Chapitre 7 LA GRANDESSE
L’argent ne manquait pas dans cette foule déguenillée ; l’avidité abondait. Les réaux tombèrent comme une pluie dans le chapeau de l’heureux Bobazon.
– Oh ! que mon cœur est gai ! disait-il ; je procure du bénéfice à mes bons frères !
La procession cependant continuait de descendre la ruelle. La ruelle donnait sur un assez vaste champ, poudreux et coupé de fondrières où croupissaient trois ou quatre mares. Une ville entière de masures hétéroclites entourait ce forum de la gueuserie, où grouillait la grande famille des mendiants andalous.
L’entrée de la ruelle, qui débouchait sur la place, était fermée par une barrière de bois, en vertu du privilège royal de 1427, qui permettait à la confrérie de se clore et de poser des sentinelles armées à la porte de son quartier. De l’autre côté de la place, une rue plus large, mais tortueuse et d’aspect misérable, était également terminée par une barrière flanquée de deux petites tours en torchis, défendues par un fossé que traversait un pont-levis.
Il n’y avait point d’eau dans le fossé, où les broussailles formaient un précipice de verdure. Le pont-levis était fixé à la rive par des crampons de fer à demeure. Les deux tourelles s’en allaient en ruines, et les sentinelles n’avaient pas été placées en faction depuis cent ans ; mais le droit existait : nul rescrit nouveau n’avait rapporté le privilège royal.
On calculait que la cité des gueux proprement dite pouvait contenir de douze à quinze cents familles, mais nombre de ménages de mendiants logeaient au dehors, et c’était tout le quartier environnant qui portait le nom de Grandesse.
Le Pachers (pot-au-feu), comme on appelait cette place, était un quartier-général et un endroit officiel de réunion. Il n’était nullement défendu par les statuts aux membres de la confrérie d’habiter les autres portions de la ville.
Mais, sinon par devoir, du moins par convenance et habitude, tous les gueux de Séville venaient prendre là leurs récréations et leurs repas. Un hangar fort spacieux, qui portait aussi un nom culinaire, Gaspacho, occupait tout le côté méridional de la place et s’entourait littéralement de cuisines installées dans des trous à fleur de sol, auxquelles deux ou trois planches supportées par des pieux servaient de toit.
Le gaspacho, mets éminemment national, et tout aussi triomphant que la alla-podrida elle-même, est une sorte de salade composée d’oignons comme base, de vinaigre ou de vin, de lait caillé, de safran, de moutarde, de poivre, de sel et de bien d’autres choses.
Un aimable cavalier qui a mangé du gaspacho peut se passer de parfums pendant plusieurs semaines.
C’est du gaspacho que partaient ces bonnes odeurs de victuaille qui avaient enflé les narines gourmandes de notre Bobazon.
Au moment où la procession débouchait sur le Puchero, la place entière était splendidement pavoisée de lambeaux multicolores, de banderoles déguenillées et de bannières qui, toutes, rendaient honneur au saint Esteban. Tout le long du hangar et des principales demeures, on voyait des chandelles collées à la muraille et toutes prêtes pour l’illumination du soir.
Partout flottaient les bannières des différentes paroisses, car la gueuserie de Séville se divisait ainsi, selon les habitudes de chacun de ses membres, en groupes qui portaient le nom des chapelles ou des églises spécialement exploitées par eux. Les enfants et les femmes abondaient. Il y avait, ma foi ! de belles filles, drôlement accoutrées, et des chérubins souriants dans cette foule où dominait la laideur.
On dansait en plusieurs endroits de la place. Personne n’ignore qu’en Espagne la danse est un spectacle bien plus qu’un jeu. Les séguedilles, les zapateados, les manchegas et les jotas allaient leur train, suivant la nationalité des exécutants, qui tournaient, qui bondissaient, qui se posaient avec un zèle extrême.
La sombre passion brûlait dans tous ces regards. Hommes basanés, femmes barbues luttaient de gestes hardis et d’audacieuses postures.
Cela n’était pas beau, mais un civilisé eût été franchement étonné de ces ardeurs sauvages. La danse a ses férocités.
Sous le hangar enfin, presque toutes les tables étaient servies et bien entourées de convives qui causaient gravement et buvaient à la santé du roi des gueux.
C’était en effet la bienvenue du roi des gueux, saint Esteban. Ce dieu faisait ces loisirs à ses fidèles. Dès le matin, les préparatifs de la fête avaient mis tout en émoi dans la Grandesse. Les cabaretiers et les marchands de potage avaient placé au devant de leurs boutiques des écriteaux annonçant qu’on pouvait boire et manger gratis. Nul n’avait vu le roi depuis la veille au soir.
La maison qu’il habitait, un peu plus grande que les autres, et située à l’extrémité la plus occidentale du Puchero, restait close. Personne n’aurait su dire qui avait transmis ses ordres, car il ne paraissait point avoir d’affidés particuliers parmi les gueux, mais le fait existait : les largesses étaient faites, le vin coulait, l’huile frémissait dans la poêle, la viande fumait et pétillait sur le gril.
Bobazon, le nouveau frère, arriva jusqu’au Gaspacho, escorté par la procession reconnaissante et par de nombreux fainéants dont elle s’était grossie en chemin. Les deux chevaux étaient déjà au pouvoir des gueux, qui admiraient de bonne foi ces échantillons du pur sang de la montagne. En échange, Bobazon avait les mille réaux dans son gousset.
Escaramujo désormais contemplait son cousin avec un étonnement mêlé de respect. Cette façon de payer sa bienvenue en levant un impôt sur l’ensemble de ces maigres escarcelles prouvait assurément un génie extraordinaire.
Bobazon n’en était pas plus fier. Heureux d’avoir procuré à l’association cette excellente affaire, il allait d’un air bonhomme, songeant à bien dîner, et se demandant par quelle industrie il se procurait la clef des champs au dessert. Escaramujo le suivait comme un chien, disant à tout le monde : « C’est mon cousin ! » Il joua des mains et des coudes pour lui faire une place à la grande table d’honneur qui occupait le centre du Gaspacho.
– Jeune étourneau, lui dit Bobazon d’un ton protecteur, tu mériterais d’être tancé pour avoir voulu railler un homme de ma sorte, mais les souvenirs de famille sont chers à mon cœur… Je te promets un demi-cent de réaux pour ta discrétion, et je ne dirai rien au mari de cette femme moustachue qui a une faiblesse pour toi.
La grande table était fort bien entourée ; tous les pères conscrits de la gueuserie et tous les jeunes tribuns à qui leurs talents précoces avaient conquis une grande importance, étaient là rassemblés. Nous eussions retrouvé là l’élite de nos amis du perron de Saint-Ildefonse : le centenaire Picaros, Gengibre, le maître des ulcères ; Domingo, nègre habile ; le muet Raspadillo, Moscatel, compatriote du saint Esteban ; l’éloquent et noble Manoël Palabros, et enfin Caparrosa, l’orgueil de la confrérie, soit par sa tenue de souffreteux, soit par sa valeur d’homme politique.
Gabacho, chancelant sur ses jambes avinées, répondit du nouvel arrivant, qui était déjà le bienfaiteur de l’association. Les deux chevaux curieux et précieux dont il avait fait hommage à la confrérie étaient en sûreté sous le hangar, où ils mangeaient enfin à leur aise après un si long jeûne.
– O mes amis, dit le sage Picaros, ce que vient de nous apprendre notre frère Caparrosa est grave et doit nous faire réfléchir. Nous vivons dans un malheureux temps et les règles de notre ordre nous obligent à rester en dehors de toutes ces agitations et de toutes ces violences… Nous avons d’ailleurs un chef…
– Je n’ai pas achevé, interrompit Caparrosa d’un air sombre.
– Parle ! parle ! Caparrosa, fit-on de toutes parts.
Bobazon avait déjà la bouche pleine, mais il ne perdait pas une parole de tout ce qui se disait autour de lui. Comme il vit que Caparrosa fixait sur lui ses regards défiants, il lui adressa un sourire amical, sans discontinuer le zélé travail de ses mâchoires.
Caparrosa ne fut point désarmé.
– Nous ne connaissons pas celui-ci, dit-il entre haut et bas.
– Celui-ci te connaît, mon fils, répliqua Bobazon doucement ! celui-ci pourrait te dire combien de réaux tu as reçus ce matin, dans la salle basse de l’hôtellerie de Saint-Jean-Baptiste.
– Un espion ! gronda le jeune gueux qui fronça le sourcil, tandis que l’assistance devenait attentive.
– Non pas ! mais un gaillard qui en sait plus long que toi, mon fils, et qui pourrait gagner le pain de ses vieux jours à révéler seulement ce qu’il a pu apprendre par hasard. Tu parlais du comte-duc… pourrais-tu dire où est présentement sa fille ?
– Sa fille ! répéta Caparrosa.
– Bien, bien, mon garçon ! Je vois que tu n’es pas ferré sur les événements du jour. Va à l’école si tu veux : les petits enfants t’apprendront la devise qui est autour de l’écu aux trois éperons d’or.
On échangea des regards tout autour de la table. Nous connaissons déjà l’art que possédait Bobazon de parler les langues qui lui étaient inconnues. Il tirait parti de tout.
– Le fait est, dit Raspadillo, que la fille unique du comte-duc a été enlevée aujourd’hui, à l’heure de la sieste, dans la propre litière de son père, portée par deux gitanos que nous connaissons tous : Ismaël et Soliman.
– Pour le compte de qui, mon frère ? reprit Bobazon avec triomphe. Si j’étais un espion, comme le dit ce joli garçon que je porterais à bout de bras autour des remparts de la ville, combien penses tu que le saint-office me payerait ma journée ? Et le ministre combien ? Ah ! ah ! vous ne voulez pas parler devant moi ! On conte chez nous l’histoire de cette chandelle qui se cacha sous l’éteignoir, par crainte de la jalousie du soleil. Est-ce le sou de cuivre qui a peur d’être volé par la pièce d’or ? Je mange et je bois, mes frères. A bon entendeur, salut !
Ai-je l’air d’un homme qui tombe de la lune ? Vous avez un chef, quelqu’un d’entre vous a dit cela. Moi, j’ajoute : Votre chef a peut-être des serviteurs.
– C’est l’homme du saint Esteban ! murmura le sage Picaros, qui prit aussitôt une tenue respectueuse.
Le mot courut de bouche en bouche, Gabacho secoua la tête et grommela entre ses dents :
– Je ne l’ai pourtant pas vu à la maison de Pilate.
Bobazon remit de nouvelles provisions sur son assiette, après quoi il but un large coup.
– On vous prie de parler, l’ami, poursuivit-il en s’adressant à Caparrosa d’un ton péremptoire.
– Vous-même, répliqua celui-ci, n’avez-vous rien à nous dire de la part de celui que vous servez ?
– Oh ! oh ! se récria Bobazon, qui eut un rire mystérieux, je sers quelqu’un à ce qu’il paraît. Qui dit maître dit libre, ou je ne sais plus causer en espagnol. S’il se cache, c’est qu’il ne veut pas qu’on le voie. Buvez, mes frères !
Il mettait à profit, avec une adresse infinie, toutes les paroles, tous les demi-mots qu’il avait pu saisir à la volée depuis son entrée dans l’enceinte de la Grandesse.
– Eloignez les enfants et les femmes ! commanda Caparrosa.
– Mille onces d’or à qui retrouvera la fille de Guzman, qui est perdue, put dire Maravedi avant d’être poussé hors du Gaspacho ; on crie cela autour de l’Alcazar !
Toutes les femmes s’approchent dès qu’on parle de les éloigner. Elles arrivèrent autour de la table comme un flux.
Il y eut bataille. On ne peut pas dire que la force resta du côté de la barbe, car ici la barbe appartenait aux deux sexes, mais ces dames, violemment refoulées, allèrent maudire et danser ailleurs. Quand l’aristocratie de la gueuserie fut isolée suffisamment, Caparrosa reprit avec gravité :
– Qui que vous soyez, mon frère, expliquez-vous ; nous vous écoutons.
Il n’y avait pas là une paire d’oreille qui ne fût avidement ouverte.
Bobazon eut pour la seconde fois son sourire énigmatique et moqueur.
– Mille onces d’or, commença-t-il en baissant la voix, à qui retrouvera la fille de Guzman, qui est perdue. On crie cela autour de l’Alcazar. Si je voulais…
– Si vous vouliez… fit Caparrosa, dont l’œil cave lança un éclair.
Et tous se dirent les uns aux autres :
– S’il voulait…
Ceux-là sont crédules entre tous qui vivent de supercherie et de mensonges.
Bobazon laissa la cupidité passionnée se peindre sur tous les visages, puis il reprit en baissant la voix, comme s’il eût parlé seulement pour lui-même :
– Mais l’arrêt prononcé doit s’accomplir !
– Quel arrêt ? murmura-t-on autour de la table.
En vérité, ils n’osaient plus interroger tout haut. Ce nouveau venu dépassait les assistants de toute la tête.
Il fit mine de chasser tout à coup son rêve, et reprit :
– Elle est noire, n’est-ce pas, la litière de Son Excellence le comte-duc ?
– Toute noire ?
– Je suis étranger, mes frères… Il m’est permis de demander si, dans Séville, les ministres du roi ont coutume de se faire porter par des jeunes filles ?
– Il sait tout ! gronda Caparrosa.
– Il sait ce que vous ne savez pas, mes frères. Les morts vont et viennent dans votre ville. Avant de servir à l’enlèvement de la fille de Guzman, la litière de Guzman a porté un fantôme. J’ai vu deux anges aux longs cheveux tenir les brancards, et j’ai vu la face livide du spectre.
– C’était enfin un corps mort que la litière contenait quand elle est rentrée à l’Alcazar, murmura Caparrosa… Il sait tout !
– J’étais présent, ajouta Gengibre : le corps du pauvre Echadiz, qui fut pendu, voilà quatre jours, pour avoir mal parlé du comte-duc.
– Et que diable tout cela veut-il dire ? s’écria Nestor Picaros, perdant plante et patience au milieu de ce bourbier d’énigmes.
– Cela veut dire, répliqua un nouvel arrivant, Mazapan le paralytique qui accourait à grands pas incertains et avinés, cela veut dire qu’Esteban d’Antequerre a enfin découvert le vrai nom de sa noble famille. Il avait été enlevé par des pirates de Tanger dans sa toute petite enfance, un jour qu’il jouait à la fossette sur le bord de la mer, de l’autre côté de Xerez… Demandez à cet ivrogne de Gabacho, qui vient de déjeuner avec moi à la table du duc de Medina-Celi !
– Ce malheureux est ivre ? dit Caparrosa avec dédain.
Bobazon était déjà tout oreilles.
– Toi, Mazapan ! fit-on de toutes parts, tu as déjà déjeuné à la table du bon duc ?
– Et toi aussi, Gabacho ?
– Ce n’est pas moi qui ai trahi le secret, prononça ce dernier avec gravité. Pensez-vous qu’un homme tel que moi soit déplacé à la table d’un grand d’Espagne ?
Mazapan saisit le flacon.
– Voilà un duc ! balbutia-t-il ; il m’a demandé des nouvelles de l’infante.
L’infante était la Brigida de Mazapan.
– Et quel vin ! reprit le faux aveugle avec attendrissement. Il a demandé aussi des nouvelles de Brigida… où est-elle la Brigida ? Ce n’est pas moi qui ai trahi le secret !
Il voulut boire, mais il avait trop bien employé son temps, sa main lâcha son verre ; Mazapan le poussa rudement et l’envoya dormir sous la table. Il prit sa place ; avant de s’endormir lui-même du lourd sommeil de l’ivresse, il dit avec emphase :
– Soyons discrets, cela vaut de l’or. Le duc de Medina-Celi est Esteban d’Antequerre.
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