‹ La Maison de PilateChapitre 5 sur 30 · Chapitre 5 LE MENAGE DU COMTE-DUC

Chapitre 5 LE MENAGE DU COMTE-DUC

La duchesse dona Julia de Zuniga était une femme jeune encore qui conservait des restes de beauté. Elle vivait solitaire, et livrée à la plus austère dévotion, depuis l’époque, féconde en remords, mais pleine de radieux souvenirs, où l’éblouissant Buckingham avait traversé l’horizon espagnol comme un météore incendiaire, portant avec lui toutes les séductions et toutes les folies d’amour. La duchesse était, en ce temps-là, jeune et belle, et sa réputation inattaquée restait au-dessus du soupçon ; mais elle aimait Buckingham, et ce sentiment qu’elle renfermait dans son cœur n’en devait pas moins être expié par toute une vie de pénitence.

Dans sa retraite presque claustrale, dona Julia n’avait qu’une consolation et qu’un bonheur, Inez, sa fille unique, cher ange au sourire pieux et doux. Quand la pauvre mère contemplait autrefois Inez endormie dans son berceau, elle croyait à la miséricorde de Dieu. Maintenant que la jeunesse épanouie avait tenu toutes les promesses de l’enfance, l’heureuse mère se complaisait dans l’adoration de son trésor. Elle se sentait pardonnée, et son amour s’augmentait de toute sa reconnaissance.

Le comte-duc, dur et froid dans son intérieur, assombrissait à plaisir son masque sévère pour compléter son déguisement d’homme d’Etat. Ses contemporains, qui l’ont accusé sans mesure, n’ont pas dit assez toutes les puérilités de ce caractère.

C’était un comédien. Il eut, à de rares intervalles, quelques beaux moments sur le théâtre où il jouait son rôle ingrat et stérile ; mais, en général, ses vertus comme ses vices étaient au dessous de ce rôle et de ce théâtre. Vindicatif à l’excès, il manqua d’ampleur même dans ses vengeances, et tout, jusqu’à ses fautes, porta la physionomie du pédant espagnol, petit, jaloux, fanfaron, et d’un jaune de bile sous ses cheveux plats.

Il n’avait pas ignoré les sentiments de sa femme, puisque l’histoire met à sa charge deux guet-apens dirigés contre son rival ; néanmoins, il gardait vis-à-vis du monde les dehors d’un époux satisfait.

Ses rancunes conjugales ne se traduisaient guère que par la méchante mine qu’il montrait, en toute occasion, à don Balthazar de Zuniga y Alcoy, président de l’audience de Séville, son beau-père. La cour ignorait ses brutalités domestiques : la cour aurait volontiers raillé sa prétendue mansuétude.

Dona Julia seule savait de quelle froide et implacable revanche le comte-duc était capable. Il est, dit-on, dans l’existence de tout favori, des heures amères où l’humiliation rentrée a besoin de se faire jour au-dehors. Il faut que ces illustres valets passent leur sourde rage sur le dos de quelqu’un. La duchesse avait accepté cette rude expiation ; elle était la victime volontaire et soumise, offerte aux exaspérations ministérielles de son époux. Quand le roi égratignait son favori, la duchesse avait, par ricochet, double coup de griffe ; mais Inez restait au-devant d’elle comme une égide.

Le comte-duc se respectait lui-même et respectait sa femme en présence d’Inez. Il avait peur de se rendre odieux à cette enfant qui adorait sa mère.

Autant qu’il était susceptible d’aimer, et ce n’est pas beaucoup dire, il aimait Inez.

Jusqu’au commencement de l’hiver précédent, Inez avait été en quelque sorte cloîtrée dans le domicile paternel, selon la rigueur de l’éducation espagnole. Un voile épais la défendait contre les regards, quand elle sortait pour accomplir ses devoirs de dévotion, et c’est à peine si la porte de sa retraite s’ouvrait de temps en temps à quelques compagnes choisies.

Mais au mois de janvier de cette année, le roi, ayant donné une grande fête à son palais de Valladolid, demanda au comte-duc si sa fille était boiteuse ou bossue, c’était la formule. Inez fut présentée le lendemain.

Inez était une charmante jeune fille dont la vive nature avait résisté aux tristesses du logis ministériel. Elle souriait dans cette lourde atmosphère d’ennui et de fausse austérité ; elle était restée joyeuse envers et contre tous. Dans cet intérieur en deuil, sa présence était comme un rayon de soleil. Au début, la Cour fut pour elle un enchantement. Comme elle n’avait connu que la solitude, tous ces éblouissements du monde la plongèrent dans une sorte d’ivresse. On l’admirait, candide et naïve au milieu de cette foule blasée ; on la respectait, le roi la distinguait ; la reine elle-même, qui détestait son père, lui souriait.

Puis, tout à coup, elle devint rêveuse. Les belles couleurs de ses joues pâlirent : ses beaux yeux noirs perdirent leur clairs rayons.

Sa mère inquiète l’interrogea ; elle pleura, mais elle resta muette.

Toutes les mères savent traduire ces larmes d’enfant. Inez aimait. Qui aimait-elle ? Pendant des mois, toutes les pensées de la duchesse avaient été dirigées vers ce but : deviner le nom de l’homme que sa fille aimait. L’automne venu, elle n’était pas plus avancée qu’aux premiers jours du printemps. Nul indice ne s’était montré à elle ; le mot de l’énigme lui échappait obstinément.

Elle crut s’être trompée. Cet espoir se changea presque en certitude, lors du voyage du roi en Andalousie. Le roi, en effet, parla de marier Inez avec un des jeunes seigneurs suivant la Cour. Devant cette annonce, Inez resta indifférente et froide.

La duègne qui veillait sur elle l’avait vue naître. C’était comme sa seconde mère. La duchesse et dame Laurence, c’était le nom de la duègne, causaient bien souvent d’Inez. La veille du jour où nous sommes, dame Laurence avait dit : « Si le cœur a été malade un instant, le cœur est guéri. Ce n’était qu’un caprice d’enfant. Ce voyage d’Andalousie a fait diversion ; nous redevenons gaie et ce matin, nous avons chanté des chansons d’autrefois… »

Dame Laurence avait dit cela à midi, après la grand’messe. A la sortie des vêpres de la cathédrale, un cavalier donna l’eau bénite à Inez et prononça un mot que dame Laurence ne put entendre. Au mouvement des lèvres du cavalier, elle avait cru deviner pourtant que ce mot pouvait bien être : « Demain… »

Mais quelle apparence ! Inez, d’ailleurs, resta impassible sous son voile et le cavalier s’éloigna sans ajouter ni une parole, ni un signe.

Dans le sombre demi-jour du péristyle intérieur de la cathédrale, dame Laurence n’avait pu reconnaître ce cavalier, qui avait son manteau relevé jusqu’à la lèvre.

Le soir, Inez assista au cercle de la reine, qui l’avait prise en affection. Vers minuit, dame Laurence la coucha.

Il y avait longtemps qu’elle ne l’avait vue si caressante, si affectueuse.

Le mari de dame Laurence était garde du roi. Il leur arrivait parfois à tous deux de profiter des heures de la sieste pour se voir. Ce jour là, ce fut ainsi. Le garde du roi vint chercher sa femme à la méridienne, et celle-ci sortit après s’être assurée que la jeune fille dormait d’un profond sommeil.

Quand elle revint, Inez n’était plus dans son lit. Sur sa table de nuit il y avait un livre d’heures ouvert et la garde en satin blanc portait ces mots tracés au crayon d’une main tremblante :

« Ma mère, pardonne-moi… »

Dame Laurence chercha cependant ; on cherche toujours. Elle fouilla les appartements de la duchesse ; elle parcourut les jardins de l’Alcazar, et, convaincue enfin et certaine de son malheur, elle vint se jeter aux pieds de sa maîtresse.

La duchesse ne comprit pas tout de suite. Sa tête se perdit ; elle devint folle. Elle appela sa fille, comme on fait pour les petits enfants qui jouent à cache-cache, elle la supplia de se montrer et de cesser ce jeu cruel.

Quiconque a entendu ces pauvres divagations de la mère abandonnée les garde en son souvenir comme une plaie qui ne veut point se fermer. C’est le cri déchirant par excellence, c’est le cœur éploré, c’est la détresse immense, communicative, contagieuse, que nul ne peut ouïr ou voir sans pleurer.

Dame Laurence fut chassée, car ces grandes angoisses sont impitoyables. Elle s’en alla sangloter sur la borne de la rue, et la duchesse, prenant un chemin que depuis longtemps elle ne connaissait plus, s’élança vers les appartements du comte-duc. Elle n’avait point de parti pris en entrant dans le cabinet du ministre. Peut-être espérait-elle encore y trouver sa fille.

Moghrab, cet homme de bronze, baissa les yeux sous l’ardent regard qu’elle lui jeta, mais il ne répondit point à son appel.

La beauté impassible de son visage garda son immobilité. Il s’inclina pourtant, et dans ce salut grave il y avait de la tristesse et du respect.

Le comte-duc, livide et les sourcils froncés, s’appuyait des deux poings à la tablette de son bureau. La respiration sifflait dans sa poitrine oppressée.

La duchesse passa sa main blême sur son front, comme pour rappeler sa pensée qui fuyait. Puis, par un brusque mouvement, tournant le dos à l’Africain, elle s’élança vers son mari qu’elle regarda en face :

– Ma fille ! s’écria-t-elle d’une voix sourde. Vous êtes puissant, vous êtes riche, vous avez des espions, des juges, des soldats… L’Espagne entière vous obéit… vous avez le droit de commander comme si vous étiez le roi… Guzman ! oh ! monseigneur ! pourquoi restez-vous inerte et muet devant ce grand malheur ?…

Relevez-vous, agissez, ordonnez ! Dites à tous ceux qui sont au-dessous de vous : « Cherchez ma fille ! trouvez ma fille ! » Promettez leur des récompenses. Y a-t-il un paiement au-dessus d’un pareil bien ? Je vendrai mes joyaux, s’il le faut, seigneur… je vendrais mon sang, vous le savez bien, si mon sang avait du prix… Jésus crucifié ! je crois que je vendrais mon âme.

Elle se tordit les mains. Sa voix se faisait plus rauque, et sa lèvre blanche avait une bordure rosée. L’effort qu’elle faisait pour parler déchirait ses poumons.

– Guzman !… Guzman !… reprit-elle ; mon cher seigneur !… vous l’aimiez… elle vous ressemble… Hier encore je me disais cela en la regardant sommeiller… Guzman ! notre fille ! si belle ! perdue ! Par le Dieu du ciel ! qu’avez-vous à ne pas répondre ?

La paupière du comte-duc battit et les rides de son front se creusèrent.

– Ecoutez ! fit dona Julia en avançant d’un pas vers lui ; aujourd’hui vous ne me faites pas peur ! Vous êtes un bon père, je suis certaine de cela !… y a-t-il de mauvais pères ?… c’est la douleur qui vous empêche de parler, n’est-ce pas ?… J’ai eu tort, j’aurais dû vous ménager… Le coup est trop violent… mais c’est que le temps presse. Guzman, poursuivit-elle d’une voix insinuante et douce ; elle est déjà bien loin peut-être, bien loin ! il faut courir !… Oh ! Vierge sainte ! pourquoi n’ai-je pas la force ?… les voleurs d’enfants ! les misérables qui marchent sur le cœur des mères !…

Elle s’interrompit. Tout son visage s’empourpra du même coup, tandis qu’une bordure de sang plus rouge venait à ses lèvres.

Un cri s’étrangla dans sa gorge. Elle continua, bégayant et râlant :

– Qu’ils meurent ! n’est-ce pas ? c’est trop peu de la mort pour une action si impie ! Notre fille ! un ange qui s’agenouillait hier sur les marches de l’autel ! Ne promettez rien, Guzman ! menacez, cela vaut mieux ! Plaignez-vous au roi ! La reine l’aimait… qui donc ne l’eût pas aimée ? Guzman ! Guzman ! Seigneur ! appelez ! commandez ! soyez terrible ! Dites-leur à tous : « Je veux ma fille ! si vous ne me rendez pas ma fille, l’échafaud, le bûcher !… » Oh ! inventez un supplice qui les glace de frayeur ! dites-leur… oui… dites-leur : « On vous prendra vos filles ! »

Elle se laissa choir à deux genoux. Tout son corps s’agitait aux bonds convulsifs de son cœur.

Les yeux hagards et fous roulaient dans leurs orbites agrandis. Moghrab détournait d’elle sa vue. Pendant qu’on ne le regardait point, il appuya ses deux mains sur sa poitrine.

– Leurs filles ! répéta-t-elle à bout de forces ; non… non… Laissez les filles à leurs mères… ce qu’on souffre, oh ! ce qu’on peut souffrir !…

Elle se courba. Son front toucha le sol, tandis que ses cheveux dénoués s’éparpillaient sur leurs dalles.

Il n’y avait que deux témoins à cette scène : le comte-duc et l’Africain.

Le comte-duc s’était redressé au moment où sa femme prosternée avait mis son front dans la poussière.

L’Africain seul éprouvait le contre-coup de cette poignante et indicible douleur.

Le comte-duc ne tremblait plus sur ses jambes. Il avait croisé ses bras sur sa poitrine.

Il contemplait d’un œil froid et méchant l’agonie de sa femme.

Si nous avions pour la haine, cette infirmité principale de la race d’Adam, un instrument métrique gradué comme les pèse-liqueurs, on pourrait se convaincre que la plus dense de toutes les haines, la plus riche en fiel, la plus venimeuse, la plus vivace, la plus inexplicable, c’est la haine de ménage.

« Entre voisins… » dit le proverbe. Multipliez le proverbe, prenez-en le carré, prenez-en le cube, et vous aurez la haine entre époux.

– Relevez-vous, madame, prononça le comte-duc à demi-voix et d’un ton très froid.

Comme elle restait affaissée sur elle-même, il ajouta :

– J’ai quelque chose à vous dire.

En un instant la duchesse fut sur pied.

Ses yeux s’agrandirent et brillèrent. Ses narines gonflées mirent de l’air en ses poumons. Pour ce seul mot, l’espoir emplit tout son être et sortit par tous ses pores.

Elle fit un pas vers le duc qui semblait l’attendre et l’encourager. Parfois, ces catastrophes amènent la réconciliation. Certes, dona Julia n’y songeait point, car dans sa pensée, il n’y avait place que pour sa fille ; mais nous pouvons affirmer qu’il n’eût fallu qu’un mot, qu’un signe pour la précipiter aux genoux ou dans les bras de son mari.

– Approchez encore, dit-il.

Cette voix qui voulait être douce lui fit mal, mais elle avança d’un pas pour obéir.

– Plus près ! ordonna le comte-duc ; avez-vous peur de moi, madame ?

Elle avança d’un pas encore. Le comte-duc put lui saisir la main. La pression de ses doigts fut si brutale qu’elle poussa un cri d’angoisse. Et cependant ce grave et austère visage d’homme d’Etat n’avait rien perdu de son calme.

Il attira la duchesse tout contre lui. Sa bouche toucha presque son oreille. Il dit :

– L’exemple des mères tue les enfants, madame !

Elle regarda tout effarée, car ce mot lui fouillait l’âme comme un poignard qu’on retourne dans la plaie.

– Dieu punit l’enfant dans le crime de la mère.

Puis il lâcha sa main. Elle tomba foudroyée.

Moghrab s’élança pour la soutenir. Le favori l’arrêta d’un geste.

– Nous avons des gens, dit il ; c’est affaire à eux.

La sonnette, agitée, retentit. Des valets se montrèrent à la porte.

– Madame la duchesse a succombé à son émotion, prononça le comte-duc d’un accent hypocrite ; prévenez son médecin, et qu’on l’emporte avec précaution dans son appartement.

Dona Julia était comme morte. Quand on l’eut enlevée, Moghrab dit :

– Nous autres, infidèles, nous avons plus de pitié, nous étranglons nos femmes.

– Je ne te comprends pas, maragut, répliqua le ministre, qui essayait de garder son apparence glacée.

– Je ne blâme pas Votre Grâce, ajouta Moghrab ; elle avait droit à la vengeance.

Le comte-duc s’efforça de sourire et dit seulement :

– J’oublie toujours qu’il n’y a rien de caché pour toi, sorcier !

Il s’assit et reprit au bout de quelques secondes :

– Maragut, si tu me retrouves ma fille… et qu’elle soit digne encore de moi, je te fais plus riche que le roi !…

– Digne de vous ! répéta l’Africain d’un ton équivoque.

Il s’interrompit, refoulant en lui-même la parole qui pendait à sa lèvre.

– Excellence, reprit-il, vous m’avez donné assez d’or… je veux désormais être payé autrement.

– Comment veux-tu être payé, maragut ?

– La vengeance, monseigneur.

– Et de qui veux-tu te venger ? T’a-t-on pris ta femme ou ta fille ?

– L’une et l’autre, monseigneur… Regardez en vous-même, mesurez la soif que vous aviez du sang de Buckingham.

– Tais-toi ! fit le comte-duc, tais-toi…

– Et mesurez la fièvre qui dévore le cœur de Moncade, poursuivit l’Africain.

Le comte-duc répétait :

– Tais-toi !… tais-toi !…

Mais Moghrab continuait :

– Additionnez l’une avec l’autre : cela vous donnera ma passion. J’ai votre haine et plus que votre haine, car ma fille vit et son séducteur l’abandonne.

– Pourquoi ne m’as-tu pas dit cela plus tôt ? demanda le comte-duc avec défiance.

– Parce que Votre Grâce n’avait pas encore assez besoin de moi.

– Et maintenant ?

– Maintenant, l’heure est venue de conclure et de signer le pacte. Vous êtes attaqué de tous côtés à la fois. Votre puissance chancelle et le malheur vient d’entrer dans votre maison. Pour que vous marchiez, vous, ministre du roi d’Espagne, dans la voie du pauvre Moghrab, il ne vous manque plus que la confiance, et la confiance je vais vous la donner d’un mot. Excellence, nos rancunes sont sœurs : l’homme dont ma femme mourante prononçait le nom dans son dernier soupir, c’est l’homme qui a obtenu du roi ce matin l’ordre de vous arrêter.

– Hussein le Noir ! murmura le comte-duc.

– Don Louis de Haro, comte de Buniol ! prononça gravement l’Africain.

– Etrange destinée ! prononça tout haut le ministre.

– On ne s’étonne de rien, monseigneur, quand on a élevé son esprit jusqu’à cette grande loi de la fatalité qui régit les mondes. « C’était écrit », disons-nous, dans le calme de notre sagesse orientale. Vous vous révoltez, il est vrai, contre cette loi, mais elle pèse sur vous comme sur nous ; elle vous écrase et vous la subissez en frémissant. Nos haines sont sœurs, je le répète. L’homme qui vient d’enlever votre fille, c’est l’homme qui m’a pris la dernière joie de mon âme, le sourire de mes vieux ans, Aïdda la belle !

– Moncade, n’est-ce pas ?

– Et je ne lui avais rien fait, moi, Excellence, je n’avais pas traîtreusement attiré une fille de son nom dans le piège…

– Maragut !… s’écria le comte-duc rougissant de courroux.

L’Africain fixa sur lui son regard clair, métallique, pourrions-nous dire, comme le reflet d’une lame bien fourbie.

– Il n’est pas besoin que je vous estime. Nos étoiles jumelles unissent nos actions et marient nos efforts. Voilà le point unique. La première question est de savoir si vous voulez ravoir votre fille et rester ministre de la monarchie espagnole.

– Je t’écoute, dit le favori au lieu de répondre, pose tes conditions.

– Seconde question : Quel est à votre sens le plus pressé ? Doit-on s’occuper d’abord de votre fille ou de votre puissance ?

– Pour agir, il faut pouvoir, répliqua le favori.

– C’est juste, nous vaincrons, Seigneur, si vous êtes résolu. Pour que vous gardiez votre portefeuille, il faut une révolution.

– Qui la fera ?

– Vous-même.

– Soit… je me sens de force à l’arrêter quand il faudra.

– Ceci vous regarde… je ne vous donne que les moyens de ressaisir votre faveur.

– Mais pour une révolution, reprit le comte-duc, il ne s’agit pas seulement de la vouloir.

– Quand une mine est creusée et chargée, repartit Moghrab, il s’agit seulement de mettre l’étincelle en communication avec la traînée de poudre.

– La mine est-elle creusée ?

– Et chargée, oui.

– Avons-nous le tison ?

Moghrab prit sur le bureau un cahier de papier blanc, et le plaça devant le comte-duc.

– Ceci peut devenir une torche, s’il plaît à Votre Grâce de l’allumer.

Le comte-duc trempa de lui-même sa plume dans l’encre.

– Ah ! ah !… fit-il un peu pâle et les lèvres convulsivement contractées ; Philippe signe des ordres d’arrestation avant de faire la sieste. J’aurai ma revanche, par le Dieu vivant ! ou je mettrai le feu aux quatre coins de l’Espagne.

– Je t’attends, maragut, dit le ministre.

Moghrab s’était placé derrière son fauteuil.

– Que Votre Excellence daigne écrire d’abord un avis qui sera affiché dans Séville et qui apprenne aux habitants de la cité très loyale et très héroïque que la course de taureaux annoncée n’aura point lieu.

La plume du comte courut sur le papier.

– Voici le motif, Monseigneur : Cuchillo, le toréador, ne pourra tenir l’épée, puisque vous allez le faire arrêter de par le roi.

– Bien trouvé, maragut… Ce Cuchillo est adoré dans Séville. Après ?

– Ordre d’opérer une descente dans les domiciles du Français Mansart, dit baron de Givonne, agent du cardinal, et du sir Edward Mac Cartney, homme de confiance de Buckingham.

– Pourquoi ne pas les arrêter ?

– Ils ne pourraient plus agir. Si l’ordre du roi qui vous concerne avait été exécuté ce matin, nous ne serions pas à si belle fête. Loin de les désarmer, je leur donne le signal.

– Tu es un homme d’or, maragut ! Après ?

– Ordre aux saltarines, chanteuses ambulantes et comédiens de toutes sortes de s’éloigner immédiatement de Séville, vu la gravite des circonstances ; ordre de fermer le théâtre et de démolir les baraques foraines de Triana.

Le comte-duc quitta la plume pour se frotter les mains.

– Après, maragut, après ?

– Ordre de placarder sur les portes closes de tous les lieux de plaisir, cette formule : Clos par la volonté du roi.

– A merveille ! tu aurais fait un ministre !

– Ordre au capitaine Guttierez de se rendre à l’Eldorado avec sa compagnie, et d’expulser de leurs masures tous les gueux et gens sans aveu qui habitent ce quartier, sans avoir égard à leurs réclamations ou plaintes, et ce, par la force, s’il est besoin.

– Bravo, maragut !

– Défense aux confréries de Séville de porter leurs bannières, dimanche prochain ; défense de réunir leurs conseils de famille ; défense d’attacher à leurs habits aucun ruban ni insigne ; ordre de déposer leurs hallebardes à la concierge du Saint-Office.

– Tu veux donc qu’il y ait demain quarante mille furieux sur le pavé, Moghrab ?

– Ce soir, Excellence, car demain il serait trop tard : vous seriez arrêté cette nuit.

Le comte-duc signa le dernier écrit d’un air sombre.

– Et maintenant, ma fille ? dit-il.

– Que votre Excellence daigne me céder un instant sa place, repartit Moghrab.

Il s’assit dans le fauteuil du ministre, prenait la plume que celui-ci venait de quitter, il traça rapidement ces quelques mots :

« Aïdda, fille de Moghrab !

« Au nom de Dieu qui est Dieu, de Mahomet son prophète, viens au palais de l’Alcazar et obéis au comte-duc, comme s’il était moi, ton père. »

Il scella ces deux lignes du pommeau de son poignard et se leva.

– Si tout ceci allait tourner contre nous !… murmura le favori.

– L’homme sage est toujours prêt, répondit Moghrab, qui rabattit son bernuz sur son visage pour sortir. Il est trois heures, Philippe vient de s’éveiller ; mon esprit voit Hussein le Noir à ses côtés. Veux-tu t’abstenir et attendre ?

Le comte-duc hésita, puis un orgueilleux sourire vint à ses lèvres, et il dit en donnant à Moghrab les cinq enveloppes cachetées :

– Le sort en est jeté ! Philippe l’a voulu !… Si le torrent déborde, d’ailleurs, je saurai bien le faire rentrer dans son lit.

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