‹ La Maison de PilateChapitre 4 sur 30 · Chapitre 4 LE MARAGUT

Chapitre 4 LE MARAGUT

Moghrab était seul dans le cabinet du premier ministre. Il s’étendait, triste et pris d’une fatigue suprême, dans le propre fauteuil de Son Eminence. Sa main distraite jouait avec les précieux feuillets épars sur la table de l’homme d’Etat pamphlétaire, au risque de mêler ensemble ces pierres du monument équarries avec tant de soin. Moghrab jetait de temps en temps un regard méprisant sur ces pages, couvertes d’une écriture fine et serrée, en tête desquelles courait le titre général : Nicandra o antidoto conira las calumnias.

Sa préoccupation profonde l’empêchait de suivre les savants détours de cette argumentation scolastique ; mais, parfois, quelque bribe de pensée lui sautait aux yeux et alors un dédaigneux sourire venait à ses lèvres.

Il faut se souvenir que c’était alors par toute l’Europe une épidémie de pédantisme. Les grands maîtres de l’art eux mêmes n’échappaient pas à ce mal.

Soyons donc cléments pour les simples amateurs, et rappelons-nous à la décharge du comte-duc polémiste, que le mélodramatique Buckingham faisait des madrigaux fort mauvais, et notre cardinal Richelieu des tragédies lamentablement fastidieuses.

Moghrab ignorait peut être ce que faisaient Richelieu et Buckingham ; en tout cas, il ne semblait pas porté à l’indulgence vis-à-vis des travaux littéraires de l’homme d’Etat espagnol.

Le résultat de sa lecture, combinée avec sa méditation, fut ce cri :

– Et c’est ce méchant écolier qui gouverne l’Espagne !

Il avait repris le costume qu’il portait le matin de ce même jour dans la boutique du forgeron. Sa belle tête brune et forte était à découvert. Auprès de lui, sur une table, reposait la cassette mystérieuse où étaient renfermées comme il l’avait dit au comte-duc, ses armes pour combattre Hussein le Noir, le sorcier du roi.

Il rejeta d’un geste irrité les feuillets en désordre. Son poing fermé frappa la table. Il se leva, développant tout à coup la richesse de sa haute taille.

– Et le roi est digne en tout de son ministre, poursuivit-il en faisant quelques pas dans la chambre ; un enfant maussade mené en laisse par un pédagogue stupide !… Et l’Espagne se meurt !…

Les autres nations, qui grandissent, entourent cette pauvre île, attaquée de toutes parts, comme une mer envahissante… Le flot monte, monte sans cesse… L’Espagne sera bientôt comme la France de Charles VII, et Dieu ne suscite plus de Jeanne d’Arc pour sauver les royaumes !

Certes, si Philippe eût été à même d’écouter en ce moment le maragut Moghrab ou le sorcier Hussein le Noir, comme il vous plaira de l’appeler, Philippe aurait pu lui dire avec plus de raison que tout à l’heure : « Tu ne parles pas comme un païen ! »

– L’homme s’agite, reprit Moghrab en s’arrêtant devant un crucifix d’argent massif placé vis-à-vis de la table, est-ce bien Dieu qui le mène ?

J’ai travaillé, je me suis efforcé… j’ai prodigué tout ce que les fils d’Adam chérissent sur la terre : ma liberté, mon or et mon sang… et la fange remplit encore ces écuries d’Augias… Je n’étais pas Hercule.

Mon Dieu ! s’interrompit-il en couvrant de son regard calme l’image de Jésus crucifié, vous n’avez pas voulu sans doute qu’un pécheur tel que moi fût l’instrument de salut de tout un peuple. Hernan, voilà celui qui aurait pu devenir le Messie de l’Espagne ! Mais Hernan a refusé de tirer son épée pour la bonne cause… Chaque race a sa fatalité.

La devise des Medina-Celi est une chaîne. Je suis obligé de me cacher à Hernan comme aux autres ; je suis seul, sous un déguisement infâme… Hernan m’outragerait du nom de rebelle ; je ne veux pas d’Hernan… le rôle d’Hernan commencera quand mon rôle sera fini. Medina-Celi s’assiéra, grand et juste, sur le siège que j’aurais rendu solide ; je lui léguerai mon fils… A ma vie l’effort, la lutte, la souffrance… à ma mort le triomphe !

Ses genoux fléchirent ; il se prosterna devant le Christ.

– Seigneur, dit-il, Seigneur, n’est-ce rien que d’avoir accepté pour servir mon pays ce lourd manteau d’infamie ? J’ai une vengeance dans le cœur, mais elle est légitime, et le glaive de ma colère ne menace que des traîtres et des méchants… Seigneur, j’ai creusé mon chemin sous terre pour que nul ne pût éclairer ma route… Seigneur, j’ai miné les entrailles de ce sol pendant quinze longues années… J’étais jeune, me voilà presque un vieillard.

J’étais ardent et plein d’espoir, mes illusions se sont envolées, je ne trouve plus en moi que résignation froide, et mon courage ne sait plus s’exalter, même à l’idée de la victoire… Seigneur, Dieu d’équité, je ne suis pas un rebelle, puisque je ne veux pas de la puissance pour moi-même et que je n’ai pas vendu mon bras à l’étranger… Je veux l’Espagne indépendante et grande, je veux l’honneur sur le trône et la justice dans la loi… Que je succombe à la peine, mais que ma tâche, du moins, soit accomplie ! Seigneur, mon Dieu ! mon dernier soupir te bénira !

On gratta discrètement à la porte fermée par où le comte-duc s’était retiré !

– Ami Moghrab, dit la voix du ministre, as-tu fini ta sieste ?

– Lâche hypocrite, qui veut jouer à l’esprit fort ! murmura l’Africain.

Il composa rapidement son visage et se dirigea vers la porte. Avant d’ouvrir, il demanda :

– Etes-vous seul, Excellence ?

– Je suis seul, répondit le comte-duc.

Moghrab fit aussitôt tourner la clef dans la serrure.

– Seigneur, dit-il, au moment où le ministre entrait, affectant une tournure libre et dégagée, personne n’a dormi la sieste ici aujourd’hui : ni le roi, ni Hussein, ni moi, ni vous surtout, Seigneur !

– Hussein a-t-il donc pu pénétrer jusqu’à Philippe ? demanda vivement le ministre.

– Hussein se rit de vos trappes et de vos pièges, Excellence. C’est un homme habile et un adversaire digne de moi.

– Tu l’as combattu ?

– J’obéis toujours aux ordres de Votre Grâce, répondit Moghrab en s’inclinant avec un respect sous lequel perçait l’ironie.

Le comte-duc, qui s’était assis devant son bureau, rapprocha son siège. Un rayon de curiosité enfantine s’alluma dans ses yeux.

– Voyons, maragut, raconte-moi cela, dit-il.

Moghrab s’inclina de nouveau, mais il répliqua :

– Excellence, à l’heure où nous sommes, mieux vaudrait agir que parler. Il était temps pour vous que je misse l’œil dans ce mystère. La mine est préparée. Vous souvenez-vous comme le duc d’Uzède fit sauter autrefois son oncle, le duc de Lerme ? Vous avez un neveu…

– Cet Hussein le Noir travaille-t-il pour mon neveu ?

– Chacun travaille pour son propre compte, en ce bon pays d’Espagne, Monseigneur… Hussein le Noir a fait au roi un étrange récit.

– Tu étais donc là pour l’entendre ?

– Mon esprit va où je l’envoie.

– C’est juste, fit le comte-duc, essayant de railler ; et ton esprit revient ensuite comme un messager fidèle… Quel récit Hussein le Noir a-t-il fait à Sa Majesté ?

– Le récit d’un grand sacrilège.

Moghrab s’arrêta.

Après un court silence, il poursuivit très froidement :

– Si Votre Excellence ne jouait pas le principal rôle dans cette tragédie, je dirais : le récit d’un forfait repoussant.

– Que signifie ?… commença le favori dont l’œil cave eut un rayon.

– Si Son Excellence l’exige, interrompit Moghrab, je lui répéterai les propres paroles de Hussein le Noir…

Il s’arrêta encore et acheva en baissant la voix :

– Mais peut-être Son Excellence préférera-t-elle interroger sa propre conscience ?

– Mécréant ! s’écria le comte-duc, ma conscience ne me reproche rien. Mesure tes paroles et songe à qui tu t’adresses.

– Tout à l’heure, repartit Moghrab sans rien perdre de sa flegmatique assurance, Hussein le Noir s’adressait au roi d’Espagne et ne ménageait pas ses paroles.

– Le roi s’assied sur le trône, mais moi je règne…

– Ce doit être la vérité, Seigneur, interrompit Moghrab, car ce sont les propres termes dont s’est servi Hussein le Noir vis-à-vis de Sa Majesté.

– Il a dit cela au roi ! fit le favori en pâlissant.

– C’est un homme habile, Monseigneur.

Le comte-duc se prit à tourmenter un volume grec ouvert sur la table.

– Parle, dit-il sans relever les yeux ; je ne t’interromprai plus.

– Sa Grâce veut-elle, oui ou non, reprit Moghrab d’un ton glacial, que je revienne à l’histoire de Blanche de Moncade ?

– Blanche de Moncade ! répéta le comte-duc d’une voix étouffée.

Sa face était devenue livide tout à coup. Il tremblait de la tête aux pieds.

– Calomnies ! prononça-t-il avec effort, car sa voix s’étranglait dans sa gorge ; hideuses et odieuses calomnies !… Qu’y a-t-il de commun entre cette fille et moi.

Moghrab croisa ses bras sur sa poitrine et attendit.

Le favori faisait un évident effort pour se taire ; mais ses lèvres frémissantes balbutiaient malgré lui :

– Le pouvoir fait des jaloux… Tous les vices entourent la vertu comme un flot pressé d’ennemis… Cette phrase est dans mon livre, je la soulignerai… Je suis un chrétien ! Suis-je d’un sang à commettre ces ignominies ?… Dieu vivant ! qu’a dit le roi ?… qu’a dit le roi ?…

« Notre sang, à nous autres Espagnols, se tourne en fiel quand nous sommes mordus par le serpent de la vengeance. »

Le comte-duc poussa un laborieux soupir.

– Et après ? murmura-t-il.

– Le roi a dit encore : « Ces Moncades sont une noble race. »

– Ah ! le roi a dit cela !… Dieu vivant !… il croit donc ce misérable mensonge !

Le sang revenait dans ses yeux, qui avaient des regards fous.

– Moi ! grinça-il, tandis que des tics nerveux agitaient sa face, moi, le procureur éclairé de la foi ! l’ennemi implacable du mal !… moi, qu’ils accusent de pousser le scrupule jusqu’à la duperie ! moi, dont la politique austère pèche par trop de loyauté !… moi ! moi !…

La sueur coulait à grosses gouttes sur sa fraise. Il était en proie à une agitation si grande, que Moghrab craignit un instant pour sa vie.

Sa langue, en effet, s’épaississait, et les veines de ses tempes saillaient comme des cordes.

Moghrab s’approcha de lui et tâta son pouls, de cet air d’autorité qui domine toujours le malade. Au contact de sa main, toute la fiévreuse effervescence du comte-duc tomba comme par enchantement.

Les lèvres continuèrent de remuer, mais ne produisirent plus aucun son.

– Excellence, dit Moghrab, levez-vous !

Le comte-duc se mit aussitôt sur ses jambes chancelantes. Il regardait son compagnon avec un effroi sans cesse grandissant.

– Suis-je en danger ? balbutia-t-il.

– Vous êtes en danger, répondit l’Africain, en danger de plus d’une manière.

– Redouteriez-vous pour moi une seconde attaque d’apoplexie, bon maragut ?

– Nos existences sont entre les mains d’Allah, monseigneur.

– Entre les mains de Dieu, sans doute… sans doute… mais il faut s’aider… Dois-je me mettre au lit, me faire tirer du sang, boire du jalap ?

– Monseigneur, asseyez vous, dit cette fois Moghrab au lieu de répondre ; le lit vous serait bon et vous pourriez en effet appeler vos médecins, mais vous n’avez pas le temps…

– Suis-je donc si bas ?

– Il y a sur votre tête, Monseigneur, un danger plus foudroyant que l’apoplexie. Aimez-vous votre fille unique, Inez ?

– Si j’aime ma fille ! s’écria le favori mettant à nu cette fibre qui reste sensible dans les cœurs les plus endurcis ; si j’aime le sang de mes veines et l’espoir de ma race ! La connais-tu, ma fille, maragut ?… L’as-tu vue quand elle passe souriante et charmante, dans ces jardins dont elle est la fée ?…

– Inez est belle, prononça froidement Moghrab, presque aussi belle que l’était Blanche de Moncade.

Le comte-duc pressa son front à deux mains.

– Es-tu aussi mon ennemi, maragut ? balbutia-t-il avec accablement.

– Non, puisque je viens vous dire : « Veillez sur votre fille… Blanche de Moncade n’est pas vengée. »

Un peu de sang remonta aux joues du ministre, qui respira plus librement et dit :

– Les murailles de l’Alcazar sont bonnes.

– L’amour est comme l’oiseau, murmura l’Africain ; il se rit de la hauteur des remparts… et la vengeance prend tous les déguisements, même celui de l’amour.

Le favori leva sur Moghrab un regard craintif et sournois.

– Pourquoi ne m’as-tu point parlé de tout cela cette nuit, maragut ? demanda-t-il.

– Parce que, répondit Moghrab sans hésiter, j’ai appris tout cela depuis cette nuit dans la chambre du roi.

– Il n’y a pas à dire, fit le ministre d’un ton caressant, c’est un étrange pouvoir que tu as là, maragut. Faire voyager ainsi ton esprit, cela passe les bornes de la compréhension humaine… Tu m’as porté un rude coup, mais je me sens mieux… Par la croix sainte ! ces Moncade m’avaient-ils donné leur fille à garder ?

– Caïn prononça de semblables paroles, murmura Moghrab, quand on l’accusa du meurtre de son frère Abel.

– Voilà que tu connais nos saintes écritures ! s’écria le comte-duc en essayant un rire grimaçant. Allons, maragut, je suis tout à fait remis… continue ton merveilleux rapport… J’espère que la fin vaudra mieux que le commencement.

L’Africain répondit :

– Vous avez tort d’espérer, monseigneur… Le roi a donné toute sa confiance à cet Hussein…

– Vous autres Arabes, vous aimez l’or… on peut l’acheter.

– Je vous dirai tout à l’heure pourquoi on ne peut pas l’acheter.

– Un Mauresque incorruptible !

– Vous ai-je dit qu’Hussein le Noir fût Mauresque ?

– Explique-toi, maragut ! dit le ministre, dont la voix redevenait tremblante.

S’il n’eût été dominé par son trouble renaissant, peut-être aurait-il remarqué le changement qui se faisait à cette heure dans la personne de Moghrab. L’Africain était toujours debout devant lui. En apparence, il n’avait rien perdu de son impassibilité, mais sa respiration s’embarrassait dans sa poitrine, et de temps en temps un frémissement rapide agitait l’étoffe légère de son bernuz.

– Monseigneur, reprit Moghrab avec cette lenteur des gens qui cherchent à comprimer quelque grande agitation de l’âme, vous souvenez-vous de dona Isabel d’Aguilar ?

Le comte-duc tressaillit comme si la pointe d’un poignard lui eût piqué le cœur.

– Oh ! oh ! s’écria-t-il rougissant et furieux tout à coup, voici trop de questions, mécréant ! Depuis longtemps je flaire un piège. Tu as oublié de par le Dieu vivant ! que tu parles à l’homme qui tient en échec la politique des Buckingham et des Richelieu… Nous avons éventé en notre vie des mines moins grossières, et tu joues ta tête aujourd’hui sur une mauvaise carte !

– Allah est grand ! prononça froidement l’Africain. Je ne troquerais pas mon jeu contre celui de Votre Grâce, et si Votre Grâce croit pouvoir se passer de mes services, je retournerai volontiers à Tanger pour fuir les tempêtes qui se préparent !…

Le poing du ministre frappa la table avec colère :

– Inconstance pareille de la fortune et des hommes ! déclama-t-il. Voici un ingrat que j’ai comblé de bienfaits et qui m’abandonne au premier souffle de la disgrâce !

– L’homme qui s’abandonne lui-même, répliqua Moghrab sentencieusement, n’a pas le droit de compter sur la fidélité de ses serviteurs… Mon œuvre était difficile ; Votre Grâce la rend impossible en niant la vérité des faits que j’ai si péniblement découverts… Votre Grâce, qui est un très habile logicien, admettra, je l’espère, la rigueur de ce dilemme : de deux choses l’une, ou Hussein le Noir a parlé sincèrement au roi, ou il l’a trompé. S’il a parlé sincèrement, Votre Grâce me trompe, et que puis-je faire vis-à-vis de ce manque de confiance ? Si, au contraire, Hussein a trompé le roi, vous êtes innocent, vous pouvez lever la tête, et vous n’avez nul besoin de mon aide.

La physionomie du favori était à peindre. Le doute, la défiance, la colère passaient tour à tour dans ses yeux. Mais ce qui dominait tout cela, c’était une épouvante concentrée et qui allait sans cesse grandissant.

– Alors, reprit-il d’une voix plus sourde, c’est par l’entretien de ce misérable charlatan avec Philippe que tu as appris…

– Uniquement, interrompit l’Africain ; j’ajoute une circonstance qui aura pour vous sa valeur. Hussein le Noir a dit au roi : « Blanche de Moncade et Isabel d’Aguilar sont mortes. Le secret de ces deux événements est désormais entre le comte-duc et moi. »

– Mais, par quelle infernale puissance, s’écria le favori hors de garde, ce chien de mécréant a-t-il pénétré ce mystère ?

Il s’arrêta blême de rage, parce qu’il venait de voir un sourire sous la noire moustache de Moghrab.

– Réprouvé ! balbutia-t-il, as-tu bien osé me tendre un piège ?

L’Africain secoua la tête lentement.

– Que me font ces deux mortes ? répliqua-t-il d’un ton insouciant. Est-ce de mon propre mouvement que j’ai mis l’œil à ce trou de serrure ? Me reprochez-vous d’avoir exécuté vos ordres ? Si vous êtes innocent, monseigneur, allez vers le roi et demandez-lui la vie de l’accusateur… Si vous êtes coupable, soyez homme et portez haut votre passé… Le passé est comme l’eau de la mer, il ne tue que ceux qui baissent la tête et se laissent submerger…

La loi n’est pas faite pour les forts… Par le nom d’Allah ! si nos vizirs savaient un jour d’avance qu’on va leur envoyer le cordon, ce serait le sultan qui ferait un voyage au paradis du Prophète.

– Tu ne m’as pas tout dit ! murmura le comte-duc avec accablement ; le roi a décidé ma perte !

– Un bruit sourd et lointain entrait par les fenêtres ouvertes, répondit Moghrab, un bruit pareil à la voix menaçante de l’Océan brisant son large flot sur les sables du rivage… Le roi écoutait cela… Il a reconnu le cri de la populace enfiévrée… il a dit : « J’ai encore besoin du comte-duc. »

– Ah ! fit le ministre dont l’œil s’éclaira.

Il se dirigea vers la croisée et prêta l’oreille avidement.

– L’orage ne gronde plus, dit Moghrab ; la tempête avorte ainsi parfois quand elle a devancé l’heure marquée pour ses ravages.

– Et le roi peut croire maintenant, pensa tout haut le favori, qu’il n’a plus besoin de moi.

L’Africain s’inclina en silence.

Le comte-duc réfléchissait.

– Dieu vivant ! murmura-t-il après un long intervalle, cet homme est-il le démon pour me tenter ainsi ? La révolte est-elle mon seul refuge, à moi, le premier serviteur du roi ? Réponds donc, maragut !

– C’est la conscience de Votre Grâce qui doit répondre, fit l’Africain en reprenant son accent glacé ; le mal engage comme le bien… Etes-vous innocent, restez loyal… Etes-vous coupable, trahissez.

Cette formule brutale fit plus d’effet sur le comte-duc que si le conseil eût été donné par voie d’insinuation. Il ne protesta pas tout de suite. Quand il protesta, ce fut en quelque sorte pour garder une contenance vis-à-vis de lui-même.

– Tu es bien hardi, maragut ! murmura-t-il, de me parler comme tu le fais… Moi, trahir !…

– Excellence, repartit Moghrab, je suis un ver de terre auprès de vous… mais le poète arabe a dit : « Le calme du moucheron vaut mieux que la fureur du lion. » Ce n’est pas une trahison ordinaire que je vous conseille. Méditez seulement la parole de votre maître : « J’ai encore besoin de mon ministre », et faites en sorte que votre maître ait toujours besoin de vous.

– Explique-toi.

– Vous avez su calmer l’émotion populaire. Ne sauriez-vous point la ranimer ?

Le regard perçant du ministre s’arrêta sur Moghrab.

– Oui-dà ! fit-il à voix basse, retrouvant pour un moment sa finesse chronique d’homme d’Etat, vous êtes aussi sorcier en politique, maître Moghrab !

– Prolongez la bataille, afin de vous donner plus d’une fois le mérite de la victoire.

– Et daignerez-vous m’enseigner le moyen de prolonger la bataille ?

– Très volontiers, Excellence… Il est un homme qui joue précisément auprès de vous le rôle que vous devriez jouer auprès du roi d’Espagne.

– Le nom de cet homme ?

– Pedro Gil, l’oïdor second.

Le comte-duc fit un geste de surprise.

– Sur ma foi, dit-il, vous savez tout.

– Pedro Gil, continua Moghrab sans paraître flatté de cet éloge, tient l’Anglais, le Français, le Portugais, le petit peuple et la confrérie des gueux de l’Andalousie… Ce soir, si vous voulez, Pedro Gil vous mettra la ville en feu… Vous vous présenterez alors, seigneur, comme le glorieux modérateur de l’incendie, et le roi, plus obéissant que jamais, se mettra sous votre protection.

Le comte-duc fit deux ou trois tours dans la chambre. Son pas était ferme. Il avait pris le dessus. Moghrab le suivait d’un regard sournois.

Il s’arrêta tout à coup devant sa table, et, posant ses deux poings fermés sur l’épais cahier de papier qui formait le manuscrit de son œuvre bien-aimée, il regarda l’Africain en face.

– Ami Moghrab, reprit-il, le mal est que je suis obligé de vous croire sur parole.

– Comment l’entend Votre Grâce ?

– Qui me dit, poursuivit le ministre, que vous n’avez pas fait danser devant moi des ombres fantasmagoriques ? Les gens de votre nation sont avides, rusés et menteurs… Il y en a, dit-on, qui s’obstinent à ce rêve de rétablir la domination mauresque en Espagne… Qui sait si vous n’êtes point de ceux-là, et si votre but n’est pas de déchaîner sur cette contrée chrétienne le démon de la guerre civile ?… Dans mon livre, je traite cette question in extenso… et je prouve qu’en droit comme en fait les Espagnes appartiennent incommutablement à la postérité de Ferdinand et d’Isabelle… C’est une thèse du plus haut intérêt, où je prétends avoir déployé quelque érudition…

Mais supposons que vous n’ayez point de si hautes pensées, et je penche à le croire, car, dans nos rapports, je vous ai jugé plutôt astucieux que profond… n’est-ce pas assez que de mettre son talon sur la gorge du premier ministre du roi catholique ?… Un pareil métier peut être productif. La raison dit que ce résultat a pu tenter la sauvage ambition d’un mécréant tel que vous… Dieu vivant ! vous commencez à réfléchir, n’est-il pas vrai, maragut ?… il ne vous semble plus si facile de tromper un des plus fins dialecticien des temps modernes ?… L’idée du san bonito vous vient, et vous sentez déjà sur vos épaules le sac de toile noire, tout blasonné de crapauds et de vipères… Ami Moghrab, il fera chaud sur le bûcher du prochain acte de foi !

Il aiguisait chacune de ses paroles et s’essayait à un ricanement sinistre.

Il avait compté sans doute sur une de ces interruptions subites qui font rebondir l’éloquence. Moghrab était immobile et silencieux devant lui ; Moghrab semblait garder à grand’peine et par déférence une attitude attentive ; Moghrab fixait sur lui son œil demi fermé dont l’éclair allait s’éteignant ; le visage de Moghrab peignait une souveraine et parfaite indifférence.

Le comte-duc était orateur en même temps qu’écrivain : double disposition aux orgueilleuses puérilités. Il se fâcha tout rouge, et, changeant de ton soudain :

– Coquin ! s’écria-t-il, j’ai idée que tu te moques de moi, depuis le premier jour où le diable t’a conduit dans ma maison ! Si tu ne me donnes pas la preuve, et cela séance tenante, que tu as été chez le roi, ou corporellement, pour employer ton jargon d’oracle, la preuve palpable, entends-tu ? sur ma part de paradis je te fais pendre !

– Seigneur, répondit l’Africain sans rien perdre de sa froideur, ce serait une cruelle injustice… Je vous ai fourni déjà des preuves suffisantes en vous rendant compte…

– Inventions et mensonges !… Tu as pu connaître ailleurs les calomnies empoisonnées dont on m’abreuve, parce que toute grandeur engendre la haine, comme toute lumière produit l’ombre… Tu m’as audacieusement outragé… tu m’as même menacé, moi, l’effroi des Cabinets européens ! Je n’attendrai pas l’auto-dafé… Tortueux serpent ! il convient de t’écraser pendant que tu as la tête hors du trou. La preuve ou la corde !

Moghrab mit paisiblement la main sous son bernuz, ce qui porta le comte-duc à se retrancher derrière sa table, à proximité du sifflet d’argent qui pouvait en un clin d’œil, appeler ses serviteurs.

Mais ce ne fut point une arme que Moghrab retira des plis de son bernuz. Sa main reparut tenant une feuille de vélin froissée et bouchonnée.

– Que monseigneur ne craigne rien de moi, dit-il, quand il me plaît de m’attaquer à quelqu’un je n’ai point recours au poignard… L’esprit est plus aigu que le poignard, il est plus fort ; il frappe au loin et traverse tous les obstacles…. Votre Excellence m’a demandé une preuve matérielle et palpable du travail cabalistique qui m’a mis un instant entre Hussein le Noir et Philippe d’Espagne… Votre Excellence croyait peut-être exiger l’impossible.

Votre Excellence a parlé durement… mais ma fierté est au-dessus de l’outrage et je n’ai point de rancune. Voici la preuve palpable, matérielle… J’aurais voulu de bon cœur en changer la nature ; et si j’ai longtemps hésité avant de la fournir, c’est que j’ai craint l’effet qu’elle peut produire en l’état de santé où je vois Votre Excellence.

Tout ceci fut prononcé avec poids et lenteur. Moghrab tendait le papier. Le comte-duc le prit d’un geste qui peignait ses défiances.

Il le déplia sans perdre de vue Moghrab, qui avait de nouveau croisé ses bras sur sa poitrine.

Aussitôt que son regard tomba sur l’écriture, la pâleur gagna jusqu’à ses lèvres, qui se contractèrent et devinrent livides ; en même temps une ligne de sang borda sa paupière.

Un cri s’étouffa dans sa gorge. Il étranglait.

Il fut obligé de se retenir à son pupitre pour ne point tomber à la renverse.

– Philippe ! râla-t-il enfin comme un homme qui se meurt ; c’est Philippe, c’est le roi qui a écrit cela !… L’ordre de m’arrêter, moi, son meilleur ami !… l’ordre de m’arrêter, moi, le comte-duc, son compagnon de vingt ans !… moi qui l’ai fait grand !… moi qui lui ai dressé des statues ! Voici un cruel exemple de l’ingratitude des souverains !…

Ses deux bras s’affaissèrent le long de son corps, pendant qu’il poursuivait d’une voix dolente et affaiblie :

– Sommes-nous en Turquie ? Est-ce le Bosphore dont je vois briller les eaux au pied des remparts ?

Va-t-on me coudre dans un sac et me jeter à la mer ? Maragut ! mon pauvre Maragut ! voilà donc le prix des services immenses et innombrables que j’ai rendus à l’Etat !… Philippe ne veut plus de moi ! Philippe me livre aux mains d’un brutal soldat ! Philippe m’abandonne, me condamne, m’écrase, sans même m’appeler ou m’entendre ! C’en est fait, il ne me reste plus qu’à mourir !

Le découragement profond, la chute complète, étaient plus encore dans les inflexions brisées de sa voix que dans la signification désolante de ses paroles. Cet homme était frappé. L’apoplexie menaçante pesait sur son cerveau comme un mauvais sort ; son œil morne et voilé se clouait au sol ; sa tête pendait sur sa poitrine, sa tête qu’il portait si haut d’ordinaire.

Il faisait pitié, presque dégoût.

Moghrab fronça le sourcil et pensa :

– Je n’ai pas mesuré mon coup… Ce misérable va mourir au moment où j’ai besoin de lui !

Le comte-duc fit effort pour reprendre le souffle qui lui échappait. Moghrab lui saisit les deux mains et le domina d’un regard si robuste, que vous eussiez vu en quelque sorte le rayon de sa volonté qui allait du vivant au mort.

Le comte-duc exhala un son entrecoupé. Sa tête se renversa en arrière. Deux gouttelettes de sang rougirent le bord de ses narines pâles.

– Vous êtes sauvé, monseigneur ! dit Moghrab avec autorité.

Le comte-duc roulait encore ses prunelles hagardes, mais les couleurs de la vie revenaient à sa lèvre. Il tourna une œillade amoureuse vers son manuscrit.

– Je n’aurais pas voulu rendre l’âme, murmura-t-il, avant d’avoir mis la dernière main à ce travail, qui vengera ma mémoire et me fera grand dans la postérité.

Moghrab lui toucha l’épaule du doigt.

– Bien ! bien ! fit le ministre avec un sourire équivoque, toi, tu es le tentateur… tu veux que je combatte, n’est-ce pas ?

– Pour vaincre, prononça l’Africain d’un ton assuré.

– L’intelligence me revient, maragut, car je commence à te craindre… je ne t’ai pas deviné encore… Qui es-tu ? Que veux-tu ?

– Je suis votre salut, repartit Moghrab.

Puis, souriant à son tour, il ajouta plus bas :

– Et je veux un salaire.

– Fixe-le, ton salaire.

– Pas présentement, seigneur, nous avons autre chose à faire. Rassemblez toutes vos forces, croyez moi. Vous en avez besoin aujourd’hui, car vous n’êtes pas au bout de vos étonnements, et vous n’avez pas reçu votre plus cruelle blessure… Etes-vous en état de m’entendre ?

– Oui, parle.

– Excellence, ce que je vais vous dire vous apprendra quel auxiliaire vous avez en moi. N’ayez crainte tant que vous aurez Moghrab à vos côtés… Je vous ai servi ce matin du bras autant que de l’esprit… et ce parchemin, revêtu du seing royal, a été reconquis à la pointe du poignard.

– Encore une merveilleuse histoire !

– La plus merveilleuse de toutes… L’esprit avait fait son office. La seconde vue avait percé les murailles de l’Alcazar et pénétré dans la chambre du roi. J’avais distingué les traits de Hussein le Noir sous son voile blanc, et je m’étais demandé si c’était bien là un fils de l’Orient… Ne m’interrompez plus, seigneur… j’avais entendu les paroles échangées entre lui et le roi Philippe… J’avais vu ce dernier écrire et signer l’ordre de sa main, déjà paralysée par le sommeil, puis encore fermer les yeux et s’endormir…

Hussein le Noir, laissant le roi endormi, s’empara de l’ordre et le cacha dans son sein. Quel usage en voulait-il faire ? Tant que vous êtes debout et libre, je ne redoute rien ; mais une fois fermées sur vous, les portes d’une forteresse ?… Seigneur, mon attention redoublait.

Je vis le traître se glisser hors de l’appartement du roi et prendre le corridor qui conduit au quartier des gardes… Je sortis aussitôt de cette chambre et je me précipitai à sa rencontre. Je l’atteignis au moment où il s’engageait dans la galerie du Soleil, je le surpris, je le terrassai, et, le poignard sur la gorge, je lui ordonnai de me livrer cet écrit… Il entr’ouvrit son bernuz pour obéir, et ce fut alors que je vis sur sa poitrine la preuve qu’il n’appartient pas à la religion du prophète. Une chaîne d’or pendait à son cou, sous ses vêtements ; à la chaîne était attaché un reliquaire d’or surmonté d’une croix et montrant au travers de son bouton de cristal une mèche de cheveux blonds, dont la tresse formait ce nom : Isabel.

– Isabel ! répéta le comte-duc en tressaillant.

– De l’autre côté du reliquaire, poursuivit Moghrab, le boîtier en métal plein portait accolés les écussons de Haro et d’Aguilar avec les deux devises jumelles : Sola solem et Haro hero ero…

– Don Louis ! murmura encore le comte-duc.

Cette fois, ce n’était pas un coup de massue. C’était une surprise irritante et pénétrante, une piqûre aiguë qui traversait le cœur de part en part.

– Don Louis de Haro ! répéta le comte-duc.

Puis il ajouta :

– A la bonne heure, Dieu vivant ! S’il faut combattre, nous combattrons ! Nous savons maintenant où sont nos ennemis !

Moghrab fit un signe de tête gravement approbatif.

Comme le favori ouvrait la bouche pour lui adresser d’autres questions, il se fit un grand bruit de pas dans les corridors voisins et des cris de femme éclatèrent.

En même temps, des coups redoublés frappés contre la porte retentirent.

– J’avais ordonné que nul ne vînt nous troubler, commença le favori dont le sourcil impérieux se fronçait déjà.

– Qui peut commander aux événements ? interrompit Moghrab de son accent flegmatique.

Parmi les cris, on distinguait des gémissements déchirants.

– Dona Julia ! murmura le comte-duc étonné, c’est la voix de la duchesse, ma femme !

– Ma fille ! sanglotait cette voix gémissante, mon Inez chérie ! mon unique bonheur ! ma fille ! qu’on me rende ma fille !

Le favori appuya sa main contre son cœur et se dirigea vers la porte d’un pas mal assuré.

– Du courage ! dit Moghrab ; il faut combattre ou mourir !

Aussitôt que le verrou eut été tiré à l’intérieur, la porte s’ouvrit avec une grande violence.

Une femme échevelée se précipita dans la chambre et tomba sans force dans un fauteuil en murmurant :

– Inez !… ma fille !… enlevée ! perdue !

Un flot de servantes et de valets venaient après elle.

Moghrab avait rabattu sur son visage le capuchon de son bernuz. La duchesse tourna son regard vers lui, et se levant d’un brusque mouvement, elle vint lui saisir le bras :

– Puisque celui-ci est sorcier, s’écria-t-elle, qu’il dise où est ma fille !

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