
– Le roi ne veut pas te voir ; le roi ne veut pas t’entendre.
Don Louis s’arrêta.
– Seigneur, prononça-t-il avec une tristesse navrée, je prie Dieu du fond du cœur que le poids du sang versé ne retombe pas sur votre tête.
– Tu vas donc verser le sang, Louis de Haro ? demanda le bon duc, dont la prunelle jetait de sombres éclairs. Quel sang vas-tu verser ?
– Frère ! s’écria don Louis, qui fléchit brusquement le genou, aie pitié de ton maître ! aie pitié de toi-même ! Ce ne sera pas un combat : tu es seul ; nous sommes l’Espagne entière.
– J’ai pitié, frère, puisque ce nom revient à nos lèvres… frère, j’ai pitié de toi… Suis je seul, en effet ? êtes-vous, en effet, cent mille ? J’ai pitié de toi, j’ai pitié de vous tous, moi seul avec Dieu contre vos multitudes… moi seul loyal contre vous tous traîtres !… Relève-toi !… Je t’aime dans ton égarement comme Brutus aimait les fils qu’il envoyait à la hache… Je t’aime et je te condamne, je t’aime et je te maudis… Pour la seconde fois, ton lieu, ton heure ? j’ai hâte !
Don Louis se releva, ses bras tombaient le long de ses flancs.
– J’ai fait de mon mieux, duc, répliqua-t-il à voix basse ; le lieu, c’est ici… l’heure, elle va sonner… mes soldats m’attendent… L’Espagne est comme vous, elle a hâte… Adieu !
Il étendit sa main. Le bon duc la saisit.
– Et si tes soldats ne te voyaient pas venir, frère ? manda-t-il d’une voix si étrange qu’un tressaillement courut par tous les membres de don Louis.
– Une trahison ! de ta part ! Frère, murmura-t-il, ce n’est pas possible ?
– Ils attendraient leur chef, n’est-il pas vrai ? poursuivit Hernan qui contenait les éclats de sa voix ; c’est leur chef qui doit donner le signal… ils ne bougeraient pas !
Don Louis essaya de se dégager sans répondre, mais la main de Medina-Celi était d’acier.
– Une trahison !… de ma part ! répéta-t-il, je m’appelle Perez de Guzman : tu as raison, c’est impossible !… Mais tu m’as dit ton heure, elle va sonner… mais tu m’as dit ton lieu : c’est ici… mais ce n’est pas moi qui ai parlé de duel ni de bataille… Louis de Haro, tes soldats t’attendront : tu es ici, je te garde !
Il lâcha d’un geste violent la main qu’il tenait, et prit sur la table son épée nue.
Le premier mouvement de don Louis fut de se précipiter sur la sienne, mais il se contint, et l’effort terrible qu’il fit sur lui-même corda les veines de ses tempes.
– Hernan ! murmura-t-il, tu crois servir le roi… Hernan, sur ma conscience et devant Dieu ! je te jure que, si tu me barres le passage, Philippe d’Espagne est menacé de mort.
La pointe de l’épée du bon duc touchait les dalles. Il avait les deux mains croisées sur la garde. Sa robuste pose eût fait l’étude d’un peintre.
– J’aime mieux pour mon roi la mort que la honte, répondit-il : le fer sacrilège peut tuer Philippe ; c’est la royauté même qui tomberait, étouffée par une capitulation infâme. Tu ne sortiras pas !
Sous les cils rabattus de don Louis, une flamme brilla.
– Hernan, dit-il encore pourtant, ceux qui m’attendent sont des soldats… des gentilshommes… des Espagnols… Ils veulent la patrie libre et grande sous le roi respecté ; mais une autre conspiration rugit dans l’ombre ; frère, c’est l’épée de mes soldats qui doit protéger la poitrine de Philippe contre le poignard des assassins. Ne me retiens pas si tu veux sauver le roi !
– Don Louis, répliqua le Medina-Celi, je ne veux pas que tu sauves le roi… les assassins me trouveront comme tu me trouves… Dieu protège l’Espagne… ce jour sera pour tous celui de la justice… tu ne sortiras pas !
Louis de Haro marcha lentement vers la table, où il prit à son tour son épée nue.
Il revint à sa place en la tenant dans sa main gauche.
Hernan de Medina-Celi passa également son épée dans sa main gauche. Ils avaient la même pensée : leurs mains droites se joignirent, puis d’un commun mouvement leurs poitrines se rapprochèrent. Un instant ces deux vaillants cœurs battirent l’un contre l’autre.
Ils avaient tout dit. Entre eux désormais aucune parole ne fut échangée.
Seulement quand Louis de Haro se redressa, il prononça tout bas :
– Une dernière fois, Hernan Perez de Guzman, de Medina-Celi, au nom de notre Seigneur le roi, qui est en péril, je te somme de me livrer passage !
– Au nom du roi libre et absolu, répondit le bon duc, Louis de Haro, marquis de Buniol, je te refuse le passage et je te retiens prisonnier.
– Que Dieu soit juge ! ajoutèrent-ils ensemble en faisant le signe de la croix.
Puis les deux épées se touchèrent en rendant un son clair et furtif.
Dieu seul était juge et Dieu seul témoin.
Entre ces deux hommes qui venaient d’échanger le baiser fraternel, il ne pouvait y avoir de vains ménagements.
Pour que l’épée nue brillât dans chacune de ces mains, il fallait deux convictions si profondes et séparées par un tel abîme qu’une fois le fer dégainé la bataille devait être mortelle.
Pour tous deux, le devoir était dans la lutte, un devoir si étroit et en même temps si sacré que le cri du cœur devait se taire, étouffé par la lourde main de la destinée.
Louis de Haro avait droit, car les meilleures années de sa vie avaient été dépensées à son œuvre. On lui faisait obstacle au moment même où il allait toucher le but poursuivi depuis si longtemps. Cet homme, qui était devant lui, par son aveuglement obstiné découvrait le roi, que la conspiration de la camarilla entourait dans l’ombre, et il couvrait au contraire le comte-duc avec toute sa séquelle de traîtres.
Louis de Haro avait droit, car il venait de prouver sans réplique qu’il n’agissait ni par ambition, ni par haine.
Mais Medina-Celi avait droit aussi, lui, le chevalier de loyauté. Il obéissait à la loi rigoureuse de sa race. Celui-là qui était son frère d’armes et son meilleur ami venait imposer des conditions à Philippe d’Espagne ; celui-là prononçait ce mot si grand, mais si nouveau : « La patrie », et mettait une statue de marbre à la place du Dieu vivant ; celui-là se posait en protecteur du trône, comme si tout trône protégé n’était pas d’avance abattu.
Medina-Celi avait droit, puisque la logique rigoureuse de son dévouement allait jusqu’à préférer la mort à la protection.
Il voyait clair, ce dernier-né des fidèles antiques. Quand le roi est mort, on peut crier : Vive le roi ! Quand le roi s’abaisse sous un joug, c’est la royauté même qui agonise ou s’humilie.
Ils avaient droit tous deux. Ni l’un ni l’autre ne devait fléchir, moins encore reculer.
Ce fut une lutte terrible et silencieuse. Le silence de Medina-Celi disait : Foi ! Le silence de don Louis répondait : Liberté !
Ou mieux, tous deux disaient : Honneur ! l’honneur du roi, l’honneur de l’Espagne !
Ce fut une lutte grandiose et stoïque, où le triomphe devait être sans joie et la chute pleine d’amertume.
Deux âmes héroïques, deux bras d’Hercule !
Deux regards d’aigle qui entraient l’un dans l’autre ; deux passions austères et profondes ; deux vaillances égales.
Même adresse, même vigueur, même sang-froid.
C’était à don Louis d’attaquer ; il voulait forcer le passage, son épée alla droit à la poitrine de Medina, qui para et se remit en garde sans riposter. Don Louis redoubla ; don Hernan para encore et sa rapière flamboya entre les deux yeux de don Louis qui, parant de trop court, fut obligé de se rejeter en arrière.
On eût pu voir alors le sang qui montait lentement à ces deux visages pâles.
Les jeux du fer ont de prodigieux entraînements.
Au bout de quelques minutes, les mains frémissaient impatientes, les pieds convulsifs mordaient le sol, les cheveux agitaient leurs masses pesantes et baignées de sueur, les gorges sifflaient, les yeux brûlaient.
Et les rapières endiablées, multipliant leurs chocs précipités, entouraient les deux adversaires d’une large gerbe d’éclairs.
Car le gai soleil des matinées andalouses entrait par les croisées ouvertes et jetait à pleines effluves sur cette scène épique ses radieuses clartés. La brise tiède et molle faisait comme le soleil, apportant les senteurs embaumées des jardins. Les oiseaux chantaient sous le feuillage humide encore de l’ondée, et l’ombre des bosquets envoyait çà et là quelque refrain amoureux, soutenu par les crépitants accords de la mandoline.
Le flanc du bon duc saigna le premier.
– Rends-toi, Hernan ! cria don Louis ; un démon pousse mon bras : je vais te tuer !
Le Medina-Celi répondit par une série d’attaques si foudroyantes que Louis de Haro, ébloui et troublé, se réfugia derrière la table.
– Rends-toi, frère, dit le bon duc ; Dieu est avec moi. Je le sens et j’ai peur. Ce n’est pas moi qui frappe, c’est la volonté divine.
Un rugissement de colère s’échappa de la poitrine de don Louis. A son tour, il chargea le bon duc ferme comme un roc et conservant son avantage. Don Louis, profitant des larges licences de l’escrime espagnole, parvint à saisir de la main gauche l’épée de son antagoniste et lui déchargea sur le crâne en fendant à tour de bras.
Le bon duc passa sous l’épée qui, rencontrant l’angle du marbre, se brisa en éclats.
Le bon duc lâcha aussitôt la poignée de sa rapière, qui resta par la lame entre les mains de Louis. Mais don Louis la jeta.
Tous les deux avaient déjà le poignard au poing.
Là-bas, c’est aussi une arme de combat, et qui a son escrime comme l’épée. Jusqu’à la fin du XVIIe siècle, en Espagne, tout homme de guerre était exercé au maniement de la dague, qui est restée sous un autre nom, jusqu’à nos jours, l’engin meurtrier des duels populaires.
Les manteaux, prestement roulés, firent un bouclier à chacun des deux champions. Ils se rasèrent en même temps sur leurs jarrets pliés, comme deux lions qui vont bondir, puis ils se rapprochèrent par un mouvement nerveux du pied, pivotant sur le talon.
Bientôt ils furent face à face, les yeux dans les yeux, genou contre genou ; le vent brûlant de leurs haleines se croisait.
Don Louis dirigea une feinte au visage, en même temps qu’il rabattait le poignard du bon duc par une brusque pesée de son bras gauche. Le bon duc rejeta sa tête en arrière. Don Louis, ramenant son bras droit à l’épaule, lança son coup droit en pleine poitrine, en poussant un soupir de triomphe.
Mais le bon duc avait volté sur place. Don Louis passa, emporté par son élan. Il avait rencontré le vide.
Le bon duc ne frappa point pendant qu’il tournait le dos.
Il attendit. Au moment où Louis de Haro revenait sur lui, furieux, il donna son manteau à l’attaque et frappa un coup, un seul.
Don Louis chancela, puis tomba sur ses genoux.
Le poignard s’échappa des mains du bon duc.
Don Louis voulut profiter de ce moment de stupeur pour se traîner vers la porte.
Le Medina-Celi, défaillant, vint se mettre au-devant de lui.
– Frère, murmura Louis de Haro, les deux mains sur sa blessure, laisse-moi… je t’en conjure… j’aurai la force et le temps… ils vont venir… Tu as tué le roi !
– Frère, répondit le Medina-Celi, plus pâle que le mourant lui-même, tu ne sortiras pas… Le roi est sous ma garde… Un seul homme me faisait peur : c’était toi.
– Tu ne sais pas… tu ne sais pas… reprit don Louis, dont la voix s’affaiblissait, ils sont réunis chez le traître Pedro Gil. J’avais contre leurs poignards les épées de mes gentilshommes.
– Mais je ne pourrai pas !… s’interrompit-il, la mort vient… Ne pleure pas, Hernan !… je vais rejoindre Isabel… je vois déjà son sourire… En face de la mort, mon frère, je le déclare et je le jure, j’ai agi selon mon honneur !
– Frère !… frère !… balbutia le bon duc qui s’agenouilla près de lui, tu ne mourras pas !
Un pâle sourire vint aux lèvres de don Louis :
– Dieu a fait son choix entre nous, prononça-t-il avec effort, ne me pleure pas, te dis-je… je meurs content… prends le médaillon qui est suspendu à mon cou… porte-le à don Vincent de Moncade, capitaine des trabucaires de la garde… Il t’obéira…
– Frère ! mon noble frère ! répétait don Hernan.
Don Louis fit un mouvement comme pour lui tendre les bras.
Le bon duc se jeta sur lui, ivre et fou de douleur.
– Hâte-toi !… fit Louis de Haro d’une voix presque inintelligible, c’est à l’heure de la méridienne…
Puis, s’interrompant dans un suprême effort :
– Les enfants !… ajouta-t-il, qu’ils soient heureux !… Qu’ils ne sachent jamais !… Je t’aime, frère, et je donne mon âme à Dieu…
Il eut entre les bras du bon duc un court et faible tressaillement.
Le silence régna dans la toilette du roi.
Des pas sonnèrent sur les dalles de l’étuve.
– Hernan ! dit la voix grêle de Philippe d’Espagne, as-tu renvoyé le païen ?
Et comme il n’avait point de réponse :
– J’avais oublié un nom, poursuivit-il, dans ma liste de toréadors pour ma course triomphale… Cuchillo en sera ! Cuchillo, la première épée des Espagnes !
Il poussa la porte. Il recula frappé de stupeur en voyant le Medina-Celi accroupi sur le sol et les lèvres collées au front de celui qu’il appelait le païen.
– As-tu tué sidi Hussein, mon sorcier ? s’écria-t-il.
A la voix du roi, don Hernan sembla sortir d’un sommeil. Il se releva lentement.
Ses nobles traits avaient vieilli de dix ans.
– Royal seigneur, dit-il avec un désespoir si navrant que Philippe lui-même en fut ému, j’ai fait comme mes aïeux, je vous ai donné plus que ma vie !
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