‹ La Maison de PilateChapitre 28 sur 30 · Chapitre 13 L’OIDOR PEDRO GIL

Chapitre 13 L’OIDOR PEDRO GIL

Une demi-heure après, tout était en émoi dans les appartements royaux. Philippe IV quittait sa très loyale cité de Séville pour retourner à Madrid. On pliait les bagages de la reine. Les préparatifs du voyage se faisaient en toute hâte. Cela ressemblait à une fuite.

Un cavalier courant à bride abattue s’arrêta devant la maison du forgeron de la rue de l’Infante. Il demanda le seigneur Pedro Gil, oïdor second de l’audience de Séville. Nul dans le quartier ne connaissait ce cavalier, dont le visage disparaissait derrière les plis de son ample manteau.

Du haut de son balcon, Gabrielle répondit que son père venait de se rendre à la maison de Pilate, auprès de Sa Grâce le duc de Medina-Celi.

Le cavalier repartit au galop.

En traversant la place de Jérusalem, il put voir, en effet, l’oïdor Pedro Gil arrêté devant la porte de la maison de Pilate en compagnie de quatre ou cinq seigneurs.

Le gentilhomme enfonça ses éperons dans les flancs de sa monture, et prit la ruelle qui tournait le jardin du palais. Il avait la clef de la poterne donnant sur l’abreuvoir de Cid-Abdallah. Il entra ; il traversa les bosquets, toujours à cheval, et ne mit pied à terre que devant l’entrée particulière des appartements de la bonne duchesse.

Esteban d’Antequerre, ancien roi des gueux, et présentement sosie du duc de Medina-Celi, était assis devant les restes d’un bon déjeuner et tuait le temps par des réflexions philosophiques. Il était prisonnier, de par la volonté du duc Hernan ! mais, à tout prendre, son cachot était splendide et l’on y vivait comme il faut. Esteban se disait :

– En restant au lit jusqu’au déjeuner, en déjeunant jusqu’au dîner, en dînant jusqu’à l’heure de dormir, on peut patienter ici une ou deux semaines.

Il se disait peut-être encore beaucoup d’autres choses, quand soudain un pas précipité se fit entendre dans la ruelle de son lit.

C’était littéralement comme si l’on eût marché dans un mur.

Le saint Esteban se retourna.

Un des tableaux pendus dans la ruelle lui sauta aux yeux violemment. Ce tableau venait de tourner sur lui-même.

Il n’eut pas le temps de s’étonner. Le duc de Medina-Celi était près de lui.

– Reprends ta peau, chien ! dit le bon duc, en jetant à la tête d’Esteban son manteau de gros drap et son pourpoint bourgeois ; nous sommes au dénouement de la comédie. Les masques tombent, à chacun sa toison !

C’est le ton qui donne le sens aux paroles.

L’accent de Medina-Celi était dur, froid, impérieux.

Il y avait sur son front une tempête.

– Seigneur, dit Esteban vaguement effrayé, n’ai-je point obéi à vos ordres ? Que voulez-vous de moi ?

– Tes dorures, coquin, répondit Hernan, et vite !… Tu as joué mon rôle de duc… je vais jouer encore une fois ton rôle d’histrion effronté…

Il arracha le pourpoint brillant qui couvrait les épaules du roi des gueux, et s’en revêtit en un clin d’œil.

Esteban l’aidait machinalement. On frappa à la porte principale avec discrétion.

– Quant à cela ! grommela le roi des gueux. Votre Grâce a posé le verrou en dedans ?

– Dépêche !… Au manteau, maintenant.

On frappa de nouveau. Il était facile d’entendre derrière la porte des gens qui s’entretenaient à voix basse.

– Messeigneurs, disait Pedro Gil, ce misérable Trasdoblo m’a trompé… trompé indignement et jusqu’à la dernière heure. Le duc de Medina-Celi n’a pas été tué dans le préau de Alcala de Guadaïra.

– Nous savions cela, interrompit don Pascual de Haro avec rudesse.

– C’est toujours une grande inconséquence, ajouta le président de l’audience, que de s’en rapporter aveuglément à un homme de peu, tel que vous, mon maître… Ceci soit dit à l’adresse de mon vénéré parent, don Bernard de Zuniga.

Une voix pleureuse répondit :

– J’ai fait de mon mieux, mes parents, mes amis ! Ma conscience ne me reproche rien !… La signature est à moi depuis vingt ans… Je n’ai pas d’ambition… Qu’on me laisse seulement ce que j’ai !

– A la toque, maraud ! ordonne le bon duc ; agrafe ma ceinture… tu vois bien qu’il s’impatientent !

On disait, on effet, dans l’autre pièce :

– Que fait donc ce misérable pour ne pas ouvrir.

Et l’on frappait plus fort.

Le bon duc, ayant achevé sa toilette, saisit le roi des gueux par le bras et l’entraîna dans la ruelle. Le tableau de Montanez laissait béante l’ouverture secrète. Le bon duc y poussa Esteban en disant :

– Un mot, un soupir et tu es mort !

Il referma le panneau, laissant le saint d’Antequerre dans une complète obscurité.

L’instant d’après, la porte principale, roulant sur ses gonds, donnait passage à nos hommes d’Etat, escortés de leur factotum Pedro Gil qui méritait certes bien d’occuper un grade plus important dans cette honorable confrérie.

Esteban, dans son trou, collait l’oreille à la cloison. Il comprenait désormais comment le fantôme était venu troubler son sommeil la nuit précédente, malgré toutes ses sages précautions et en dépit des gardes du corps couchés en travers de sa porte.

Il n’avait qu’une consolation, cet ancien monarque ; il en usait et répétait sur tous les tons :

– Scélérat de Pedro Gil !

Les nouveaux arrivants étaient au nombre de six : don Bernard de Zuniga, premier secrétaire d’Etat ; don Baltazar de Zuniga y Alcoy, président de l’audience andalouse ; don Pascual de Haro, commandant des gardes ; le connétable de Castille et l’amirante Jean Sforza, marquis de Tarragone.

Le bon duc les reçut d’un visage ouvert et riant.

L’oïdor entra le dernier. Il referma la porte et remit le verrou avec soin.

– Messeigneurs, dit-il d’un accent délibéré, jusqu’au dernier moment j’ai gardé un espoir ; jusqu’au dernier moment j’ai cru que nous allions trouver cette salle vide. Il n’y a plus de doutes, puisque cet homme est là devant nos yeux, il faut bien que ce soit le vrai Medina qui a passé la matinée en tête-à-tête avec le roi.

– Tu nous a attirés sur le bord d’un abîme, Pedro, murmura le connétable avec accablement.

Le vieux Zuniga se laissa choir sur un siège.

Alcoy demanda :

– Ne venais-tu ici que pour t’assurer de ton erreur ?

L’oïdor, les sourcils contractés, le front plissé, regardait Esteban. Celui-ci prit la parole de son accent le plus gaillard :

– Ah ça ! mes illustres maîtres, dit-il, pensez-vous que cette comédie touche à son dénouement ? Je m’ennuie.

– Tais-toi ! ordonna Pedro Gil.

– Et pourquoi me taire ? seigneur oïdor ? Je l’ai vu votre duc : il m’a paru bon diable.

– Tu l’as vu ! s’écrièrent tous les assistants effrayés.

– Comme je vois vos trois nobles seigneuries…

– Et que t’a-t-il dit ? interrogea Pedro Gil, blême de stupeur.

– Il m’a pris par le bras, répliqua le prétendu Esteban ; il m’a conduit devant une glace et il s’est écrié :

« Par la devise du grand Perez, mon aïeul, depuis que le monde est monde, on ne vit jamais rien de pareil ! Se peut-il que le même moule ait servi pour un croquant tel que toi, l’ami, et pour le premier inscrit sur le livre de la grandesse espagnole ! »

– Il a dit cela ! balbutia le vieux Zuniga ; c’est un homme d’humeur douce et miséricordieuse alors ; peut-être qu’on pourrait s’accommoder avec lui…

– C’est mon avis, appuya Alcoy.

– C’est aussi le mien, ajouta don Pascual ; nous ne sommes pas sans avoir quelques droits à sa bienveillance… Avant-hier, sur la place de Jérusalem, nous lui avons fait nos offres de service…

– Avant-hier ! répéta Pedro Gil. Et vous avez pu garder ce secret ?

– Vas-tu nous faire des reproches, malheureux ? demanda le président de l’audience avec hauteur.

– Mieux que des reproches, Excellence, répliqua l’oïdor en se redressant ; vive Dieu ! tous nos comptes vont se régler ici, et je ne vous tiens pas quittes… Esteban, le Medina ne t’a-t-il pas dit autre chose ?

– Si fait, seigneur oïdor, répondit le roi des gueux ; il m’a dit que Philippe d’Espagne me ferait appeler ce matin, et que si j’avais le malheur de bouger d’une semelle, il prendrait la peine de me fendre le crâne jusqu’aux épaules.

– Et tu te l’es tenu pour dit, n’est-ce pas, Esteban !

– Parfaitement, Seigneurie.

Nos hommes d’Etat échangeaient force regards.

– Est-ce tout ? demanda encore Pedro Gil.

– C’est tout… Sa Grâce a daigné sortir par la porte qui est devant vous, quoiqu’elle fût entrée par le trou de la serrure… J’ai déjeuné comme il faut, et j’attends.

L’oïdor lui tourna le dos.

– Seigneurs, dit-il en s’adressant aux grands d’Espagne qui l’entouraient, ce lieu est du moins propice pour notre suprême délibération. Nous ne craignons ici aucune oreille indiscrète, et personne ne viendra nous chercher dans la demeure de notre ennemi mortel.

– Hernan de Medina-Celi est-il bien notre ennemi ? prononça don Pascual d’un air de doute.

– Est-ce que cet homme peut vous répondre ? murmura le président de l’audience, dont les épaules s’élevèrent avec dédain.

– Prenez place, Excellence, dit Pedro Gil ; nous avons une heure devant nous. Il n’est pas possible d’agir avant la méridienne.

On s’assit.

Le vieux Zuniga ôta ses deux mains maigres, qui couvraient un visage désolé. Jamais ministre d’Etat n’avait été si jaune et si décharné que ce digne hidalgo.

– Je propose, dit-il d’une voix éteinte, de faire notre soumission pleine et entière au Medina-Celi, et j’appuie mon opinion… Le duc Hernan ne veut certainement ni la présidence de l’audience de Séville, ni la connétablie de Castille, ni le commandement des gardes, ni la pauvre place que j’occupe…

– Ni même, continua Alcoy en raillant, la dignité d’auditeur second, dont est revêtu le seigneur Pedro Gil.

– En conséquence, reprit le vieux ministre, il respectera peut-être les positions acquises pour ne point s’entourer d’ennemis… Et si je garde la signature…

– Tout pauvre hère que je suis, messeigneurs, interrompit sans façon Pedro Gil, vis-à-vis de Vos Excellences, il paraîtrait que je suis, ce matin, mieux informé que vous de ce qui se passe à la cour. J’ai une fille, innocente et bon cœur, dont la vie se passe à faire le bien. Dieu puisse-t-il m’en tenir compte !… Au lever du jour, ma fille était dans le logis du maragut Moghrab.

Mais je vous prie, messeigneurs, s’interrompit-il brusquement, quelqu’un de vous a-t-il vu, depuis hier soir, le maragut Moghrab ?

Personne ne répondit, et personne ne remarqua la subite pâleur qui couvrait les traits d’Esteban, accoudé sur la table, à quelques pas du noble conciliabule.

– Personne… dit Pedro Gil.

– Excepté moi ! prononça le roi des gueux avec effort.

– Toi, Esteban, s’écria l’oïdor ; serait-il venu dans ce palais ?

Esteban avait déjà repris tout son calme.

– Y a-t-il parmi vous, messeigneurs, demanda-t-il, des ennemis ou des amis de don Luiz de Haro, l’ancien compagnon du roi ?

Un silence profond suivit cette question.

Esteban poursuivit :

– J’ignore quel intérêt a porté ce don Luiz de Haro à se cacher sous le nom de Moghrab…

– Don Luiz !… don Luiz de Haro !… répétèrent à la fois toutes les voix altérées.

– Don Luiz !… ajouta le vieux Zuniga ; L, u, i, z… quatre lettres !… Moghrab m’avait prédit que le successeur du comte-duc, mon neveu, aurait nom…

– Silence ! ordonna péremptoirement Pedro Gil ; que nous importe ce nouvel adversaire ?… ce n’est qu’un coup de plus à frapper !

– En sommes-nous là ? murmura le connétable qui fit un mouvement pour se lever.

– Je vous laisse juges, messeigneurs, repartit l’oïdor ; je continue l’histoire de Gabrielle, ma fille… Il y avait un blessé chez ce Moghrab. Vous connaissez tous ce blessé, c’est celui dont la tête fut mise à prix avant-hier pour tentative de meurtre sur la personne du comte de Palomas. Pourquoi Moghrab l’avait-il recueilli chez lui ? Nous sommes à l’heure où les mystères s’éclaircissent : attendons… Un message de la cour est arrivé par courrier royal.

On a éveillé le blessé, malgré ma pauvre Gabrielle, de la bouche de qui je tiens ce récit, et le blessé, après avoir lu le message s’est mis sur ses pieds chancelants. Moghrab est entré, portant sur son bernuz un costume d’officier de la garde du roi. Il a aidé lui-même le jeune homme à s’en revêtir. Après quoi, il lui a imposé les mains, le charlatan qu’il est, en lui disant : « Marche, mon fils ! » Et le jeune homme a marché… Moghrab l’a soutenu dans ses bras pendant qu’il descendait dans l’escalier. Une chaise les attendait à la porte de la rue de l’Infante…

– Nous savons le reste, maître Pedro, interrompit Alcoy, puisque nous avons vu le capitaine Ramire de Mendoze dans l’antichambre de Sa Majesté.

– Je suis forcé de vous démentir, seigneur, interrompit l’oïdor : non !… vous ne savez pas le reste !

– Ce Moghrab est un bien habile calculateur, pensa tout haut le vieux Zuniga ; je n’ai jamais eu la moindre haine personnelle contre notre illustre cousin don Luiz de Haro.

– Qu’y a-t-il donc encore ? demanda don Pascual.

Le faux Esteban devint attentif, tout en feignant la plus parfaite indifférence.

– En servant de valet de chambre au jeune homme, continua l’oïdor, Moghrab ou Luiz de Haro, comme vous voudrez l’appeler, avait laissé tomber son portefeuille.

– Ah ! fit-on tout d’une voix.

Et la curiosité éveillée resserra le cercle.

– Ma fille Gabrielle, poursuivit Pedro Gil, est la compagne et l’amie d’Aïdda la Mauresque, prétendue fille de l’Africain.

Aïdda était absente : elle n’est pas rentrée à la nuit… Et, soit dit en passant, messeigneurs, les plus clairvoyants peuvent avoir parfois un bandeau sur les yeux, car Sa Grâce le comte-duc, servi par la plus belle police qui soit au monde, n’a point soupçonné que cette Aïdda, filleule de Blanche de Moncade, conspirait contre l’honneur de sa maison, comme Luiz de Haro conspirait contre son autorité de ministre… Gabrielle, ma fille, restée seule dans le logis de Moghrab, a trouvé le portefeuille… Elle savait mes liaisons secrètes avec cet homme, elle me croyait son ami ; elle m’a apporté les tablettes afin que je les lui rendisse.

– Et tu les as, ces tablettes ? s’écrièrent tous les assistants à la fois.

– Et je les ai, messeigneurs.

D’un mouvement involontaire, Esteban s’était rapproché.

– Montre-nous ces tablettes, maître ! prononça le président de l’audience d’un ton impérieux.

– Patience, seigneur ; ces tablettes contenaient beaucoup de choses qui ne vous regardent en aucune façon.

– Oses-tu bien !… commença don Pascual.

– Seigneurie, vous allez voir tout à l’heure ce que j’ose et ce que je n’ose point ; qu’il vous suffise pour le moment de savoir que le portefeuille contenait la preuve irréfutable de l’identité de don Luiz de Haro. Une seule des pièces contenues dans ces tablettes vous importe à connaître, j’en fais hommage à Vos Excellences. La voici.

Il tira de son sein un pli de parchemin qu’il développa.

Nos hommes d’Etat l’entourèrent aussitôt.

– L’un de vous, mes respectés patrons, veut-il en donner lecture à haute voix ? demanda Pedro Gil avec sarcasme.

Un silence profond répondit à sa question. Toutes les têtes étaient courbées, tous les sourcils froncés, tous les regards sombres.

Chacun avait parcouru d’un seul coup d’œil la feuille de parchemin.

– Eh bien donc ! reprit l’oïdor, je lirai pour vous, comme c’est mon devoir… C’est une liste de faveurs royales… sautons les noms des absents, et commençons par vous, seigneur connétable… Don Juan de Sandoval, duc d’Uzeda, est nommé connétable de Castille.

Alvares laissa échapper un blasphème.

– Don Manoël de Cuenza, comte d’Aguilar, reprit l’oïdor, est nommé amirante premier et commandeur général des galères de l’Etat.

– Par la mort du Sauveur ! s’écria Sforce, tu mens, faussaire !

– C’est écrit, prononça le connétable d’un ton à demi consolé.

– Ici, un nom effacé, poursuivit Pedro Gil ! le nom de don Hernan de Moncade, premier marquis de Pescaire, nommé capitaine-général de la garde du roi…

– On s’est ravisé, dit Pascual de Haro.

– Avez-vous vu un crêpe à l’épée de don Vincent, seigneur ? répliqua l’oïdor ; le vieux Moncade est décédé cette nuit… ce n’est qu’un nom à changer…

Pascual ferma les poings et rugit une malédiction.

– Don Simon de Sandoval, continua l’oïdor impassible, est nommé président de l’audience de Séville.

– Très bien, dit Alcoy qui parvint à sourire, j’attendais mon tour.

– Don Ramon de Tolède, duc d’Alde, est nommé premier secrétaire d’Etat…

On entendit un long gémissement. C’était le vieux Bernard de Zuniga qui pleurait la signature.

– Est-ce tout ? demanda Alcoy d’un air dégagé.

– Ce n’est pas tout, répondit l’oïdor.

– Pourquoi nous caches-tu le dernier nom ?

– Parce qu’il me plaît de vous faire une surprise… Le dernier nom couronne l’œuvre… le dernier nom est comme le puissant coup de pinceau qui met la vie et la couleur dans les pâles contours d’une esquisse ébauchée…

Le dernier nom est mieux que cela… le dernier nom est la parole mystérieuse et menaçante, écrite sur la muraille de la salle des festins de Balthazar… Il va vous dire ce nom : « Vous n’avez vu encore que la surface de votre ruine, vous n’avez pas mesuré la profondeur de votre disgrâce… vous n’êtes pas seulement des courtisans chassés, vous êtes des hommes morts ! »

Il y eut un mouvement parmi nos grands d’Espagne, qui se rangeaient tout pâles autour de l’oïdor.

Il avait grandi, ce Pedro Gil, de tout l’abaissement de ses anciens patrons.

– Ce nom ! murmura le premier, Alcoy, dis-nous ce nom !

Les autres répétèrent :

– Ce nom… dis-nous ce nom !

– Ne faut-il pas un successeur à don Gaspar de Guzman, au comte-duc, au favori ? demanda l’oïdor, dont la voix éclata : ce nom, c’est celui de l’homme à qui vous appartenez comme le meurtrier est à la victime. Pour vous comme pour moi, il sort de la tombe. Le successeur du comte-duc se nomme don Hernan Perez de Guzman, duc de Medina-Celi.

Ce fut comme la foudre qui tomba.

Chacun resta muet sous cette terrible menace du sort.

Esteban, à qui personne ne prenait garde, essuya furtivement une larme qui se balançait aux cils de sa paupière.

– Mon frère ! murmura-t-il ; mon noble Louis !

Puis refoulant cette voix de son âme ulcérée et rentrant vaillamment dans son rôle.

– Malpeste ! mes maîtres, dit-il en s’avançant, me voici donc premier ministre du roi de toutes les Espagnes !… Cela valait bien la peine d’abandonner mon ancien sceptre et ma couronne de monarque pour rire…

– La paix, maraud ! ordonna durement Pedro Gil ; ne t’inquiètes pas, tu vas avoir ta besogne !

– Messeigneurs, ajouta-t-il en promenant à la ronde son regard effronté, faites-moi la grâce de me dire ce que vous pensez de tout ceci ?

Alcoy lui tourna le dos, et, touchant le bras de don Pascual :

– Cousin, murmura-t-il entre ses dents, il y a loin d’ici à la frontière de France…

– En quelques heures, nous pouvons être à Cadix, cousin, répondit le commandant des gardes ; de là, si besoin est, on fait voile pour l’Angleterre.

– Un bon cheval, disait le connétable à Jean Sforce, peut mener un homme à Ayamonte avant la fin du jour…

– Et d’Ayamonte à Catromarim, il n’y a que la Guadiana à traverser…

– Cousin Bernard, demanda Alcoy au vieux Zuniga, êtes-vous de l’humeur des pères conscrits de Rome qui moururent noblement dans leurs chaises curules ? ou vous plaît-il de prendre avec nous la clef des champs ?

Don Bernard de Zuniga joignit avec passion ses mains desséchées ; il regarda le ciel, tandis que deux grosses larmes roulaient dans les rides du parchemin qui recouvrait ses joues.

– La signature !… balbutia-t-il dans son angoisse navrante ; qu’on m’immole !… qu’on me sacrifie !… qu’on me déchire avec des ongles de fer !… Qu’ai-je fait ? quel est mon crime ? Ma grand’mère était une Perez de Guzman ; j’ai épousé une Tolède en premières noces ; je suis l’ami, je suis le parent, le meilleur ami, le plus proche parent de tout ce nouveau ministère !

– Alors, cousin, dit don Pascual, votre serviteur, nous vous faisons nos adieux.

– Arrêtez ! s’écria le malheureux vieillard.

– Ils n’iront pas loin, Excellence, interrompit froidement Pedro Gil.

– Qu’est-ce à dire, maître fripon ? s’écria Alcoy.

– C’est-à-dire, Excellence, que toutes les portes de Séville sont closes depuis une heure, que votre vénéré signalement est donné à toutes les issues… Pensez-vous avoir affaire à des enfants ?

– Nous serions prisonniers ? nous !… dans Séville !

Ceci fut prononcé d’une seule voix. Tous ces visages fanfarons blêmirent, tous ces regards orgueilleux se baissèrent.

– Sur ma foi, si j’en ai, dit l’oïdor d’un ton de persiflage, vous voilà bien bas, tous tant que vous êtes, mes respectés patrons !… Vous faites honte à notre camarade Esteban ; voyez !

Celui-ci ne prenait point garde, et sa physionomie exprimait en effet un amer dégoût.

Aussitôt que les yeux se fixèrent sur lui, il reprit sa pose insouciante et dit :

– Leurs seigneuries ne sont pas à la noce !

– Quant à moi, poursuivit Pedro Gil, je ne cache pas que vous commencez à me faire pitié, Excellences !… Par saint Jacques ! l’idée de combattre ne vous est pas même venue !

– Combattre ! répéta Pascual d’un air découragé.

Les autres échangèrent entre eux des regards abattus.

– Avec quelles armes ?… demanda Alcoy.

Et don Pascual ajouta :

– Maître Pedro, tu nous as trompés tant de fois !

– Et quand donc vous ai-je trompés, Messieurs ? s’écria l’oïdor : le coup que j’ai tenté en votre faveur n’est-il pas adroit et hardi ? Suis-je cause que le Medina-Celi soit sorti de terre ? Quelles ressources étaient dans mes mains ? celles d’un officier subalterne de la justice ; celles d’un misérable salarié !

Vous aviez, vous, la puissance du nom, de la naissance, du rang, de la fortune ; vous occupiez de hautes places ; vous disposiez des finances de l’Etat, de la magistrature de l’Etat, des soldats de l’Etat. L’innombrable armée de la police obéissait à vos ordres… et vous n’avez rien fait ! Avec néant, moi, j’ai ébranlé une montagne. Il s’en est fallu d’un cheveu que je ne vous rendisse les maîtres de l’Espagne… Sang du Christ ! il y a là un enseignement et j’en profite… Je suis plus fort que vous, je dois être avant vous… Depuis quand la tête obéit-elle aux membres inférieurs ? La cause de notre défaite momentanée, c’est cette anarchie même… Prenez-moi pour chef et nous vaincrons.

– Nous t’avons promis déjà des places et des honneurs, dit Alcoy.

– Et des richesses immenses, ajouta le connétable.

– Ce n’est pas assez… Vous vous noyez, je vous tends la corde du sauveteur… Malheur à vous si vous marchandez mon aide !

– As-tu un plan ? demanda Alcoy, après avoir consulté de l’œil ses collègues.

– J’ai un plan, répondit l’oïdor.

– Et des moyens d’exécution ?

– Et des moyens d’exécution.

– Tu les avais donc préparés ?

– Je les ai préparés cette nuit… Et, trêve de questions à ce sujet, mes maîtres ; je réponds à toutes par un seul mot : j’ai toujours travaillé pour moi-même, je n’ai jamais travaillé que pour moi-même.

Pendant que nos grands d’Espagne se consultaient indécis, le vieux Zuniga dit d’un ton dolent :

– Mon avis a toujours été que ce garçon possède une intelligence rare… Laissez-moi lui demander si je garderai la signature…

– Vous n’avez qu’une seule chose à savoir, Messeigneurs, dit Pedro Gil d’un ton sec, c’est ce que je veux.

– Eh bien ! par le diable ! s’écria Pascual de Haro, que veux-tu ?

– Votre envie à tous est-elle de le savoir ?

– Parle ! fut-il répondu à l’unanimité.

Pedro Gil déplia pour la seconde fois son parchemin.

– Toutes les places sont prises ici, hormis une seule, prononça-t-il résolûment ; chacun de vous gardera le poste qu’il occupait… Reste donc la succession du comte-duc.

Une bruyante récrimination couvrit sa voix. Au milieu de l’indignation générale, Pedro Gil restait impassible.

– Un ancien valet ! gronda le connétable.

– Servir sous un tel personnage ! ajouta l’amirante.

– Et que dirait l’Espagne ? s’écria don Pascual.

Le président de l’audience était muet. Le vieux Zuniga disait tout doucement :

– En politique, Seigneurs, lisez l’histoire… Si ce garçon a un moyen de trancher le nœud, il est doué d’un esprit plein de ressources… Le cardinal de Richelieu était un bien petit abbé… Il y a d’autres exemples que je n’ai pas présents. Il s’agit de savoir, pour moi, si l’on me garantit la signature.

Esteban écoutait tout cela, assis sur un coin de table, les bras croisés, la tête inclinée.

Personne n’aurait su dire quel sentiments exprimaient à cette heure les nobles traits de son visage.

– Messeigneurs, reprit l’oïdor, dont le ton se faisait plus incisif et plus bref, nous n’avons plus guère le temps de discuter… Décidons-nous… Si vous tenez à servir sous un ministre titré, je suis veuf, et la Medina-Celi a manifesté une vive répugnance pour le mariage que nous avions résolu.

– Toi ! duc de Medina-Celi !… s’écria Pascual de Haro ; c’est de la démence !

– Ah çà ! fit Esteban, il me semble qu’on ouvre ici ma succession fort à la légère.

– Ecoutez celui-ci, Messeigneurs, reprit Pedro Gil avec son dédaigneux sourire ; il a raison. Nous sommes plongés jusqu’au cou dans un océan d’invraisemblances et de folies.

C’est le temps ! C’est l’atmosphère même de notre beau pays d’Espagne à l’heure qu’il est. Dans le royaume des aveugles, va-t-on s’occuper de la lumière ! Dans ce siècle extravagant, sous un prince maniaque, foin de ceux qui se cramponnent à la logique surannée de l’expérience !… Nos arguments doivent tailler dans le vif. Vous avez d’un côté vos répugnances puériles, vos susceptibilités d’hidalgos ; de l’autre la hache ou la captivité perpétuelle… Avec moi, les honneurs, les richesses, les faciles jouissances de votre noble vie.

– Et la signature ! glissa le vieux Zuniga, qui était converti.

– Sans moi, l’échafaud ou la forteresse d’Alcala… car le Medina-Celi a deux créances contre vous, sans parler de ce qui regarde sa femme et sa fille…

Vous lui avez pris la moitié de son sang et quinze ans de sa vie !

– C’est clair ! ponctua don Bernard ; ce garçon parle avec une admirable netteté !

– Ton plan ? dit Alcoy après un court silence.

– Ton moyen ? ajouta Pascual.

Pedro Gil se tourna vers Esteban.

– Eloigne-toi, grotesque ! ordonna-t-il rudement, et ferme tes oreilles… nous sommes ici désormais le Conseil des ministres… Et moi, premier grand d’Espagne, je vais agiter les secrets de l’Etat !

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