‹ La Maison de PilateChapitre 6 sur 30 · Chapitre 6 AVENTURES DE BOBAZON

Chapitre 6 AVENTURES DE BOBAZON

La véritable journée commençait pour les travailleurs de Séville. Il était quatre heures du soir. Le soleil oblique se cachait derrière les maisons ; les rues s’emplissaient pour la seconde fois, et cette autre matinée avait les mêmes cris, la même agitation que la première.

Partout où la voix assez large permettait aux chars de stationner, quelque noir campagnard velu, trapu, chaussé de spadrilles et portant aux oreilles, soit des piécettes d’argent, soit des instruments de la Passion de Notre-Seigneur, montait sur les brancards de sa charrette et hurlait le bon marché de ses melons.

– Pour un ochava le bouquet d’oignons !

L’oignon, la gloire des Espagnes ! Chose étrange, les poètes ont parlé de tout ce qui parfume ce paradis et ils n’ont pas mentionné l’oignon.

L’Egypte adorait le filet de bœuf sous le nom d’Apis ; l’Espagne n’a point changé le nom de l’oignon, son Dieu. En France, nous avons voué un culte aux fleurs : nos jardiniers en sont à la millième transfiguration de la rose ; l’heureuse Ibérie, par un culte de dix siècles, a grossi l’oignon à la taille d’un cucurbite. Elle a des oignons géants, des ciboules colossales. Viva la cobolla !

– Oranges rouges à un cuarto la douzaine !… Deux cédrats pour un maravédis !

– Garbanzas de Alcala ! verdure ! coliflores de Medina-Sidonia ! Raisins, figues, grenades, alberges !

– Andalous, c’est moi qui viens de San Lucar, où tout est pour rien !

– Achetez, femmes ! confiance pour Pacheco, le fermier du riche homme de Chuzena !

– Au berrocal ! au berrocal ! abondance, fertilité ! meilleur et moins cher !

– Ciboule de Valverde ! Jeannette ! Echalote ! Ail du rôti !

– Amis, au détour de la rue, sous l’arcade, chez Juano Mareno, soupe à la poule, œufs au jambon, hâchis frais et poivrades à l’anis !

Qui donc mangeait toutes ces bonnes choses offertes à l’appétit des Sévillains ?

Les femmes passaient alertes et se portant sur leurs hanches rebondies, touchant d’un pied sûr et nerveux la pointe des pavés, souriant aux majos mal réveillés, et laissant aller de ci de là, en un balancement plein de coquetterie, les plis de leur robe courte qu’alourdissait le poids calculé des grains de plomb cousus dans la bordure.

C’est le terroir des hanches hardies et des jambes bien découplées. On voudrait des castagnettes pour régler le pas vigoureux des Andalouses.

Les hommes passaient aussi, indolents, tristes et maigres, drapés dans de vieux manteaux de théâtre. C’était comme une procession jaune et taciturne, parmi la gaieté marchande des villageois.

Les uns mâchaient à vide, les autres partageaient une figue en quatre et la suçaient délicatement sans attaquer la peau ; les autres, poussant plus loin encore la gourmandise, mordaient à belles dents la gousse trop odorante des fameuses ciboules de Valverde.

Au coin de cette muraille noire qui enclôt la prison de Saint-Loreau, à droite de la porte Royale, était autrefois une voûte sombre formée par trois arches de bois qui franchissaient comme un pont la petite rue de la Trinité, laquelle allait se bifurquant après ce passage et, changeant de nom, s’enfonçait dans les bas quartiers.

La statue de Christophe Colomb, en terre cuite, était au devant de la voûte, sur un piédestal d’argile servant de banc à la population des alentours.

A droite du passage s’ouvrait la grande et belle rue de la Sierpe, rejoignant les riches parages du nord ; à gauche, c’était une grande maison de mauvais aspect qui s’adossait à l’enclos de la prison, et masquait à demi l’enclos de ce quartier, bas, sombre et célèbre par ses souillures de toute sorte, qui avait à choisir entre deux noms splendides : l’Eldorado et la Grandesse.

Parfois les noms raillent ainsi. Les Grecs appelaient leurs furies les bonnes déesses. Mais ici ce n’était pas raillerie.

La statue de Christophe Colomb rimait à ce nom, Eldorado, et une vaste ruine, qui prolongeait ses poudreuses solitudes jusqu’au faubourg de los Tumeros, gardait encore des traces de magnificence orientale.

C’était l’ancien palais d’été du fameux Simon Grandeza, juif converti, puis relaps, qui fut mis à mort avant la domination arabe, et dont les biens confisqués servirent, dit-on, à commencer la tour de la cathédrale, l’illustre Giralda, achevée par le calife Abo-Jusuf-Yakub et son architecte Al-Geber.

Il y avait aux pieds de la statue du navigateur gênois un paysan de la vallée du Guadalquivir, avec sa petite charrette chargée de melons. Il s’égosillait comme un beau diable à vanter sa marchandise. On allait, on venait d’un air effaré.

Les femmes, vêtues aussi sommairement que possible, bavardaient sur le pas des portes. Les hommes s’abordaient avec précaution, échangeant des paroles rapides après avoir regardé tout autour d’eux, pour voir sans doute si quelque oreille indiscrète n’était point aux écoutes.

Il y avait évidemment, dans ce quartier populaire, une émotion sourde et qui n’était pas encore bien caractérisée. C’était comme la terreur vague qui prend les animaux aux premiers nuages de poussière tourbillonnant et annonçant l’orage.

Les demi mots circulaient, prononcés avec cette emphase qui ne manque jamais au langage espagnol. On se plaignait, on parlait de menaçants décrets, de mesures tyranniques. Le mot fueros (privilèges) était dans toutes les bouches.

Aucune langue ne traduit bien ce mot qui a fait toutes les révolutions en Espagne.

Fuero veut dire proprement for, juridiction, loi ou droit. La monarchie espagnole consentait une charte fort compliquée, et qui changeait selon les provinces. Le mot charte seul peut faire comprendre le mot fueros.

De la rue de la Sierpe déboucha tout à coup un bon gros garçon, bas sur jambes et portant le costume des villageois de l’Estramadure. Il allait sans se presser, le nez au vent, et conduisant par la bride deux piètres chevaux qui semblaient sincèrement affamés.

Il avait sur l’estomac une besace de toile d’où sortaient de belles figues noires dont la peau déchirée laissait couler la pulpe liquoreuse et des raisins bleus aux grains allongés comme des olives. Il mangeait de tout son cœur tantôt une grappe, tantôt une figue, jetant le bois et la pelure à ses deux vilains chevaux.

Et il disait :

– Hein ! Micaja, crois-tu que les maîtres comme moi courent les rues, bête ingrate qui fait toujours mine de manquer de nourriture ?… Te faut-il encore cette figue, Pepino, bon apôtre, qui dévores depuis ce matin ?… Plus on leur donne, plus ils demandent, ces animaux hypocrites… Les passants jureraient qu’ils n’ont pas seulement déjeuné…

– Mon jeune seigneur, là-bas, vous plairait-il de m’acheter deux chevaux de pur sang bons à la selle comme au brancard, et pouvant même servir de haquenée à une noble senora ?…

– Vas-tu débarrasser la rue, coquin ! répondit un fils de contador qui suivait une maja au pied de gazelle.

Bobazon se rangea respectueusement. Il était de ceux qui admirent l’insolence.

– Estremo ! lui cria le marchand villageois, range tes deux haridelles qui empêchent qu’on vienne à mes melons !

Bobazon, cette fois, ne bougea point ; mais l’homme à la charrette ayant ramassé une pierre, Bobazon lui fit de la main un signe amical, disant :

– Ami, tu as raison, il faut que tout le monde vive… Combien tes melons ?

Il caressait de temps en temps la pochette de ses chausses où étaient les onces d’or de Moghrab. Quoiqu’elles vinssent d’un sorcier, ses onces d’or ne s’étaient pas changées en feuilles sèches.

Le paysan aux melons se hâta de laisser tomber sa pierre.

– Seigneur, dit-il en changeant de ton, et bien honteux de n’avoir point deviné un chaland dans cet étranger, j’avais vu tout de suite que vous étiez un cultivateur d’importance. Voulez-vous que j’envoie un concombre à ce fils de parvenu qui vient de vous rudoyer en passant.

Bobazon soupesait dans sa main une énorme pastèque verte, lisse et ventrue.

Il y avait là le dîner de trois Andalous.

– Un réal ce beau fruit, dit le marchand qui ôta son grand chapeau : il est digne d’un homme riche tel que vous.

– Mon frère, répliqua Bobazon, les plus riches se ruinent vite quand ils prodiguent leur avoir… Dis-moi, toi qui es du quartier, ne connaîtrais-tu pas mon cousin Matalon ?

– Que fait-il, votre cousin Matalon, seigneur ?

– Quelque chose de bon, car il est devenu un personnage d’importance, à ce qu’on dit… Mais je vois que tu n’en sais pas plus long que moi, l’homme… Ton melon vaut un cuarto, en ce moment où il en croît assez dans les mares pour paver les rues de Séville… Je t’offre un cuarto de ton melon.

– Grigou ! s’écria le villageois avec colère, juif déguisé ! valet de ferme ! un cuarto cette pastèque mûre comme les fruits du paradis !… Mange tes figues, goinfre ; tu dois les avoir volées !… Avale ton raisin, malfaiteur, et ne te moque pas d’un père de famille !

Bobazon, imperturbable, donna un maître soufflet à Micaja, qui mettait sa tête sur son épaule pour flairer de plus près les melons.

– L’ami, dit-il, si tu es père de famille, j’ajoute un cuarto de plus en faveur de tes petits enfants.

Cela faisait environ six centimes de notre monnaie. Malgré le nouveau monde conquis et les galions, il paraît que cette humble monnaie avait bien son prix en Espagne, car notre villageois cessa d’invectiver et tendit sa large main noire, en homme qui veut brusquer la conclusion d’un marché léonin.

Les quatre maravédis lui furent comptés loyalement et Bobazon plongea son couteau avec une volupté avide dans le ventre juteux de la pastèque.

Personne n’est parfait. Ce brave Bobazon, malgré son avarice, avait à l’excès la passion de la gourmandise.

Tout en ouvrant sa large bouche pour engloutir les tranches de son melon, dont il donnait fidèlement l’écorce rongée tantôt à Micaja, tantôt à Pepino, les heureux animaux ! Bobazon poursuivait son chemin. Il ne perdait point de vue le but commercial de sa promenade et apostrophait les bourgeois en leur proposant le meilleur marché qu’ils pussent faire en leur vie : l’achat de Micaja et de Pepino, deux bêtes sans pareilles, douées de tous les mérites, de toutes les vertus.

Le souvenir des événements de la matinée restait en lui comme une promesse. Bobazon avait un aimable caractère : oubliant tout ce qui pouvait avoir apparence de menace, il se rappelait avec plaisir les bons augures et les bonnes aubaines.

En somme, il avait eu grand’peur à l’abreuvoir de Cid-Abdallah. Ce sac révélateur qui s’était marqué d’une tache humide et rouge, ces hommes noirs rampant le long des murs, cette litière portée par des jeunes filles, et surtout ce fantôme représentant à s’y méprendre les traits et la tournure du pauvre don Ramire de Mendoze, son maître trépassé ; tout ceci avait bien son côté terrible.

Mais les choses avaient tourné au mieux. Toutes ces apparitions s’étaient dissipées comme un rêve, emportant avec elles les sacs, ce terrible embarras. Bobazon, après cette alerte, était resté en possession de ses chères pièces d’or, ainsi que des deux chevaux, qui étaient encore un capital.

Une fois ce capital réalisé, Bobazon, fort de l’expérience qu’il avait acquise et des talents divers que le ciel lui avait départis, comptait bien se créer dans Séville une position lucrative. Le choix seul l’embarrassait.

Comme il ne connaissait point la ville, il allait au hasard de son étoile. Le passage conduisant à la Grandesse était devant lui. Il s’y engagea après avoir jeté un coup d’œil indolent à la statue de l’inventeur du nouveau monde.

La voûte avait une trentaine de pas de long. Elle débouchait sur une rue noire et franchement malpropre, bordée de maisons mauresques en pitoyable état.

Bobazon, désespérant de rencontrer dans ce quartier indigent des acquéreurs pour sa cavalerie, allait tourner bride lorsqu’un bruit lointain de chant et de guitare lui vint par une ruelle latérale mille fois plus souillée que la rue. Avec ces sons joyeux, la brise apportait de violentes senteurs de cuisine.

Nous ne voulons point affirmer que les fumets de la cuisine espagnole au temps de Philippe IV fussent exactement ceux qui désolent les places publiques de nos villages les jours de foire, il est certain que tous ces parfums de victuailles sont cousins germains et offensent l’odorat au même titre. Bobazon s’arrêta pour écouter et surtout pour respirer à pleines narines les effluves savoureuses qui tout à coup sollicitaient son implacable appétit.

– Oh ! oh ! Micaja, fit-il, des figues, du raisin, du melon, c’est froid sur l’estomac d’un chrétien… Est-ce la fête ici, Pepino ? Ceux-là mangent du porc et des épices, aussi vrai que je tiens à mon salut plus qu’à ma vie !…

Dans son dédain pour ses frugales provisions, il partagea entre les deux chevaux une tranche qui gardait un bon quart de sa pulpe.

– Dressez donc la tête, bâtards de baudets ! s’écria-t-il après avoir fait cette générosité ; tendez le jarret, cambrez les reins, donnez-vous l’air de deux bêtes bien portantes et bien élevées… Saint patron ! si j’avais envie de me vendre, je me tiendrais mieux que cela ! Tourne à droite, Micaja ; si le ragoût ne coûte pas cher, nous mangerons un morceau pour nous égayer le cœur !

Micaja, obéissant, fourra sa tête basse dans la ruelle. A ce moment, Bobazon reçut un choc assez rude qui lui venait d’une jalousie soulevée à l’improviste, à l’angle de lu rue.

La jalousie avait ses attaches en lambeaux et ses tablettes vermoulues, mais elle était bonne encore pour casser la tête des passants, car notre Bobazon demeura tout étourdi du coup.

Pendant qu’il se tâtait, une jambe fine et bien modelée, qui avait pour vêtement un bas de chausses en soie rose ornée de plusieurs reprises, enjamba le balcon, et un cavalier sauta précipitamment dans la rue.

Un cavalier fort élégant, ma foi ! et qui portait sur sa figure tout le naïf orgueil d’un jeune homme en bonne fortune. Aussitôt que son pied eut touché la boue du sentier, il se retourna vers le balcon, et envoya des myriades de baisers à la beauté qui, sans doute, se cachait derrière la jalousie.

– Sauve-toi vite, Escaramujo, mon ange bien-aimé, dit une grosse voix enrouée au travers des tablettes ; Gabacho doit être ivre, selon sa coutume… Il t’assommerait !

Escaramujo lança un dernier baiser et voulut mettre à profit le conseil prudent de la dame mystérieuse, mais la ruelle était étroite. Micaja la bouchait en avant ; Bobazon et Pepino l’obstruaient en arrière. Le cas était malaisé.

Escaramujo, garçon d’esprit s’il en fut, sauta d’un temps sur le maigre dos de Micaja.

– Hue ! cria aussitôt Bobazon, oubliant ses contusions ; voilà une monture qui convient à un joli seigneur tel que vous !

Le joli seigneur était déjà à cinquante pas.

– Que fais-tu là, Brigida ? demanda une autre voix au balcon.

La première voix essaya, mais en vain, de se velouter et répondit :

– Je regarde cet homme qui passe avec son bidet.

La jalousie fut de nouveau soulevée ; Bobazon put voir à la fois et dans le même cadre la trop coupable Brigida et son triste époux Gabacho. Gabacho était ivre. Il portait le costume d’un bourgeois économe et manquant de coquetterie. Cela ne lui allait pas, et à beaucoup près, si bien que son harnois d’aveugle. Mais Brigida ! quelle sultane ! C’était une femme de quarante-cinq à cinquante ans, petite, barbue et large comme une tour. La chaleur excusait le négligé de Brigida, mais nulle condition atmosphérique n’aurait pu expliquer sa malpropreté.

Elle était noire, elle était grasse et luisante ; ses cheveux grisonnants tombaient en mèches brouillées comme des paquets de laine à matelas sur la masse informe de ses épaules, et les loques qui formaient sa toilette du matin semblaient avoir été traînées à plaisir dans la fange.

Comment Escaramujo, un des plus jolis sujets de la nouvelle école, égarait-il si étrangement ses jeunes amours ?

C’est l’éternelle aventure. Les couleurs de nos romans civilisés sont moins violentes, mais le fond est le même. Calypso séduit toujours Télémaque, surtout si le jeune héros n’a pas de Mentor.

D’ailleurs Brigida possédait une belle réputation dans diverses villes de l’Andalousie, où elle avait gagné une aisance à se faire peser en public. Une fois dans le plateau de la balance, cette femme pouvait défier trois reines. Elle enlevait deux poids de cent et un de cinquante.

Gabacho, jaloux comme un tigre, montra le poing à Bobazon, qui prit sa course autant pour fuir cette redoutable vision que pour rattraper l’acheteur présomptif de Micaja, car Bobazon avait rêvé un marché d’or.

Il rejoignit son jeune seigneur, aux chausses élégantes, mais rapiécées, vers le milieu de la ruelle, et lui tint aussitôt ce langage :

– La bête est bonne et sobre ; elle a une santé de fer ; je ne l’ai jamais vue malade. Elle va l’amble comme un amour. Du trot et du galop je ne parle pas : c’est un zéphir ! Ce sera six cents réaux seulement, en considération de l’honneur que j’aurai de contenter votre seigneurie. Et si votre seigneurie s’arrangeait de Pepino que voici, un animal bien avantageux, je ferais un bloc de mille pauvres réaux pour lui être agréable.

A mesure que Bobazon avançait dans sa harangue, son assurance, cependant, diminuait. Il voyait son jeune seigneur de plus près et mieux. La toilette de son jeune seigneur ne gagnait pas à être détaillée. Le haut-de-chausses était rapiécé comme le bas, et le pourpoint ne valait pas mieux que le haut-de-chausses. Le linge était à la hauteur du reste ; des pieds à la tête, vous n’auriez pas trouvé sur ce gentilhomme la valeur de dix réaux de plate.

Mais il payait de mine, du moins ? Chimère encore !

Il se laissa glisser en bas du cheval. Sa figure prit un instant une expression d’espiègle raillerie, puis toute sa personne se transforma. Ses yeux éveillés se baissèrent, la cambrure juvénile de ses reins disparut, il courba la tête et eut ce mouvement ignoble que par tous les pays on connaît sous le nom de tour des gueux.

– As-tu bien le cœur de railler, mauvais riche, en ce lieu qui est comme le sanctuaire de la faim, de la soif, de toutes les privations, de toutes les humiliations qu’entraîne après soi l’indigence ! chanta-t-il sur un mode désolé. Etranger, cela ne te portera pas bonheur. Répare ta faute, crois-moi, et fais l’aumône à un malheureux qui n’a pas mangé depuis trois jours !

Ce disant, Escaramujo tendit la main, Bobazon recula. C’était son habitude quand on lui demandait quelque chose.

– Le sanctuaire de la faim et de la soif ! répéta-t-il en aspirant la brise chargée de vapeurs culinaires.

– La caridad ! opulent étranger ! la caridad au nom de tous les saints !

– Je suis plus pauvre que vous, l’ami, commença Bobazon, qui prit d’instinct, à son tour, une pose humble et piteuse ; cependant, si vous voulez accepter une tranche de ce melon.

– Ah ! coquin de cousin ! s’écria Escaramujo, changeant de ton tout à coup ; je promets un bon pourboire à qui t’arrachera une plume ! Où as-tu volé ces deux rossinantes, et que viens-tu faire si loin de chez nous ?

Bobazon était resté bouche béante. Ses gros yeux s’écarquillaient à contempler le jeune seigneur transformé en mendiant.

– Pas possible ! grommela-t-il enfin. Le petit cousin Matalon ! Toi qui te vantais si bien dans tes lettres adressées au pays ! Est-ce comme cela que tu as fait fortune à Séville ?

Escaramujo se redressa de toute sa hauteur.

– Je suis plus gras que toi, cousin, et mieux nourri, dit-il. J’appartiens à la confrérie la plus renommée et la plus puissante de Séville, mise à part toutefois la très illustre et très vénérable congrégation du Saint-Office. Qu’entends-tu par faire fortune ? Amasser quelques milliers de réaux pour retourner au pays et acheter un coin de terre, s’y transplanter comme un chou, y végéter pendant vingt ou trente ans, loin de toutes les élégances et de toutes les splendeurs, puis y mourir un beau jour et grossir le nombre des obscurs défunts qui encombrent le cimetière de Guijo ? J’avoue que mon ambition ne va pas de ce côté. Il y a assez de rustiques balourds au bord du Rio-Mabon. J’aime mieux la ville, le bruit joyeux, la foule, la cour, les folles aventures, l’or qui roule à flots, comme s’il jaillissait d’une inépuisable source !

– Et tu as tout cela, toi, petit cousin Matalon ? interrompit Bobazon, qui passa sa langue sur ses lèvres.

– Je ne m’appelle plus Matalon. J’ai gagné un nom parmi mes confrères. Je suis le fameux Escaramujo, dont tu aurais entendu parler sans doute si tu étais un peu au fait des nouvelles du jour.

– Escaramujo ! répéta Bobazon ; c’est mignon ce nom-la !… Combien gagnes-tu par an dans la confrérie, petit cousin ?

– Compter n’est pas mon fait ; je mène grandement la vie. Mais un pince-maille comme toi mettrait en cave son pesant d’or.

Bobazon lui prit les deux mains, et, l’attirant à lui, le pressa paternellement sur son cœur.

– Petit cousin, dit-il, dès le temps où tu étais tout enfant, j’avais de l’affection pour toi. Je voudrais bien entrer dans ta confrérie.

– As tu de l’argent ?

– Pas beaucoup.

– Tant pis !

– Il faut donc être riche pour s’associer avec vous ?

– Il faut payer sa bienvenue.

– Si je donnais un de ces excellents chevaux ? murmura Bobazon.

Escaramujo haussa les épaules.

– Ah ça ! fit Bobazon, pour être si difficiles, quel métier faites-vous donc dans votre confrérie ?

– Quel métier ? répéta Escaramujo, qui jeta derrière son cou, avec grâce, le pan déchiqueté de son manteau. Peut-on appeler cela un métier ? Le mot art serait plus convenable. Mais laissons métier si tu veux, cousin, ou commerce, peu m’importe ! Nous vendons, en effet, beaucoup de choses qui ne coûtent pas cher et qui rapportent gros. Nous vendons nos cris et nos paroles.

– Etes-vous des avocats, petit cousin ?

– Nous vendons nos prières.

– Saint-Antoine ! serais-tu d’Eglise ?

– Nous vendons notre talent d’attendrir les cœurs et de faire couler de douces larmes.

– J’ai ouï parler de ces gens qui s’appellent des comédiens.

– Nous vendons du vermillon, de l’ocre, des guenilles et des béquilles.

– Te moques-tu de moi, cousin Matalon ?

– Cousin Bobazon, chapeau bas ! nous avons privilège du roi, quoi que puisse dire ou faire ce réprouvé de comte-duc ; notre cité s’appelle la Grandesse, et aussi l’Eldorado, parce que nous sommes riches. Chapeau bas ! cousin Bobazon ; tu as l’honneur de parler a un membre de la confrérie des gueux andalous !

Cette éloquente tirade, prononcée d’un ton emphatique et fier, ne produisit peut-être pas tout l’effet que le galant Escaramujo en avait attendu. Bobazon referma sa bouche béante, et tourna deux fois autour de son bras le licou de Micaja.

– Bon ! bon ! fit-il, voilà du temps de perdu, mon pays ! Puisque tu avais commencé par me demander l’aumône, tu pouvais bien me dire en deux mots : je suis mendiant. Il n’y a point de sot métier, selon la maxime du sage. Je souhaite pour toi que les bonnes gens de Séville pratiquent amplement la vertu de charité. Bonsoir, Matalon, bonsoir, mon pauvre petit cousin ! Tu m’as pris pour un autre !

Il tourna le dos en ajoutant :

– Hue ! Pepino, mon bijou ! Détalons, Micaja ! nous sommes dans un quartier où l’on n’achète ni chevaux ni ânes !

Mais il n’était plus temps de revenir sur ses pas. Un des meilleurs privilèges de la Grandesse, et celui-là certes n’avait pas été accordé par le roi, consistait à fouiller tous les barbares ou laïques qui s’égaraient dans l’intérieur de la capitale de la gueuserie. Depuis que Bobazon était dans la ruelle, il entendait de joyeux bruits et des clameurs de fête qui allaient toujours croissant.

Au moment où il prenait congé d’Escaramujo, le sourire de celui-ci se fit plus moqueur. Ses deux doigts arrondis touchèrent ses lèvres, et un coup de sifflet aigu retentit.

Bobazon s’arrêta tout pâle. Sur cette terre classique des bandits, on sait ce qu’un coup de sifflet veut dire. On était à Séville, il est vrai ; mais, depuis qu’il avait franchi la porte du Soleil en compagnie de l’infortuné don Ramire de Mendoze, Bobazon avait vu d’étranges choses. Il serra son gourdin entre ses doigts, d’un effort convulsif, et se prépara sérieusement à défendre ses onces d’or jusqu’à la dernière goutte de son sang.

Il put voir tout de suite qu’il aurait fort à faire, car une double clameur répondit au signal d’Escaramujo.

Une demi-douzaine de figures de mauvaise mine se montrèrent vers l’extrémité de la ruelle qui pénétrait au cœur même de la Grandesse, tandis que, dans la partie parcourue par nos deux compagnons, à la hauteur des époux Gabacho, une véritable cohue faisait irruption, chantant, dansant et cabriolant.

Il y avait dans cette troupe des enfants, des femmes et des hommes, à l’apparence martiale, qui portaient des piques. Au-dessus de leur tête, une bannière bariolée de mille couleurs flottait.

Ceux qui marchaient les premiers jouaient de la guitare à toute volée ; les autres arrivaient deux par deux, car la ruelle, trop étroite, ne permettait pas un plus large front de bataille. Les cinq ou six masures qui s’éparpillaient à droite et à gauche soulevèrent leurs jalousies, luxe qui ne manque à aucune habitation andalouse.

Des femmes moins robustes que Brigida, mais aussi mal peignées et dans le plus simple appareil, se penchèrent au dehors et agitèrent, qui leurs jupons, qui leurs coiffes, qui la toile de leurs matelas, tant l’enthousiasme était sincère.

– Au saint Esteban ! criait-on de toutes parts, au saint Esteban d’Antequerre, roi des Gueux, maître de la Grandesse, prince de l’Eldorado !

La bannière, qui portait d’un côté l’image du grand Gafedado (lépreux), les Charlemagne de la monarchie gueusante, tout entourée de flammes, présentait, de l’autre, le portrait d’un homme barbu couronné de feuillage, au-dessous duquel on lisait, brodé en or, le nom de saint Esteban.

Evidemment la procession se faisait en l’honneur de ce saint personnage.

– Matalon, mon cousin, dit Bobazon, prenant tout à coup un parti décisif, as-tu voulu jouer un méchant tour à l’homme qui t’a bercé sur ses genoux, là-bas dans notre chère Estramadure ?

– J’ai voulu faire ton bonheur, cousin, répliqua Escaramujo ; mais, du moment que tu refuses, je ne peux plus rien pour toi. Ici, nous n’avons ni parents, ni amis, ni frères, ni pères… c’est la grande famille qui nous tient lieu de tout cela… au saint Esteban ! au saint Esteban !

Ce fut le signal d’un hurlement unanime. La procession entourait déjà nos deux cousins d’Estramadure et faisait un tel tapage que le jeune Escaramujo, délicat et efféminé, se boucha les oreilles. Bobazon, au contraire, se mit du premier coup au diapason commun, il lança son chapeau en l’air et cria comme un sourd :

– Au saint Esteban ! mes dignes amis, au saint Esteban !

– Qui est ce rustre ? demandaient les nouveaux venus.

– Mes chers seigneurs, répondit Bobazon, tandis que le galant Escaramujo le contemplait tout ébahi, vous voyez en moi un candidat à la gueuserie. Je viens pour cet objet du fin fond de l’Estramadure ; et mon jeune cousin que voilà m’a promis qu’en considération de cette fête solennelle on me recevrait gratis, moi pauvre homme qui n’ai ni sou ni maille pour payer ma bienvenue. Voilà trois ans que j’amasse, maravédis à maravédis, une petite somme pour faire le voyage de Séville et me joindre à votre illustre association. Je voudrais avoir tous les trésors du monde pour vous les offrir.

Ayez égard au respect que je vous porte et à la sincère vocation qui m’a fait quitter mon pays, ma famille, tout ce que j’aimais, pour entrer, en si bas grade qu’on veuille me conférer, dans votre vénérable confrérie !

– Comment ! effronté compère ! commença Escaramujo.

Les autres disaient :

– Il parle bien, l’estremino !

Bobazon venait d’apercevoir dans la foule Gabacho, plus ivre que jamais, et sa forte compagne Brigida.

– Là-bas, dans nos montagnes, reprit-il, la gloire de votre confrérie a pénétré. Le grand Gafedado nous est connu, ainsi que le saint Esteban et bien d’autres. L’un de vous ne s’appelle-t-il point Gabacho, et n’a-t-il point uni son sort à une incomparable dame qui a nom Brigida ?

– Je te prends sous ma protection, étranger ! dit le faux aveugle.

– Puisque tu es le cousin de notre ami Escaramujo… commença en même temps la coupable Brigida.

– Si tu souffles mot, murmura Bobazon à l’oreille du séducteur qui faisait mine de protester, – je raconte comme tu sais bien sauter par les fenêtres.

Les guitares grincèrent, la bannière s’agita.

– Un mot encore, reprit Bobazon. Quelqu’un ici se connaît-il en chevaux ? Voilà deux bêtes fatiguées par un long voyage, n’est-ce pas ? Eh bien ! voyez comme elles se tiennent après cent lieues faites en trois traites par des chemins d’enfer ! C’est le pur sang des montagnes, aussi vrai qu’il fait jour à midi.

Je les amène des pays au-delà du Tage parce que l’intendant des écuries royales veut croiser les races d’Estramadure avec la race andalouse. Si j’avais su seulement mon chemin dans Séville, j’aurais trois cents douros d’argent dans mon escarcelle. C’est réglé ; l’intendant l’a promis.

Mes amis, mes nouveaux frères, je vais vous faire connaître dès cette première heure l’étendue de mon désintéressement : ne pouvant vous offrir en totalité cette somme qui est le pain de ma nombreuse famille, je veux cependant payer ma bienvenue parmi vous comme si j’étais le fils d’un roi.

L’affaire est d’or, je vous en préviens. Cotisez-vous, rassemblez mille réaux, prix que j’ai déboursé pour les deux bêtes, je vous les céderai de bon cœur.

– Oh ! oh ! fit-on avec défiance, mille réaux !

– Et demain, continua Bobazon, quand elles seront reposées, vous les conduirez à l’intendant, qui vous comptera trois cents douros ou six fois votre déboursé, je vous le jure sur l’espoir de mon salut éternel.

– Pour le coup, tu es un hardi coquin ! gronda Escaramujo.

– La paix, Matalon, ou gare au mari ! fit tout bas notre Bobazon.

Puis à l’oreille de Brigida :

– Un coup d’épaule, senora, pour le cousin du gentil Escaramujo !

– Saint Barnabé ! s’écria aussitôt l’énorme femme, manquerons-nous l’occasion ? Je me connais en bidets, moi qui allais de foire en foire.

Gabacho, mon homme, mets un douro, tu gagneras en proportion du bénéfice de la vente.

– Un douro ! fit l’aveugle avec dédain ; j’ai bu ce matin du vin qui coûte son pesant d’or. Je suis l’ami du duc. Quand mon gousset sera vide, ne sais-je pas le chemin de la maison de Pilate ?

Bobazon tendit son chapeau.

– Le seigneur Gabacho pour deux onces d’or, dit-il ; l’intendant des écuries lui en rendra douze. Gagnez de l’argent, mes amis, pendant que l’occasion y est. Six mille réaux pour mille ! Au chapeau ceux qui veulent participer à une bonne aubaine.

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